Flash back. Certains, dont je suis, gardent en mémoire la sidération occasionnée par le "golpe" du général Pinochet. Puis l'espoir que tout allait retrouver un cours "normal". Enfin, quand l'horreur s'ajouta au désespoir, les questions sur la situation de certaines figures du Chili, dont le président, dont le poète. C'était à l'été 73, je crois.

cd cover recto lightAujourd'hui, un drame comme estompé pour rendre hommage à Pablo Neruda, faire musique avec son "Canto General" (1950), oeuvre importante (centrale ?) de ce prix Nobel de littérature. C'est, semble-t-il, le propos de ces deux artistes.
Une chronique, intelligente, dans le Jazz Magazine de septembre, y fait écho (voir en fin d'article).
Je vous propose plutôt de changer de focale; oublons, juste un moment, le grand poète, pour n'écouter que ce qui fait musique. D'autant que s'enchevêtrent l'espagnol et le français dans cette déclamation surprenante de Lucia Recio; d'autant que s'interpénètrent des changements de timbre, de registre, à se demander s'il n'y a pas un second locuteur (au moins).

Un début d'album, "Hymn", qui d'emblée situe l'exigence musicale.
Après un court mix des deux langues, un thème pris à l'unisson, et une batterie toute de roulements, très présente. Des voix qui s'épanouissent, une clarinette qui s'égosille au point de faire douter de l'origine des sons, un chant fou, désespéré, la trompette rappelant le thème encore et encore.
"Sur la place" : un poème a cappella, un thème haché, très simple, en surimpression, un unisson trompette-clarinette obsédant,  la contrebasse venant y mêler son chant, puis le coeur du dispositif, le  duo trompette batterie. Des cordes qui s'insinuent, de plus en plus présentes au point de se substituer à la trompette dans ce dialogue. Reprise du poème et du thème.

Vous pourrez, vous aussi, vous livrer à cette leçon de chose, mais assez vite, le stylo sera posé. Comment en effet traduire les sonorités solaires de la trompette, la présence continue de la batterie, les déferlantes inexorables et les roulements erratiques de Bruno Tocanne, rendre compte de la prégnance des thèmes (tous ou presque de Remi Gaudillat).  
Outre ces deux figures, d'excellents musiciens qui surprennent, qui osent. On a signalé la souplesse vocale de Lucia Recio, le jeu qui confine au vertige des clarinettes d'Elodie Pasquier. Comment ne pas évoquer l'assise rythmique qu'offre la basse de Bernard Santacruz, ses bourdons, ses percussions, ses stridences à l'archet, ses chants aussi. Un quintette inspiré.

Et au-delà des mots, au-delà de la musique et des sons, bien des nuances de couleurs et des fulgurances oniriques.

Des poèmes majeurs, une musique à la fois attachante et exigeante, la persistance rétinienne des images : un réacteur à spectre large. Un disque saisissant.

Rémi Gaudillat (tp, comp)
Bruno Tocanne (dr)
Elodie Pasquier (cl, bcl)
Lucia Recio (voix)
Bernard Santacruz (b)
PETIT LABEL 06/2015

Pour aller plus loin ...
* Ecoute sur Bandcamp et texte de Jazz Rhone-Alpes
* Chronique_de_Jazz_Magazine

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