Canalblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Publicité
Jazz à Paris
29 janvier 2018

Alan ! (par Jean-Michel Von Schouwburg)

Alan Silva - photo profil FaceBook

Le 29 janvier ( né en 1939) c'est l'anniversaire d'Alan Silva.
Pour ceux qui auraient manqué l'homage ici rendu en décembre dernier, une petite visite peut-être pour replonger dans cet univers si riche. C'est là : Alan Silva pour tout retrouver
Pour cet anniversaire, Jean-Michel vous propose une regard, certes passionné, mais aussi révélateur de cette folle histoire d'Alan Silva à la croisée du Free Jazz, de la musique contemporaine et de la musique improvisée.

Alan !
Je me souviens d’une conversation lointaine avec Roger Turner, une des « idoles » parmi les percussionnistes free européens dont la pratique issue de la libération du jazz a fini par embrasser un univers sonore « pratiquement » / esthétiquement (très éloigné du jazz proprement dit – ce que Bailey appelle l’improvisation non idiomatique (Lovens, Oxley, Lytton, Prévost…). « Oh yes ! Alan Silva  is very important in free improvised music ». Et quand on écoute In The Tradition, leur album commun avec Hannes Bauer (In Situ), on doit bien constater que la partie du contrebassiste au synthétiseur est tout aussi radicale que celle d’un Thomas Lehn au sein d’un autre trio de Roger Turner avec Tim Hodgkinson.
Tout récemment, mon ami Guy-Frank Pellerin, un remarquable saxophoniste qui a travaillé dans les groupes issus de l’IACP (Institut Art Culture Perception basé à Paris), m’a fait une réflexion étonnante. Elle ferait rire un connaisseur aguerri de Grande-Bretagne, la patrie de l’improvisation « non-idiomatique », terme qui tient plus de la vulgarisation scientifique que de la musicologie raisonnée et rationnelle. « Si tu fais de l’impro (-visation libre radicale), tu dois pas dire ou insister que tu as travaillé avec le Celestrial (Communication Orchestra d’Alan Silva) et à l’IACP. Ça ne va pas t’aider (pour trouver du travail dans la scène de l’improvisation) ». C’est vrai qu’une série d’improvisateurs issus de l’IACP se sont rapprochés du jazz « créatif », parfois même assez consensuel. Surtout par rapport à des Doneda, Lê Quan, Guionnet, Blondy. Quand-même, qu’est-ce qu’il ne faut pas  entendre !!

Roger Turner 3 light par Christine la douce

Mais, si on examine attentivement la réalité vécue et la trajectoire esthétique d’Alan Silva en se référant à la documentation enregistrée, son apport personnel dans l’irruption du free-jazz et de son évolution, on se dit « Quelle ingratitude ! ». Lorsque j’écoute sa contribution au synthé dans le trio In The Tradition enregistré en 1993, je m’étonne que peu d’improvisateurs français ne l’appellent pour travailler avec lui. S’il y a bien un improvisateur libre  radical qui joue cette musique depuis 66-67, qui a bouffé de la vache enragée pour en vivre avec une réputation qui valait encore zéro au début des années 80’ et qui est sûrement un des percussionnistes les plus inventifs de cette scène, c’est bien Roger Turner, au franc-parler légendaire. Et donc si c’est super pour Turner, cela devrait l’être pour d’autres, quelques fois. Enfin, la France est le pays de la discussion - polémique sans fin à propos de tout et de rien.

Cecil Taylor Unit Structures

Venons en au fait. Repéré et connu initialement (et principalement !) pour sa participation à l’Unit de Cecil Taylor, Alan Silva est incontestablement un élément caractéristique du groupe du pianiste et on peut l’entendre clairement dans les deux albums Blue Note de Taylor (Unit Structures et Conquistador) enregistrés en 1966 en compagnie d’un autre contrebassiste, Henry Grimes, un professionnel Afro-Américain avec un solide pedigree jazz moderne (bassiste attitré de Rollins, travail avec Mulligan, Konitz, Don Cherry).

Or, même si aucun enregistrement n’est publié à l’époque, Alan Silva et son ami Burton Greene sont les protagonistes d’un groupe tout à fait particulier qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : the Free Form Improvisation Ensemble. Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour qu’un enregistrement inédit datant de 1964 (avril et décembre) ne voie le jour : https://www.discogs.com/Burton-Greene-Gary-William-Friedman-Jon-Winter-2-Alan-Silva-Clarence-Walker-2Free-Form-Improvisation/release/4022867  .

