Nakatani Mulhouse 2011, 1


Cet entretien a été réalisé par Joël Pagier (JP dans le texte qui suit) pour le compte d'ImproJazz. C'est avec l'accord de cette revue qu'il est republié aujourd'hui sur ce blog. Les deux photos de l'article sont des archives de Christine Pagier.


C'est au beau milieu de l'hiver, au Havre, au matin d'un concert à Piednu qui devait se révéler mémorable, que Tatsuya Nakatani, batteur de « From Between », un trio où brûlent également les saxophones de Michel Doneda et de Jack Wright, a répondu aux questions de Joël Pagier.
Entre deux bulletins météo, car on craignait pour la suite de la tournée, le percussionniste japonais de New York s'est livré de façon aussi libre qu'il allait jouer le soir et nous a confié, entre autres souvenirs urgents, la mémoire de certaines rencontres historiques, restées à jamais gravées dans son cœur.
Avec Michel Doneda comme interprète, assistant, médiateur, etc....

Joël Pagier (JP)
: Tu as vécu à Osaka. Comment se présente la musique, là-bas ? Et comment as-tu commencé au Japon ?
Tatsuya Nakatani (TN) : J’ai commencé lorsque j’étais à la high school, à l’âge de quinze ans. Il y avait un club de musique dans l’école… Ca se passait après les cours, à huit heures du soir, et je pratiquais tous les jours. Quand le batteur officiel du groupe sortait pour fumer une cigarette, je me mettais à jouer. Et quelque part je me disais : « Oui ! Je peux jouer de la batterie ! »

JP
: Quel style de musique le groupe pratiquait-il ?
TN
: Du heavy-metal, du rock !

JP
: Et qu’es-tu devenu, après l’école ?
TN
: Dans cette high school, entre quinze et dix-huit ans, on apprenait le métier de mécanicien. Mais après les diplômes, quand mes amis ont trouvé du boulot chez Toyota ou dans les autres grosses firmes, j’ai pris un chemin différent : j’ai joué du rock en semi-professionnel dans les clubs, avec des tas de musiciens. A dix-huit ans, j’ai commencé à prendre des cours avec Yasuhiro Yoshigaki, l’actuel batteur de l’ensemble de jazz d’Otomo Yoshihide. J’ai rencontré ce type et j’ai « pris des leçons » avec lui. Mais ce terme n’a pas la même signification qu’en Occident. En fait, il était le maître et moi, j’étais son roady et son chauffeur. Je faisais tout le boulot pour lui. Je l’emmenais aux concerts, je montais sa batterie, je le ramenais, etc. A cette époque, en plus, je jouais dans plusieurs orchestres et, en même temps, je conduisais un camion et je travaillais dans des restaurants. J’étais vraiment très occupé ! Mais ce batteur que je suivais pratiquait beaucoup de styles : du jazz, de l’expérimental, etc., et, de cette façon, j’ai eu la possibilité d’entendre et de voir beaucoup de formes musicales. Je ne pense pas que c’était un bon professeur. Il ne m’a presque rien appris. Mais, comme j’étais toujours fourré avec lui, j’ai eu la chance de découvrir beaucoup de musiques…
Entre vingt et vingt-quatre ans, je me suis mis à me poser des questions de toutes sortes, des problèmes de positionnement, par rapport à ma culture, également, du genre : « Qu’est-ce que j’ai envie de faire de ma vie, au Japon ? » J’avais peut-être dix possibilités, dix choix à faire, mais je ne pouvais sentir aucun d’eux. C’était très fort. Je me sentais complètement bloqué.

