"Horizon Vertical" : un film* sur Daunik Lazro.
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Ce titre : celui d'un club d'activités d'escalade. C'est aussi celui d'un roman de science fiction assez fou de K.W. Jeter.
C'est peut-être aussi en opposition à l'horizontalité mélodique.
Ici en effet, on travaille plutôt la matière sonore, la mélodie n'étant pas absente, mais souvent à peine esquissée, suggérée ou en lisière.

Cela saute aux oreilles lors du premier extrait, en compagnie de Raymond Boni et Jérôme Noetinger.
On peut voir là l'influence des musiques écoutées : la musique improvisée et la musique électroacoustique. Le challenge que constitue la confrontation avec l'électronique, face aux limitations affichées par Daunik Lazro, celles aussi de son saxophone.

Le saviez-vous ? L'influence initiale fut pourtant celle de Sydney Bechet. Puis Ray Charles, Mahalia Jackson ... puis Monk, Parker ...  Et à travers eux, l'éveil à la révolte et à la rage face à ce qu'a été la politique, le colonialisme, la ségrégation. On y voit là son dégoût actuel du capitalisme financier. La politique apparaît alors comme un détonateur de sa musique. Voilà pour mai 68.

"J'ai jamais appris. Je n'ai aucune autorisation à être musicien". Terrible déclaration.
Il avoue pourtant l'influence des phrasés de Parker (des lambeaux), d'Ornette, de Dolphy, du sous estimé Jimmy Lyons. Il se dit marqué par sa rencontre avec Joe McPhee, peut-être son phare actuel, même s'il déclare être aujourd'hui assez loin du jazz, fut-ce dans les diverses facettes du free.
Et dans le même temps, sa modestie vient tempérer toute filiation ou comparaison.

Sa musique est aussi une confrontation physique. Il parle par exemple du baryton, de ses atouts et de ses limitations, de la nécessité de travailler les aigus, pour être au niveau de l'alto, instrument qu'il a un peu délaissé depuis quelques temps.
Il parle aussi de son corps qui le laisserait tomber, peu à peu.

Il parle de sincérité indispensable en musique, et de l'impossibilité de préparer à l'avance un discours : ça ne marcherait pas.

Et parfois il ne parle plus, il s'arrête.
Le silence d'une pensée qui cherche une formulation juste, qui parfois y renonce.
Le silence qui installe une connivence : on est ensemble, là, simplement à s'entendre respirer. On est bien.

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On le voit jouer de l'alto dans une petite pièce ouverte : dans sa sobriété, elle ressemble un peu à l'atelier, au réduit de Sainte Colombe ("Tous les matins du monde").
Mais ici, la nature n'y est pas somptueuse. Elle est toute simple, foisonnante et sauvage.
C'est aussi la nature des blés, des meules de foin sous un ciel de soleil et de nuages gris.
Les trains régionaux circulent juste à côté. Rien de bucolique, donc. D'ailleurs, le passage en béton sous les voies lui sert de caisse de résonnance où il peut mieux voyager dans les sons, les harmoniques.

On l'aura compris, ce film n'est pas fait de témoignages de compagnons, de musicologues. Daunik Lazro est le sujet et l'acteur essentiel du film. Le parti pris de le filmer parfois de très prés, s'il surprend parfois au début, se révèle un élément de l'entrée dans son univers.

Un film de deux heures. On peut le voir en une fois ou par morceaux, revenir sur tel ou tel chapitre pour mieux l'entendre parler ou jouer. Et ces réécoutes contribuent à la découverte de cette pâte sonore particulièrement travaillée, impressionante de richesse.

Cela se déguste.
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Pour les curieux, la 3e séquence du DVD (lorsqu'il est filmé de profil, en chemise rouge) est un autre angle de vue d'une vidéo mise en ligne là :  http://www.youtube.com/watch?v=S5oyzUBzm-Q
Cela se passait à l'Echangeur.
J'imagine que le chat dont il parlait au début de son set est celui qu'on voit dans le film.

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* Un film de Christine Baudillon
Image et son : Christine Baudillon et François Lagarde
Montage : Christine Baudillon
Mixage : MiKaël Barre
Une production et une édition Hors œil
2h04 - France 2011
26 €