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Deux souvenirs surgissent. John Coltrane avait choisi Albert Ayler pour la musique de ses funérailles et ce fut un moment magique. De même reste à l’esprit l’image de ce corps flottant sur l’East River [1]. Albert Ayler disparaissait et son frère Don, effondré, se retirait de la scène pour un temps. Albert reconnu, voire enfin encensé; Donald progressivement oublié, n’était-ce la sortie de cet album qui lui est dédié. 

On n’y retrouve pas la composition fameuse de Don, « Our Prayer », jouée lors des funérailles du Trane, mais plutôt une errance dans la mémoire, la sensibilité, les tropismes de Raymond Boni. Certes du Free, du blues, mais aussi le slide, des parfums flamencos, et finalement tout l’univers musical du guitariste. 

Une même pièce ouvre et termine l’album, dédiée à Malia (petite fille du guitariste),  « One Day Malia Will Hear the Solitary Walker Whisper ». Une musique vagabonde, interrogative, dissonante et très sensible.
Des rafales de notes, des brisures, des crépitements incessants, quasi frénétiques, une célérité à couper le souffle pour dire «serre-moi très fort dans tes bras», un deuxième titre. 

Cet album multiplie des moments intenses, contrastés, nécessaires. L’Espagne, l’un des pôles magnétiques de la guitare, est ici présente peut-être moins par ses couleurs que par son énergie, par la science aiguë de ses scansions qu’on retrouve dans les claquements de mains et de talons, dans ces mouvements où la précision et l’oubli de soi se partagent l’instant. 

Quant aux deux titres qui donnent leur nom à l’album, ils nous emmènent dans des régions contrastées. Quelques cordes légèrement claquées, puis des étirements acides de notes d’une quasi comptine répétitive pour « Mémoire », qui naturellement se dérègle, qui bifurque. « De l’oubli » est fait de salves irrégulières, de couleurs instables, d’échos très lointains de blues, de convulsions irrépressibles, pour un oubli impossible de ce qui fait la géologie musicale aux strates enchevêtrées de Raymond Boni. 

Un univers bien singulier. Il nous propose là un album fractal aux surprises multiples, une errance dans le labyrinthe de ses émois d’hier et d’aujourd’hui, dont cette révérence à Donald Ayler, le frère un peu oublié, hommage qu’a partagé en quelques mots son ami Joe McPhee.

 

[1] Lire « Les Treize Morts d’Albert Ayler » où 13 auteurs de polars imaginent les circonstances de cette mort énigmatique 

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