JP : Et tu vivais de ta musique, alors ?
TN
: Oh non ! J’avais des boulots réguliers. Je conduisais ce poids-lourd, je travaillais pour la compagnie de mon père, dans des restaurants, tout ce genre de boulots, quoi !… Je jouais aussi dans des espèces de clubs pour vieilles mémés qui attendent des gigolos. Ca, ça a été une très bonne école parce que je jouais beaucoup, longtemps. De six heures du soir à une heure du matin, toutes sortes de styles : des standards de jazz, de la musique latine… Et pendant le jour, j’avais mes différents jobs.
Bref ! Je bossais dans la boîte de mon père et celui-ci m’a foutu dehors. Et je me suis retrouvé sans rien. A ce moment, j’apprends par la sœur d’un copain que la femme de ce copain loue un appartement à Los Angeles ! Et je me dis : « Peut-être que je devrais y aller ! » J’avais sauvé un peu d’argent de tous ces endroits où j’avais travaillé, j’avais une nouvelle voiture… Et finalement, c’est ce que j’ai fait. J’ai tout plaqué, j’ai vendu la bagnole et je suis parti pour Los Angeles.

JP : Et la vraie raison ?
TN
: La vraie raison ? Il n’y en a pas ! J’étais coincé au Japon, je n’arrivais pas à faire de choix. Je me sentais bloqué, là-bas. Ensuite il y a eu l’occasion de cet appartement et c’est comme un mélange de choses qui arrivent à un moment-donné. Une petite étincelle qui met le feu, et voilà !

JP
: Donc, tu arrives à Los Angeles. Et qu’est-ce qui s’est passé alors ?
TN
: Déjà, je ne parlais pas un mot d’Anglais. Ensuite, la première chose à faire, là-bas, c’est acheter une bagnole, sinon tu ne peux rien. Personne ne marche à pied à Los Angeles. Donc, dès mon arrivée, j’ai loué une voiture très bon marché et j’ai commencé à regarder autour de moi. Là, j’ai pris deux boulots : dans des restaurants… Dans les clubs de karaoké… Je nettoyais les tables… Et j’avais dans l’idée d’entrer dans une école de musique. J’y suis d’ailleurs allé, mais je n’y suis resté que dix jours. Je savais bien que cette boîte n’était pas bonne, mais je voulais jouer de la batterie et je n’avais pas d’instrument, alors… Ils étaient ouverts 24 heures sur 24 et traitaient les étudiants comme des consommateurs avec une espèce de slogan du genre : « si vous n’êtes pas satisfaits, on vous rend tout l’argent ! ». Alors, j’ai dit : « OK ! rendez moi l’argent ! » et je suis parti.

JP
: Mais as-tu joué de la musique à Los Angeles ?
TN
: Oui. J’ai rencontré quelques musiciens de jazz et de rock en allant au concert et j’ai fait des jam sessions avec eux. Mais ça n’a jamais rien donné de régulier.

JP
: Et c’est là que tu es parti pour New York ?
TN
: Oh non ! J’ai fait beaucoup de choses avant. Ma vie est comme ça : j’essaye de mélanger plein d’expériences en même temps. Je suis donc resté environ un an à Los Angeles et j’ai décidé d’aller à Boston, au Music College of Berklee. Ils m’ont accepté, j’ai payé deux semestres d’avance et j’y suis allé. Là j’ai beaucoup joué dans différents ensembles et, surtout, j’ai rencontré d’autres musiciens venant même d’autres écoles, Je suis resté les deux semestres que j’avais payés et, bien-sûr, j’ai travaillé à côté. Mais j’étais très occupé à la Berklee, et tu as intérêt à l’être parce que si tu ne bosses pas, tu perds ton visa. Et c’est terminé. Pourtant, une fois encore, je me suis rendu compte que ce n’était pas là que j’allai trouver mon bonheur et qu’à dix-huit ans, au Japon, par l’intermédiaire de mon professeur, j’avais entendu, en temps réel, une musique beaucoup plus excitante qu’à la Berklee. Pour autant je ne suis pas parti. J’ai simplement cessé de payer. Quelques professeurs s’étaient intéressés à moi et l’école avait ça de bien que nous pouvions organiser des jam sessions pour rencontrer des musiciens et jouer avec eux. Donc, même si je n’aimais pas franchement cet endroit, j’ai utilisé positivement la situation.