FFIE

Cette année là, le FFIE est attesté dans des concerts importants (Judson Hall), il est présent lors de la légendaire Révolution d’Octobre de Bill Dixon et ses membres font partie de la Jazz Composer’s Guild. Il y a déjà les mots Free … Improvisation ! En avril 1964, le fameux trio d’Albert Ayler n’existe pas encore. Quasi aucun enregistrement  ne nous fait entendre un groupe où tous ses musiciens jouent complètement « free » en même temps et limitent le thème à sa portion congrue avant le 12 juin 1964 (Albert Ayler Prophecy ESP 3030). Chez Cecil Taylor, dont le batteur Sonny Murray a donné le signal irrévocable du free drumming, Jimmy Lyons évolue encore dans une trame parkérienne.

En 1964, le courant free music « non idiomatique » n’existe qu’en germe au sein de la New Thing, le free-jazz révolutionnaire, une des expressions musicales liées au combat pour les Droits Civiques des Afro-Américains. Mais qu’est-ce en fait le courant « européen » de l’improvisation non-idiomatique (terme impropre faut-il le rappeler) ?  L’interpénétration de deux courants musicaux par le truchement de nombreux individus : les radicaux du free-jazz qui comptent bien dépasser les Coltrane , Ornette etc … (exemples type : Evan Parker, Eddie Prévost, Paul Lovens) et les sauve-qui-peut des milieux « musique contemporaine avec background académique » (exemple type : Cornelius Cardew, Hugh Davies – deux ex-assistants de Stockhausen- ou Phil Wachsmann, un élève de Nadia Boulanger).
Bouf ! Justement s’il y a bien un musicien créateur incontournable (du free-jazz) qui a une formation académique liée à la musique contemporaine et des relations personnelles avec LE compositeur  pionnier de cette musique, c’est bien Cecil Taylor. En effet, avant de jouer en public et de briser un tabou du jazz, les figures rythmiques (ce pourquoi John Cage critiquait le jazz), Taylor et Murray ont fréquenté rien moins qu’Edgar Varèse en personne et écouté ses remarques. En 1966, Cecil et son Unit réunissant le pianiste, Alan Silva, Jimmy Lyons et le batteur Andrew Cyrille sont invités à Paris dans le cadre d’une résidence sous la supervision de Iannis Xenakis. En outre, un film (« Ambitus ») sera tourné par Gérard Patris et Luc Ferrari, un compositeur atypique dont le travail est tout aussi rebelle que celui des improvisateurs radicaux. Ce film figure dans la série « les Grandes Répétitions » produite par Pierre Schaeffer, le fondateur de la musique concrète, avec trois autres films consacrés à des compositeurs européens. Mais à l’écoute des concerts et enregistrements de ce quartet dirigé par Taylor lors de cette tournée, il est évident que l’aspect « musique contemporaine » d’obédience occidentale est assumé par Alan Silva et son jeu caractéristique à l’archet fait de glissandi permanents et, bien entendu, dans le jeu de Taylor au piano (Bartok, Messiaen, Stockhausen).
S’il y a bien un souvenir qui m’avait frappé alors lors de ma découverte du free-jazz lorsque j’écoutai Conquistador, c’est le contraste incroyable entre cette voix folle au gros violon qui défie la pesanteur tout en gardant une puissance terrienne tout en contraste avec les constructions pianistiques du leader et le swing immanent, mais libéré, d’Andrew Cyrille. Cet aspect musique contemporaine s’entend encore plus clairement dans les enregistrements du concert de Stuttgart du Cecil Taylor Unit, divulgué par le site inconstant sol. Et surtout, bien sûr, la composition Amplitude qui figure dans Student Studies (LP BYG Japonais publié en 1975 et réédité par Affinity, Charly etc..) et durant laquelle Cecil joue du piano préparé et Cyrille des percussions d’orchestre, des woodblocks etc... La forme de cette pièce de 19 minutes est particulièrement éclatée, imprévisible par rapport au free-jazz documenté : elle évolue sous forme de duos ou trios qui s’emboîtent par une succession d’événements sonores. Les pulsations polyrythmiques flottantes, caractéristiques du jeu de Cyrille, y sont absentes, le batteur créant une sorte de contrepoint percussif et sonore. Il arrive même que Lyons joue de manière tout à fait méconnaissable, déchiquetant sa belle sonorité en lambeaux bruitistes et morsures du bec. Comparez avec les albums enregistrés cette année-là par le Spontaneous Music Ensemble, le quintet de François Tusques ou l’ Alex von Schlippenbach / Manfred Schoof Quintet, vous constaterez bien quelle musique est la plus audacieuse. Cecil en 66 çà sonne quasi non-idiomatique (ouf !). Et donc, notre ami Silva aurait pu continuer à cachetonner dans le hard-bop comme il avait commencé avec, entre autres, Jackie Mc Lean. Mais on le trouve en 1966 à Paris en train d’assumer spontanément et en première ligne ce qui pourrait être qualifié de caution contemporaine dans le courant New Thing – Black Music face au gratin de la musique contemporaine européenne. C’est de toute évidence un choix délibéré et sa personnalité est marquante dans ce groupe.
Albert Ayler visait une musique universelle et très logiquement avait engagé le violoniste classique Michael Sampson dans son groupe pour exprimer / représenter la source « européenne » qui nourrit leurs recherches musicales. Leur quintet avec Don Ayler fit une grosse tournée européenne la même année grâce à Joachim Ernst Berendt, sans doute le critique européen le plus ouvert et le plus sérieux. Deux ans plus tard, ce rôle dans la formation d’Ayler est dévolu à Alan Silva et son glissando permanent en compagnie du percussionniste Milford Graves, le plus conséquent des percussionnistes de la New Thing d’un point de vue de la liberté « totale », si on l’analyse formellement d’un point de vue musicologique occidental (Love Cry Impulse). Ils joueront même au Fillmore West de San Francisco et Silva y retournera avec Taylor à la même affiche que les Doors. Ceux-ci leur proposeront de réaliser un disque (hum, regret) ! On trouve encore Alan Silva comme collaborateur principal de Bill Dixon, un trompettiste très original inconditionnel de Webern et Schönberg et qui tient à sa qualité de compositeur comme à la prunelle de ses yeux. Bill est aussi un polémiste dont le raisonnement et la faconde feraient passer nombre de Parisiens pointus pour des gogos. C’est en trio avec Dixon qu’Alan se familiarisera avec la danse contemporaine (Judith Dunn).

