Cover Eyeballing


En concert, Sarah Murcia captive, par son engagement et son volontarisme. Il en est de même sur cet album « Eyeballing ».

On la connaît surtout comme contrebassiste; ici c’est la chanteuse qui prend la lumière, non qu’elle abandonne sa « grand-mère » ou son piano.

Neuf thèmes, dont trois seulement instrumentaux, tous composés par Sarah Murcia, ce qui contribue à une cohésion musicale certaine.

Cinq textes sont de Vic Moan (en anglais) et une chanson est de Denis Scheubel. 

Si vous êtes peu sensible en général à la voix, il y a là quelque chose qui accrochera votre attention. Appelons ça le charme. Un charme acidulé, non apprêté. Et une liberté de ton (un « mais oui je t’aime » presqu’excédé, ou « If you loose your shirt, don’t cry »). C’est la nature de Sarah Murcia qui chante en choisissant les mots des autres. Des chansons ? Plutôt des textes dits, du parlé-chanté, voisin du spechgesang cher aux premiers sérialistes.

Dans ce registre, les quatre instrumentistes apportent la couleur, les ponctuations, le rythme; et comme nous sommes entre pop et jazz, une large place est faite aux parties non chantées, aux improvisations au sax ou au tuba.

Dans cette interaction voix-instruments, le parlé-chanté s’accompagne de parties instrumentales hachées et répétitives, mais qui en soulignent le parti-pris, avec, pour désarçonner davantage encore, une pseudo rythmique, les e_drums facétieux et bourdonnants de Benoît Delbecq.

Dans « Monkey » par exemple, on retrouve ces phrases hachées tuba-e_drums en début de pièce avant que les touches du piano n’apportent une phrase lancinante sur laquelle vient se poser le poème.

« Come back later » débute par une une ligne de basse puissante et répétitive que la voix suit, sans s’en éloigner. Des vibrations nerveuses, intenses aux e_drums, un tuba quasi étouffé (François Thuillier), un sax qui chante et dialogue avec lui avant le retour du poème.

La première pièce non chantée, « Inefficient » (joli pied de nez), reste dans ce registre morcelé, éclaté.

« Volonté », peut-être le texte le plus marquant. « Pose-les tes questions, sur l’étagère, à côté du linge sale ». Les mots d’une personne qui régit son petit monde, qui ne veut pas s’embarrasser de (faux) problèmes, qui veut assener ses préférences, un mélange d’insolence et de sensualité, des mots de Denis Scheubel que s’approprie Sarah Murcia, le temps d’une chanson.

Avec « Small », arrivée inattendu de la voix jazzy, un brin voilée, charmeuse, au rythme lent, pour parler d’un lit de poupée ou d’un poisson aveugle qui tombe amoureux. C’est l’occasion d’un chant tout aussi voilé, feutré au tuba, tout près de votre oreille.

Avec « Eyeballing » qui donne son nom à l’album, nous retrouvons un court motif électrique, nerveux, répété, sur lequel vient se poser le poème parlé. Seuls deux vers chantés à la manière d’une comptine, reviennent comme un refrain. Après le texte, les instruments restent un temps dans ce discours haché, répétitif, ponctué gravement à la basse, avec des e_drums obsédants. C’est alors que le sax (Olivier Py) choisit de s’envoler, pour un superbe chant, lyrique. Un morceau de texte revient, et le discours tout en segments aussi.

Dans « So Nice », pas de chant, ou du moins presque pas de texte si ce n’est le titre, chantonné, répété tout comme les autres parties musicales. Une forme de respiration saccadée, lente, douce, et très expressive. 

« Minimum » est un solo de basse, où les cordes résonnent, amplement. Discours parasité de cliquettements, de bruissements divers. L’unisson des deux cuivres apporte un doux écrin de velours sombre. 

Cet album est un bain revivifiant. Il renouvelle l’exigence en matière de pop. Il laisse une belle place à l’improvisation (François Thuillier et Olivier Py) mais cantonne pour partie les instruments dans la respiration textuelle. Il efface un temps les frontières entre esthétiques. Il réduit avec brio la rythmique à des convulsions électroniques, parasités de bruissements amusées. Et surtout, il révèle la formidable personnalité de Sarah Murcia qui se saisit de tout ce qu’elle touche  : textes, basse, piano, composition, pour nous confiner au coin du ring, un peu groggy. Et un coup de chapeau à l’originalité de Benoit Delbecq.

En "extra", un précédent "Eyeballing", nom de son 4tet réuni pour un "Alla Brève" d'Anne Montaron. Elle y est compositrice aussi.

" Extra " pour quatre musiciens de Sarah Murcia (Diffusion intégrale et portrait de la compositrice)

" Extra " pour quatre musiciens de Sarah Murcia Interprétée parBenoît Delbecq (piano préparé et électroniques), Olivier Py (saxophones ténor et soprano), François Thuillier (tuba en Fa) et Sarah Murcia (contrebasse) Création enregistrée le 7 avril 2017 à Radio France Diffusion intégrale et portrait Les musiciens de jazz ont parfois à répondre à une question banale et complexe à la fois que les mélomanes se posent souvent à leur sujet.

https://www.francemusique.fr



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