JP : Et là, tu as commencé à jouer à Boston ?
TN : Oui ! J’ai commencé à travailler régulièrement avec
Masashi Harada, un artiste complet, pianiste, percussionniste, photographe, danseur, qui fait des sortes de conductions avec son corps et qui a sorti un disque chez Emanem. Il avait une classe d’improvisation au New England Conservatory et là, il y avait Bhob Rayney, Greg Keley, Mike Bullock, James Coleman, tous ces gars de Boston qui jouaient avec un personnage important aussi, un violoniste nommé Jonathan LaMaster, dans un groupe qui s’appelait Saturnalia. Je suis allé les voir en concert, au musée d’art moderne, et il y avait une batterie mais pas de batteur. Alors j’ai dit : « Peut-être que je peux jouer ? » et ils ont répondu « Oui, oui, vas-y ! ». Et c’est comme ça que je les ai rencontrés et que j’ai pu bosser avec eux, dans des combinaisons différentes, mais toujours de la musique improvisée. En même temps, bien-sûr, je jouais du jazz dans des restaurants, mais c’était pour gagner ma vie.

JP
: Et après ça tu as décidé d’aller à New York ?
TN
: Non, non ! Toujours pas ! Je te l’ai dit, j’ai de nombreuses vies ! A Boston, je me suis marié, avec une scientifique, et nous sommes partis à Philadelphie parce qu’il fallait qu’elle retourne à l’école. Et pendant un an, j’ai cessé de pratiquer. J’étais chef sushi à temps complet et c’était très triste. C’est là que j’ai réalisé que j’avais vraiment besoin de jouer, pour moi-même, pour être en vie ! Alors, finalement, on s’est séparés, car la relation n’allait pas bien non plus, et je suis revenu à la musique.
Je suis retourné à Boston parce que c’était le seul endroit où je puisse aller, où je connaisse des gens.


JP : Tu n’as jamais pensé retourner au Japon, même après la séparation ?
TN
: Si, mais pas vraiment de façon sérieuse… A Boston, j’ai retrouvé les gars et j’ai recommencé à jouer avec eux, à suivre le genre de tournées qu’on organisait déjà, avant que je parte à Philadelphie. Des tournées comme en font les Américains, avec des milliers de kilomètres en voiture. On était en 2000, alors, et j’ai renoué avec cette vie-là, tout en continuant à bosser à côté, évidemment, car Boston est une ville exorbitante, vraiment, où tu es obligé de vivre à plusieurs, sinon tu n’y arrives pas.
Et là, j’ai vu que mes copains, qui vivaient à New York, payaient moins cher pour le loyer. Et je me suis dit : « Peut-être que tu devrais aller là-bas ! » Mon co-locataire était un guitariste qui bossait justement avec une troupe de théâtre de New York et je voyais bien qu’ici, on ne pourrait jamais gagner notre vie avec la musique alors que là-bas, c’était possible ! Le seul job que tu peux espérer avoir à Boston c’est un bon boulot de prof de musique et moi, je voulais jouer, jouer, jouer tous les jours. Alors j’ai décidé de partir pour New York, mais seul. Personne ne m’attendait vraiment, mais je connaissais des gens et je savais pouvoir trouver des endroits où m’installer pour un temps

JP
:Donc, cette fois, ça y est, tu es à New York ?
TN
: Oui ! cette fois, je suis à New York !. Et j’ai décidé de ne plus faire que de la musique ! J’y étais déjà allé, remarque. Je connaissais certains endroits et quelques musiciens, des Japonais comme le guitariste Kenta Nagaï, par exemple, avec qui j’avais joué. Et par lui, pour la première fois depuis mon arrivée aux USA, j’ai pu approcher une communauté d’artistes japonais vraiment fascinante, des gens un peu dans la même situation que moi, en ville depuis un petit moment et qui faisaient du très bon boulot. Et cette communauté m’a très bien accueilli et vraiment aidé, grâce à Ken.