Alan Silva Seasons cover

Une fois devenu résident parisien, Silva n’a de cesse d’organiser un grand orchestre, le Celestrial Communication Orchestra et ses préoccupations musicales et sa vision se glissent sensiblement hors du champ du free-jazz basique. Il faut dire que l’écoute et l’influence de la musique occidentale et sa pratique sont prépondérantes dans le développement du jazz (Debussy, Stravinsky etc…) et qu’une partie de ses artistes essaient d’en sortir comme si c’était un réflexe de survie, ou la recherche d’une autre vie. Outre les enregistrements du CCO publiés par le label BYG, nous disposons d’un album publié par Leo (My Country CD LR 302, Made In France Produced by IACP  1989).  Il est enregistré à Royan lors du Festival de Musique Contemporaine en janvier 1971. C’est dire que si l’orchestre sonnait free-jazz afro-américain, Silva n’aurait jamais obtenu le job dans ce genre de festival. La musique écrite et très travaillée oscille entre plusieurs pôles (dont le swing) avec une cohérence étonnante, on pense indubitablement aux futurs travaux orchestraux d’Anthony Braxton. D’ailleurs, la partition et la direction gestuelle de Silva donne une large place aux interventions solistes de ce saxophoniste, le jeu duquel diffère sensiblement d’un phrasé free-jazz quelconque… Sa dimension à la fois très improvisée et musique savante est alors assez rare pour l’époque. La musique, une suite composée de 68 minutes, est d’une véritable complexité faisant jeu égal avec le London Jazz Composer’s Orchestra de Barry Guy ou les compositions d’Alex von Schlippenbach pour le Globe Unity Orchestra à la même époque ou même par rapport au Moiré Music de Trevor Watts. Silva assume même avec talent une dimension symphonique. Par son mode de direction des musiciens, Alan Silva est le principal initiateur des techniques de Conduction dans le monde du jazz contemporain, dont on attribue la paternité à Butch Morris, qui lui-même l’avait expérimenté sous la baguette de Charles Moffett, le batteur du trio d’Ornette entre 1962 et 1968. Rappelons quand même que Frank Zappa en est le concepteur qui s’est fait connaître le plus tôt (1966).
Le CCO est composé de personnalités assez diverses, dont deux créateurs incontournables : Lacy et Braxton. Il y a Jerome Cooper, Noel Mc Ghie, Robin Kenyatta, Jouck Minor, Kent Carter, Beb Guérin, Bernard Vitet, Ambrose Jackson, François Tusques, le sud-africain Ronnie Beer. Alan Silva y est crédité violon, Sarangi, Electrical Acoustical Bow et Electrical Acoustical Spring. Quand on écoute son intervention vers la minute 35, on découvre un improvisateur sauvagement « non-idiomatique ». La conception sociale de cet orchestre est éminemment dans le droit fil de la musique improvisée libre : sa dimension essentiellement collective. Ce n’est pas un showcase pour personnalités « importantes » comme on aurait pu le croire à la lecture du personnel des albums BYG. Luna Surface et le triple album Seasons voient défiler Lacy, Braxton, Shepp, Burrell, l’Art Ensemble au complet, Vitet, Portal. Il s’agit réellement d’un orchestre où le talent et les capacités de chacun contribuent à la réussite collective tout en laissant aux individus une marge créative personnelle en symbiose avec le projet. J’ai pu lire dans des magazines sérieux (Jazz Mag ou Jazz Hot), sous la plume de gugusses ignorants, des propos peu amènes au sujet des conductions d’Alan Silva : gesticulations hystériques. Alors que son travail puise aussi dans toute une expérience d’artistes de grande envergure à mi-chemin entre jazz contemporain et musique occidentale et qui l’assument brillamment: George Russell, Bill Dixon, Gunther Schuller. M’enfin comme dirait Gaston !

