Joelle Léandre © Jean-François Picaut

Joelle Léandre © Jean-François Picaut

Joelle Léandre se livre.
Au travers d'entretiens avec Franck Médioni, sept séquences sont proposées, chacune selon une tension entre deux pôles où la proximité sonore sert de tremplin : Sons/Leçons, Influences / Confluences, Base / Basse, Improvisation / Composition, Nomade / Monade, Sillons / Microsillons, Poétique / Politique. Voilà pour l'organisation.
Mais Joelle Léandre est une femme de feu, qui se revendique comme telle. Alors d'accord pour ces thématiques, pour cette rationalité, mais ce qui importe c'est le flux. Le flux des souvenirs, ses régressions, ses percées. Le flux des mots aussi, surtout. Elle nous parle directement, nous prend presqu'à témoin. Nous sommes dans la même pièce qu'elle. Nous passons un moment ensemble à bavarder. Mais c'est elle qui parle, et elle n'arrête pas. Un torrent affectif, un coeur gros comme ça : on ne peut qu'être fasciné, on ne peut que l'aimer, tout en redoutant ses colères subites.
Et sa tristesse parfois : "où sont mes soeurs ?", les musiciennes, les compositrices. La musique est un univers d'hommes, pire, de compositeurs : le primat du mâle et celui de l'écriture. Que de raideurs, que de prisons ! "Le musicien se la ferme. Il y a Dieu, c'est l'oeuvre. Le Saint Esprit, c'est le chef d'orchestre. Puis il y a les disciples sur le côté, les chefs de pupitre. Et puis derrière, il y a la masse".

Une femme qui a dû se battre pour faire entendre son gros instrument. Pensez donc, dans la musique symphonique, la part de la contrebasse est très réduite : la musicienne passait une large part de ses concerts à compter les mesures, pour intervenir juste au bon moment. Cela ne pouvait plus durer. Elle va voir des compositeurs, discute le coup, gagne le respect, l'admiration, la compréhension de la place à faire à cet instrument aux formes si féminines.
Il y a eu John Cage, son génie et son rire. Son mentor, pour être elle-même, pour laisser tout l'espace aux sons. A tous les sons, oui oui ! Il y a eu Giacinto Scelsi, "le comte" qui la reçoit : "Vous êtes qui ?", "Vous jouez quoi ?", "Vous venez quand ?". Dix années de rencontres.

En 1971, son orbite rencontre la planète Jazz, sur les quais de la Seine, un album de Slam Steward en vente chez un bouquiniste. Journée bénie ... pour nous aussi. Puis le séisme du Free Jazz, ce vent de liberté ! Et la rencontre avec Derek Bailey à New York, en 1982, une démarche aussi radicale que celle de John Cage, l'improvisation libre : "c'est moléculaire, va savoir si ce n'est pas notre ADN qui est en jeu". Bien d'autres rencontres, que de concerts avec les plus grands !

Joelle Leandre livre A Voix Basse

... Il faut que j'arrête là. Sinon, je ne ferais que paraphraser, mal, les 130 pages de son livre "A voix basse". Et puis, si vous avez déjà vu Joëlle Léandre en concert, vous savez déjà qu'elle est une bête de scène, pas seulement une musicienne exceptionnelle. Elle vous accroche dès les premières notes, dès ses premiers mots, tiens comme dans son livre. C'est un concert en mots.

Franck Médioni l'a écouté, mais on se demande comment il a opéré tant il s'efface du texte, donnant l'impression que tout s'est écrit tout seul : il aurait branché le micro et l'aurait laissé ainsi jusqu'à la fin. Il a peut-être joué à l'ingénieur du son, celui sans qui toute musique enregistrée risque d'être bien plate. Va savoir. Il faudrait faire un livre sur le making of de cet ouvrage. D'ailleurs je me vois bien aller le voir, dire deux-trois mots (où est la cafetière ?), brancher le micro et le laisser ainsi jusqu'à la fin ...

 

Joëlle Léandre : "A voix basse" , entretiens avec Franck Médioni. Editions MF.