JP
: Alors comment se présente la vie de musicien à New York ? Et surtout, comment ça s’est passé pour toi ? Tu as débuté avec Kenta Nagaï.
TN
: Non, non ! Pas tout des suite. Quelques années auparavant, j’avais rencontré Sabir Mateen, à Boston. J’ai donc commencé à jouer ave lui dans le métro qui est finalement la scène principale de New York. Et, ne voulant plus faire que de la musique, il a fallu que j’aille tous les jours dans le métro, de plus en plus, avec Sabir ou même seul, en solo de percussions. Quelquefois d’ailleurs, tu gagnes plus dans le métro qu’avec certains engagements où tu ne touches presque rien, cinq ou dix dollars par concert, ce qui n’est absolument pas suffisant pour vivre. Une fois même, dans ce métro, il m’est arrivé une histoire complètement miraculeuse : je ne regardais pas, mais je sentais qu’il y avait beaucoup de gens, sur le quai, attendant la rame, et je me sentais connecté avec tous les éléments. Et au moment où le train stoppe, je m’arrête de jouer et les gens sont là, applaudissent, y compris les gens dans la rame, et ma valise se retrouve pleine de dollars ! Waooh !!! C’était une sorte d’osmose avec le contexte, quoi ! De la vie avec les éléments ! Et ça a été une grande expérience pour moi, cette sensation d’osmose entre ce que je jouais et ce qui se passait autour de moi. Et, si ce n’était pas comme ça tous les jours, le métro était quand même un vrai lieu d’échange et de rencontre, avec tous ces musiciens qui jouent là, échangeant leurs adresses pour des projets à venir… Même si, au final, peu de choses se passent réellement, d’ailleurs, parce que la vie n’est pas simple tous les jours et que, de toute façon, en sortant, ils ont déjà oublié.
C’a été un grand changement par rapport à Boston, cette faculté d’oubli des musiciens, parce que, là-bas, sans jamais rien organiser, j’avais tout le temps des possibilités de jouer, tandis qu’à New York, si tu ne te prends pas par la main, rien n’arrive jamais. Pas de
gigs, rien du tout. Je me suis donc rendu compte que j’avais besoin d’apprendre à organiser.
Et mon premier concert, c’était avec
Peter Kowald ! Ca s’est passé à BPM, à la Japanese Artist House de Brooklyn, un lieu où l’on peut présenter des choses, où nous avons même enregistré avec Michel et Jack. J’avais déjà joué avec Peter à Boston. Nous avions gravé un disque ensemble (13 definitions of truth/ Quakebasket, n.d.l.r.) et nous étions toujours en contact. Peter voyageait beaucoup aux Etats-Unis et, évidemment, il jouait avec tous les musiciens qu’il croisait et qu’il aimait bien. Ca m’a pris un an pour savoir comment m’y prendre mais, finalement, le concert s’est très bien passé. Beaucoup de musiciens sont venus nous écouter et, à partir de là, j’ai rencontré tous ces gens de la scène free jazz dont Assif Tsahar par exemple, avec qui j’ai commencé à jouer tous les Dimanches, à deux, dans la rue, puis avec son orchestre. On a organisé des concerts, etc. Dans le métro, également, il y avait plusieurs groupes dont l’orchestre de ce type au trombone, Alex Rodricco, un blues band qui dure depuis 20 ans et dont Dennis Charles était le batteur. Dennis a joué 18 ans avec ce blues band dans le métro ! Bref, quand il était absent, en tournée ou autres, je le remplaçais. Et, après sa mort, je suis devenu l’un des batteurs du groupe… Il fallait travailler très longtemps si l’on voulait gagner un tant soit peu sa vie. Un morceau pouvait durer trois heures ! Un solo de batterie, 20 minutes ! Une école très dure, très lourde. Mais j’ai vraiment appris à jouer swing, surtout avec ces gens, très expérimentés.
Et puis, un jour, le contrebassiste,
Tad Nicholson, m’a introduit auprès de Billy Bang et j’ai commencé à jouer avec lui dans un de ses projets. Et dans ce projet, il y avait Franck Lowe.