Alan Silva 2 par Christine la douce

Tout ça pour dire que free-jazzman de la première heure, Alan Silva ne s’est pas contenté de ronronner dans les sessions pour les labels Black Saint ou Enja qui tournent un peu en rond, mais a cherché à s’émanciper et à évoluer avec une lucidité et sincérité remarquables. Il suffit d’écouter le très travaillé et remarquable Mirage du CCO (IACP) pour se faire une idée de son engagement qui a fédéré toute une scène parisienne.
On l’entendra ainsi au sein de l’ICP Orchestra de Bennink & Mengelberg (cfr album SAJ)… Resté fidèle jusqu’au bout au quartet incendiaire de Center of The World, le groupe afro-américain composé du saxophoniste Frank Wright, du pianiste Bobby Few et du batteur Muhammad Ali, Alan Silva sera engagé aussi sec par Alex von Schlippenbach, dès que son commitment avec CoTW se libère. Alex von S. est un pianiste virtuose, un compositeur de formation académique passé armes et bagages dans la free music sans concession et un des principaux activistes à qui on doit l’existence même de cette scène au niveau international. Alan Silva jouera entre 1980 et 86 dans le Globe Unity Orchestra de Schlippenbach aux côtés des George Lewis, Evan Parker, Paul Lovens, Günter Christmann et compagnie (IntergallacticBlow /Japo et 25th Anniversary /FMP) contribuant créativement avec son expérience de la masse orchestrale. Mais surtout il jouera dans les concerts incandescents du deuxième Quartet d’Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker, deux improvisateurs libres parmi les plus radicaux des années septante, Alex étant le (free-) jazzman attitré de la formation, une des plus explosives de cette musique libre. Evan Parker est le principal saxophoniste qui transcende et dépasse les apports de Coltrane, Dolphy et Steve Lacy en ouvrant la voie aux Butcher, Leimgruber, Doneda, Gustafsson et influençant d’autres instrumentistes majeurs. Leur album de l’époque, Anticlockwise (FMP), sera enregistré après un grand malheur discographique : la bande enregistrement du meilleur (double) album du Quartet / Trio d’Alex von Schlippenbach fut effacée par le producteur exécutif de F.M.P. (Free Music Production), Jost Gebers. Il fallut attendre que le percussionniste Paul Lovens, inconsolable, retrouve une copie sur cassette et la publie tel quel sur son label Po Torch en essayant d’en améliorer la qualité sonore : Das Hohe Lied (Po Torch 16/17). Let This Mouth Shower Kisses On You : Alex a rarement mieux joué, sans doute inspiré par la présence entière et inconditionnelle d’ Alan Silva et son archet magique. Paul Lovens qui, comme producteur, est un véritable maniaque, ne publie des enregistrements de qualité technique aléatoire seulement s’il recèle le Graal intégral et … intègre !! Au casque, çà passe si vous êtes assez fou ! Et bien sûr, In The Tradition, avec Bauer et Turner, un trio qui gravera des choses surprenantes avec les pulsations et leur imbrication spontanée  défiant le continuum spatio-temporel.
Si Alan Silva a joué et enregistré avec les plus « grands » : Cecil Taylor, Albert Ayler, Sunny Murray, Milford Graves, Lester Bowie, Anthony Braxton, Alex von Schlippenbach, Evan Parker et William Parker, Roger Turner et Hannes Bauer, mais aussi ce remarquable et original pianiste qu’est Burton Greene, c’est parce qu’il est un artiste très original d’une stature peu commune sans qui cette musique n’aurait pas été ce qu’elle est devenue.
Bon anniversaire Alan ! De nombreux praticiens grateful pensent à toi aujourd’hui !

Jean-Michel Von Schouwburg

---

Photos FaceBook, Jazz Magazine (merci Guillaume), Christine La Douce (merci Joël)

Alan Silva Jazz Mag dec 71

Publicité
Publicité
Commentaires
Jazz à Paris
Publicité
Newsletter
Derniers commentaires
Visiteurs
Depuis la création 561 459
Archives
Publicité