9-Loriot-Badrutt-Guionnet

Ce trio, semble-t-il franco suisse, a choisi de se produire non sur scène mais en contrebas, entouré du public, y compris derrière lui. Cette disposition permet, de facto, une grande proximité des sons, la propagation des vibrations dans nos corps, et la focalisation sur les sources sonores lorsqu’une certaine convergence se met en place. 

Pour les instruments acoustiques (les deux altos, violon et sax), les corps, les mouvements délivrent une certaine information.

Pour l’électronique de Gaudenz Badrutt, c’est moins évident, à moins de le créditer de « tout le reste ». D’autant qu’il a choisi des interventions non invasives, une forme de patiente broderie électronique, des brouillards diffus. Quelques nuages de voix sortent parfois de ses alambics, ou des percussions espacées, mais le plus souvent ce sont des bourdonnements doux de faible amplitude chromatique, des mélodies de textures.

L’alto de Frantz Loriot se fait par moment très subtil, avec de véritables caresses de l’archet sur les cordes, l’équivalent du souffle sur une anche, avec d’infimes variations chromatiques ou lors de micro-percussions d’une fine tige dans les alvéoles du chevalet.  À d’autres, il privilégie les grincements secs et répétés, les écrasements de cordes comme des gifles sonores, des ébranlements dont les réverbérations se propagent dans notre tête. Certains de ses coups d’archet viennent lacérer l’espace, se prolonger en longs discours acides, stridents, comme un moteur rouillé qui s’emballe. Des phrases abruptes en guise de sculptures sonores. La rugosité comme vecteur de séduction.

Jean-Luc Guionnet est tout aussi multiforme, souvent dans une sorte de méditation sonore, renforcée par la fascination d’un souffle continu qui n’en finit pas d’explorer le voisinage entre notes et brises sur l’anche. Des souffles en percussions douces et répétées viennent s’y inviter. Par moments, se déploient des notes tenues, hypnotiques, ou des cornes de brume obstinées à la stabilité défaillante. À d’autres moments, le discours se fait plus agressif comme pour tenir à distance un éventuel importun, des grondements d’un fauve qui menace, des amorces de rugissement, une force contenue qui fascine.

Lors du concert, c’est l’équilibre de ces voix, leurs interactions qui accrochent l’attention. Le set semble se composer de deux parties aux dramaturgies semblables. L’une d’elles est faite d’éclats, de traits rageurs se mêlant à des percussions de clés, de claquements de langue, de souffles, de notes agacées. Sur la table à électrons, des crépitements doux, des nuages bruitistes complexes, des tonnerres délicats, des percussions en ponctuations. À plusieurs reprises, le sax semble s’installer sur une note et provoque une sorte d’hypnosequasi orientale. 

Puis arrive une phase plus méditative avec une convergence des trois instruments, des osmoses sonores, des irisations de timbres, de grandes respirations parsemées de cassures, de petites percussions sur les cordes, des embruns électriques, des note tenues au violon, des souffles rouillés, tout un vocabulaire délicat  d’où émergent parfois des résurgences brutales, des plaintes mal assurées.


L’écoute est religieuse, chacun scrutant les assemblages se former et se défaire; chacun se délectant d’une note qui dérape, de timbres qui déraillent, de convergences où nos repères se perdent; chacun calmant sa propre respiration, toutes antennes dehors pour suivre ces filons d’ivresse. Une forme de thérapie profonde, de plénitude du cœur.

Une très belle programmation des Instants Chavirés.

La seconde partie du set est disponible sur YouTube.

L'album photos est disponible sur FluxJazz. Il suffit de cliquer sur diaporama au milieu de la photo pour y accéder.

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