JP : Peux-tu nous parler un peu de Franck Lowe ?.
TN : (long silence…) Je connaissais déjà sa musique à travers les disques… En fait, j’ai été le batteur de la dernière tournée de Franck, avec Billy. Il était déjà malade. Il avait le cancer, avec un poumon en moins. C’est un souvenir pénible pour moi, bien-sûr… Ce dont je me rappelle, c’est que chaque jour, après avoir conduit, quand nous arrivions dans le lieu, cet homme malade, avec un poumon en moins, montait son saxophone et soufflait. Et moi, je vivais une grande émotion. Ca me touchait beaucoup. C’est surtout ça dont je me rappelle : la situation de cet homme qui jusqu’au bout, a fait son travail dans des conditions très difficiles. Et il ne se plaignait jamais. Tous ces types ont tellement souffert dans leur vie qu’ils ont une très grande dignité. (Silence…)

JP : Le dernier concert de Peter Kowald ?.
TN
: Oui ! (Silence…) Un an après notre enregistrement en duo, j’ai de nouveau provoqué plusieurs rencontres à New York, à BPM, à la Japanese Artist House de Brooklyn. Or, quand j’avais 18 ans, Uchihasi, qui est un sacré guitariste, avait joué pas mal de fois avec ce professeur pour qui j’étais roady. Bref ! Je l’ai contacté, il m’a rejoint à New York et nous avons bossé ensemble. Peter le connaissait également depuis des années mais n’avait jamais joué avec lui. Alors, quand j’ai eu la possibilité de les réunir, je n’ai pas hésité et nous avons décidé de donner un concert.

Donc nous jouons le premier set et, dans le public, il y avait le tromboniste Masahiko Kono qui regardait Uchihasi parce qu’il l’avait bien connu au Japon. Et, tout à coup, Peter se met à crier : « Waooh !!! Kono ! On va jouer ensemble ! ». Il le connaissait aussi ! Et Kono, qui n’avait pas son trombone avec lui, va le chercher à la maison et revient. C’était la grande envie de Peter, quoi ! Et ainsi, au second set, on a joué en quartet. Ce sont des connexions incroyables avec deux Japonais de New York, un du Japon et Peter qui est là et qui connaît tout le monde. On a donc joué le second set et la musique était très bonne. Et après, nous avions besoin de parler et on a bu, fumé, discuté et Peter également. Et au bout d’un moment, on s’est dit : « Bon ! On va peut-être aller manger ensemble… » Et là, Peter a commencé à se sentir mal. Il s’est mis à suer, à devenir blanc, et il m’a demandé de le ramener chez lui à Harlem. Mais comme ma voiture était trop petite pour mettre la basse, Kono a ramené Peter. Et nous on est allé au restaurant, pour manger, quoi ! Pendant ce temps-là, Kono était de plus en plus inquiet parce qu’il voyait Peter vraiment très mal et il a voulu l’emmener à l’hôpital. Mais Peter a dit : « Non ! Emmène-moi chez William (Parker) ! ». Le restaurant où nous avions décidé d’aller était justement à côté de chez William, à un bloc. Kono l’a donc emmené dans son appartement et il est venu nous rejoindre. On a mangé en vitesse et j’avais un très mauvais pressentiment. Ce qui fait qu’après, au lieu de rentrer, avec Ushihasi, nous nous sommes vu aller en direction de la maison de William. Et en arrivant, nous avons vu l’ambulance et, là, nous avons compris qu’il se passait quelque chose. J’ai garé la voiture et je savais ! Et Peter est mort. C’est un souvenir très fort pour moi parce que je n’avais jamais vu quelqu’un mourir. J’ai été malade pendant un mois… (Rires…) C’a été un vrai choc… (Long silence…)

