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La présence sur disques Rasul Siddik est assez limitée. Discogs n’en recense que deux, avant celui-ci, discographie bien incomplète lorsqu’on songe à son histoire aux USA ainsi qu’aux contributions du trompettiste à la scène française. Il faut préciser, en effet, qu’il  a choisi la France depuis les années 90.

Wikipedia nous apprend qu’il est natif de St Louis (1949), qu’il est le 5e d’une fratrie de 8 enfants, qu’il a tâté de la trompette assez tôt, qu’il se l’est faite voler et qu’en raison des faibles revenus de la famille, il n’a pas pu la remplacer, et donc apprendre  à en jouer dans les académies d’alors. Cela ne l’empêche pas de jouer avec Charles Bobo Shaw, de rejoindre l’AACM, d’être membre du 6tet de Henry Threatgill, de jouer avec Lester Bowie, Oliver Lake, Julius Hemphill, David Murray ...

À son arrivée en France, il a joué avec Sunny Murray, Bobby Few, Christian Blazer, Benjamin Duboc (les formidables albums « Nuts »), Benjamin Sanz, Futura Expérience (avec JF Pauvros), et j’en oublie. On le retrouve assez souvent sur scène, où il est à la fois placide et malicieux, jouant tout en finesse, manipulant diverses petites percussions lorsqu’il ne fend pas l’espace de sa sonorité si particulière. Difficile de le situer. Aussi à l’aise dans la Great Black Music que dans l’improvisation libre. Personnage à ne pas rater lors de ses apparitions sur scène. 

Il nous revient ici en quartet, avec un groupe polonais : Borys Janczarski (ts), Kazimierz Jonkisz (dm) et Michael Jaros (b). Concert enregistré sur la scène du « 12 on 14 Jazz Club » de Varsovie, le 24 janvier 2020, donc juste avant la pandémie. Rasul Siddik assure la direction du groupe mais le saxophoniste a voulu placer la musique sous le patronage de McCoy Tyner, d’où le titre de l’album « Contemplation », thème qui ouvre ledit album.

Et comme la figure du pianiste est fortement associée à celle de Coltrane, même si ce thème n’est pas de la période où ils ont collaboré, nous ne sommes pas très surpris des accents de ce dernier dans le solo du sax tenor de Borys Janczarski, ainsi que des parfums de la rythmique du groupe d’alors. Une musique puissamment lyrique. Lorsque Rasul Siddik prend le relai, son chant est comme en retenue, aux couleurs sensibles, rapprochant curieusement Coltrane du Hard Bop ... un temps, avant de s’épanouir dans un Free splendide d’assurance, d’éraillements, d’étranglements, tout en déployant une ligne mélodique somptueuse. 

D’autres grandes figures du jazz sont convoquées via leurs compositions dont Mingus et Don Cherry. 

Parmi elles, un trompettiste parti bien avant l’heure, Woody Shaw, auteur de cette petite dédicace manuscrite, en français, trouvée sur le site Selmer : « Je voudrais faire pour la trompette ce que John Coltrane a fait pour le saxophone ». Il est le compositeur, entre autres, de « Sweet Love of Mine », dont notre Rasul nous régale. Dans son solo, on retrouve ce métal un peu voilé et la richesse mélodique signalée plus haut, richesse à laquelle succombe aussi Borys Janczarski, ainsi qu’une rythmique particulièrement groovy, avec un solo de Michael Jaros (b) et une longue période où Kazimierz Jonkisz (dm) célèbre le bonheur décomplexé d’un certain jazz, celui d’un jeune Free refusant de couper tous les ponts avec un hard bop alors au zénith. On retrouve ce tropisme, ces saveurs, ainsi que ce goût des sonorités du métal, des enrouements et des râles festifs, dans « Dedication », la composition du trompettiste.

Petit clin d’œil, le thème de Mingus, « Self Portrait in Three Colors » laisse toute la place à un solo de Michael Jaros.

Autre curiosité, Rasul chante, sur un thème, « Witchi Tai To », de Jim Pepper, d’origine amérindienne, disparu lui aussi à la cinquantaine. Cette évocation des origines est saisissante. Elle nous rappelle que bien des métissages ont eu lieu dans cette Amérique des bouleversements.

C’est donc l’une des assez rares occasions d’entendre Rasul Siddik sur disque, en leader. Avec ses amis de Varsovie, il nous offre une musique de plaisirs immédiats, qui nous fait remuer le corps, dans la droite ligne de la Great Black Music, et qui ne refuse aucun pan de son histoire. À cette occasion, il rend hommage à ces figures de la charnière Free.

Faites vous donc plaisir, procurez-vous cet enregistrement, et surtout allez voir Rasul Siddik sur scène.

Oui, je n’ai pas cité le fameux « Complete Communion » de Don Cherry ni la danse caribéenne de Joe Henderson. Quoique ... 

 https://youtu.be/Bcr1mpBN6Xg

 

 

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