DonedaNakatani Mulhouse 2011, 2

JP : Je ne m’attendais pas, en faisant cette interview, à entendre parler de la mort de Franck Lowe et de Peter Kowald… (Silence…) Bon !… Est-ce que tu peux nous dire comment tu as rencontré Michel (Doneda) et Jack (Wright) ?
TN : (Grand rire…) Oui ! J’avais rencontré Jack en 1997, à Boston. Il y avait un petit festival là-bas. Et Michel, ça s’est fait à Toulouse. Je faisais une tournée avec un groupe de rock américain. On est passés par Toulouse et Ninh (Lê Quanh) et Michel me connaissaient un peu parce que j’avais enregistré avec Georg Gräwe. Alors, comme ils organisaient des concerts avec les musiciens de passage, ils se sont dit qu’ils devaient faire quelque chose avec moi, aux Entrepôts. Il y avait Ninh, Michel, une danseuse, un autre copain au sax alto, des gens qui étaient avec eux, quoi ! C’était en 2002.

JP : Donc Jack en 1997, Michel en 2002… Et quand (ou comment) avez-vous décidé de jouer tous les trois ? Question pour Tatsuya mais pour Michel aussi, bien-sûr.
TN : Quand Michel a été invité à Victoriaville.

Michel Doneda(MD): Oui ! Avant, je suis passé par New York, parce que Jack, que j’avais rencontré à Toulouse dans les mêmes conditions, en organisant un concert aux Entrepôts, m’avait dit : « Si tu passes aux Etats-Unis, contacte-moi et on fera quelque chose ensemble. ». On a fait une petite tournée à partir de New York avec Jack et deux musiciens allemands, puis on est allé chez Tatsuya, dans le Bronx. On a joué tous les trois et Tatsuya a enregistré cette première rencontre. Sur le cd, il y a une pièce qui vient de cette séance-là ! La seconde pièce ! Puis je suis revenu en Septembre pour le High Zero Tolerance Festival. On est allé à Baltimore avec Jack, et Tatsuya a organisé deux concerts à Brooklyn. Un, au Lucky Cat et un autre à BPM, cet endroit où Peter a joué la dernière fois de sa vie.

TN : Mais j’habitais déjà dans le Bronx puisque je suis resté moins d’un an à Brooklyn. Ca fait quatre ans que j’y suis, maintenant.

MD : Et donc, on a fait ce disque.

TN : D’ailleurs, c’est encore une histoire incroyable. Je jouais dans la rue avec Assif Tsahar, et Daniel Yang, qui passait par là, nous a entendus. Et je lui ai dit : « Demain, j’organise un concert au Lucky Cat avec Jack Wright et Michel Doneda, à Brooklyn. ». Et il a dit : « OK, je vais venir au concert ! ». Bon ! Au Lucky Cat, il y avait dix personnes, bien entendu, mais il est venu, il a entendu notre concert et il a immédiatement décidé de faire un disque parce qu’il trouvait la musique fantastique. Comme il n’avait pas de label, il a décidé d’en monter un. Et il l’a fait. Il a sorti le disque dans cette très belle édition et maintenant il a un vrai label.

JP : Bon ! J’avais une question à poser, mais je crains qu’elle ne soit devenue un peu hors de propos… Je voulais parler du processus créatif entre vous-trois.
TN : (Silence…) Je ne sais pas… Peut-être… Je pense avoir un caractère très difficile, avec une grande sensibilité émotionnelle. Et même si je crois être assez ouvert et prêt à jouer beaucoup de musiques avec beaucoup de gens, c’est assez rare que je puisse vraiment me sentir en totale confiance, capable de vivre et de partager avec les autres, en état d’expérimentation. Et avec Jack et Michel, j’ai cette sensation de pouvoir être véritablement moi-même.

JP : Et répétez-vous, ou, tout du moins, expérimentez-vous en dehors des concerts ?
TN : Oh non ! Nous ne jouons ensemble qu’en concert, pour la bonne raison que nous n’avons pas la possibilité de travailler en dehors. Tout notre temps est pris par l’organisation, c’est quelque chose de très lourd. De plus, deux habitent aux Etats-Unis et un autre en France, alors…

MD : Tu sais, le travail du musicien, c’est ça. Beaucoup d’organisation. Et quand on est ensemble, il faut jouer. Si l’on excepte ces quelques séances passées chez Tatsuya au tout début, nous n’avons jamais eu le luxe de répéter. Il y a une économie à respecter et nous ne pouvons pas nous permettre de passer deux jours, une semaine à approfondir les choses… Le temps, ce n’est même pas le bon mot… C’est le processus global de notre vie, l’absence de moyens qui est la nôtre qui fait que nous ne pouvons pas rester deux ou trois jours, comme ça, sans bosser. Et puis, de toute façon, individuellement, nous sommes tout le temps dans un principe de création commune. Si la musique se fait, c’est parce que les gens ont envie d’être ensemble, de tout mettre en chantier pour cela. Pour organiser une tournée comme celle-là, ça m’a pris un an ! Donc, tu vois, même si on n’est pas ensemble, on y est quand-même, parce que, chacun dans notre pays, nous faisons tout pour pouvoir, un jour, nous retrouver sur la même scène.

TN : Oui ! Nous vivons ensemble, travaillons ensemble et nous rencontrons comme ça. C’est la vie qui décide de la façon dont nous jouons. La situation crée quelque chose d’incroyablement magnétique, des pensées et des actions qui nous réunissent. Et chacun a une particularité qui sert le groupe. Moi, par exemple, je suis un très bon ingénieur du son…

JP : Penses-tu que, dans ce que vous faîtes tous les trois, on peut parler de free jazz, ou pas du tout ?
TN : Non ! Ce n’est pas du jazz ! C’est la musique de notre vie. Il n’y a pas de style précis. C’est ma définition.

JP : Et pourquoi From Between ?
TN : A cause de Michel.

JP : Donc, je pose la question à Michel.
MD : Et bien, lorsque j’ai entendu les bandes, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai tout de suite associé cette musique à la poésie de Jérôme Rothenberg, qui est un poète américain que j’aime depuis très longtemps. Alors j’ai vite pris le livre et, effectivement, je sentais une résonance incroyable avec la musique que nous faisions ensemble. Et j’ai parlé de ça à Daniel, notre producteur, et il a dit : « Mais oui ! Jérôme Rothenberg, je connais, il habite à New York ! ». Alors il l’a contacté, il lui en a parlé, et il lui a envoyé le disque. Et Jérôme a dit : « Oui, oui ! Formidable ! ». « Est-ce que nous pourrions titrer notre cd d'un passage de ta poésie ? ». « Oui, oui ! Pas de problème ! ». C’est un type qui a 70 ans, un merveilleux poète. La citation est extraite du recueil Poème pour le jeu du silence, sorti en édition bilingue en 78 chez Bourgois, et From Between signifie de entre, quelque chose qui vient de entre. Et de la même façon que Tatsuya définit notre musique, ça vient de entre nous trois, de notre vie. Et il n’y a rien de plus fort que ça. On n’a pas besoin de définition de style pour la musique. J'invite tout le monde à découvrir la poésie de Rothenberg. Il faut absolument que tu la lises !

JP : Donc, la musique que vous jouez, c’est le point de jonction entre vous trois.
MD : Oui. Ensemble ! The music is from between Jack, Michel and Tatsuya.

JP : Tatsuya, est-ce que tu peux parler un peu de ton expérience en solo ?
TN : J’ai commencé, pour la première fois, à Boston, en 1998, dans un magasin de musique. Et je développe de plus en plus ce genre de travail. Pour des raisons économiques, bien-sûr, mais, également, parce que ce solo de percussions est mon espace d’expérimentation. J’ai fait quelques tournées comme ça et j’aime bien en profiter pour rencontrer des musiciens locaux. Je suis ouvert à tous, qu’ils jouent du jazz, du rock ou quoique ce soit… Je fais le premier set en solo puis je dis : « OK ! je peux jouer avec des gens, maintenant. ». Et ça peut être n’importe qui. C’est mon plaisir. L’idée vient aussi de la façon dont Peter (Kowald) voyageait et jouait. Je l’ai vu comme ça, à Boston. Il donnait son solo de contrebasse et, après ça, il était prêt à rencontrer les musiciens locaux, comme on dit. Et, pour moi, c’était quelque chose de très beau. A présent, je me rends compte que Peter, en voyageant dans cet état d’esprit, de rencontres et de partage, a semé des graines un peu partout et que maintenant ces graines poussent. Peter a vraiment infusé cet esprit. La preuve ! Je l’ai moi-même très bien intégré, et beaucoup d’autres, aussi.

JP : Peter était le maître ?
TN : Oh ! Je ne sais pas ! (Rires…) J’aimais bien le type, quoi !

JP : Tu as un label. Pourquoi ?
TN : Oh, j’étais fatigué d’envoyer ma musique à des labels qui ne répondaient jamais. Tu perds beaucoup d’argent dans les envois, la préparation des paquets, tout ça… Alors, autant le perdre pour soi-même ! D’ailleurs, je pense que chacun devrait avoir son propre label, parce que, de toute façon, nous faisons tout nous-mêmes. Nous organisons nos concerts, nous jouons, nous conduisons… Produire sa musique, c’est ça ! Tous les musiciens devraient en faire autant !

JP : Et tu as des projets ?
TN : Oui ! Je travaille avec cette violoncelliste sino-américaine, de Baltimore, qui s’appelle Audrey Chen. Nous allons faire une tournée au Texas et jouer au No Idea Festival, de Houston. Jack aussi, d’ailleurs. Et après, nous rayonnerons dans les alentours. Audrey avec moi, et Jack avec son fils qui est contrebassiste. Ce sera une sorte de double set. Ensuite nous retournerons vers l’Est en donnant des concerts dans plusieurs villes.

JP : Et l’avenir du trio ?
TN : On doit penser et organiser par nous-mêmes, comme d’habitude. Peut-être au Japon, l’année prochaine, peut-être aux Etats-Unis.

JP : Et maintenant, y-a-t-il quelque chose de particulier que tu voudrais dire ?
TN : Oui ! Ce qui me tient à cœur, c’est que je ne me reconnais dans aucune catégorie. En fait, je joue de la musique pour moi, parce que c’est comme ça que je suis vivant. Et que ce soit du rock, du jazz ou n’importe quoi.

MD : J’en parle parce qu’il ne le mentionne pas, mais Tatsuya est un véritable spécialiste de la bossa-nova, à New York. Et il chante comme un authentique Brésilien, en même temps.

TN : Oui ! C’est très important pour moi ! Mais je ne dis pas pour autant que je suis un musicien de bossa-nova… Je joue juste comme ça, quoi ! Les catégories n’ont vraiment pas la moindre importance, pour moi !

 

Propos recueillis par Joël Pagier et traduits « live » par Michel Doneda

 

Dans cet échange, Taysuya Nakatani parle longuement de Peter Kowald et de l'album qu'ils ont fait, 13 definitions of truth. Un trop court extrait pour donner une idée de leur musique :


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