photo : www.feijoojoue.free.fr

dante_feijoo___feijoojoue_free_fr Pour 5 € vous pouviez vous offrir 6h de musique improvisée, soit en retirant les pauses, vous payer un bain musical à 1 € de l’heure : c’est une aubaine à ce prix là !

Eh bien, il faut penser que non. Nous n’étions pas bien nombreux ce jour là, hormis les musiciens et le personnel du lieu. Tant pis pour les absents.

Le lieu est déjà une destination en soi : c’est un ancien atelier, de moulage m’a-t-on dit, aux murs de chaux, aux vitres en partie endommagées, au fond d’une cour longiligne. En cette période de canicule, l’endroit est relativement acceptable (on peut même y trouver pour 2 € de la bière fraîche), mais j’imagine l’élévation d’esprit nécessaire en période de gel.
L'atmosphère est décontractée, conviviale, davantage encore que dans les clubs.

Petite focale sur le 2e round, avec Dante Feijoo, Evelyne Saunier et Speqtrum Traitre.

Dans les 20 mn qui précédaient son set, Dante Feijoo a fait quelques "gammes", donnant le sentiment de préparer son saxophone. Progressivement le public s’installe, le maître des lieux annonce le musicien, le set peut commencer.

Dante Feijoo entame un parcours musical, en 5 étapes, pour explorer divers registres de son instrument et nous entraîner dans son univers. Le son, très souvent granuleux, voire crépitant par moment, faisait immédiatement penser à des compositions électroacoustiques par la richesse des timbres et la variété des univers mentaux véhiculés; mais ici, tout est improvisé.
Puis, retirant l’embouchure de son instrument, il nous a montré l’étendue du spectre musical potentiel de l’instrument privé de son bec : même si cet exercice est devenu assez classique aujourd’hui, les sons produits par Dante Feijoo m’ont semblé tout à fait originaux. Il ne se contente pas d'explorer la matière sonore : son discours est cohérent de bout en bout, fluide et "logique".
Les surprises se succèdent lorsqu’il se met à souffler, le visage enfoui dans le pavillon. Puis retour à une configuration classique de l’instrument, peut-être pour une redécouverte de la spécificité des divers modes de jeu. Enfin, se recroquevillant sur son instrument, il s’est offert près d’une minute de silence avant de se relever. Période magique, applaudissements nourris.

A la fin de sa prestation, on peut parler tranquillement, simplement, avec cet artiste défricheur à la fois réservé et chaleureux. C’est l’un des plaisirs du lieu.

La musique improvisée d’aujourd’hui est un exercice de corde raide : on est privé de thème, de code musical repérable, d’usage standard de l’instrument ; il ne reste que le musicien, nu, avec son projet, son univers, dans lequel on ne peut entrer que si une certaine magie opère, sinon, l’attention dévisse.
Accepter ce risque, écouter simplement sans schéma pré-établi, avec une attitude a priori empathique, permet parfois, souvent, de réinventer l’écoute musicale.

Un femme fouille dans son sac, sort un micro, le branche, fait quelques essais.
Sur le côté, un jeune musicien fait quelques tests de son clavier électronique.
Evelyne Saunier s’éloigne un peu du micro, ferme les yeux et nous prend par la main.
Ce qui surprend c’est d’abord la variété des sons que cette musicienne sait extraire de son souffle; c’est aussi la flexibilité de son discours. Par moments, comme pour nous rappeler que le « chant » ne lui est pas étranger, elle s’éloigne encore plus du micro pour déployer sa voix dans un superbe déchirement et revient ensuite à un discours plus intime. Une petite fille surgit ; elle joue avec ses ongles, minaude un peu …  puis le discours prend insensiblement des accents d’extrême orient pour retourner à timbres quasi électroniques. Elle est suivie, précédée (allez savoir !) par Jaka Ropret au clavier, jeune musicien slovène. On pense qu’ils se connaissent de longue date tant leur jeu est bien articulé : que nenni. C’est l’une des premières fois qu’ils se produisent sur scène. D’après E. Saunier, il reste des choses à mettre en place.

Il y aurait un traître dans Speqtrum, puisque ce trio ne s’est produit ce jour là qu’en duo : Quentin Dubost et Thomas Charmetant. Les sièges sont rapprochés au plus près des musiciens, l’idéal étant que des spectateurs viennent encore dans les 40 ou 50 cm résiduels ; il faut, en effet, pouvoir tout entendre, les sons les plus ténus, puisque encore une fois, les instruments sont sollicités hors des standards. Une image : guitare et violoncelle sont à plat sur les genoux des musiciens.

Après une petite ballade aux accents légèrement country, l’improvisation proprement dite commence. Les cordes de la guitare ne sont plus grattées ou pincées , les sons étant produits par l’archet, voire par l’interaction d’un archet électronique et d’une bille dont les déplacements sur les cordes engendrent des sons électroniques. Parfois, les cordes mêmes sont oubliées : l’archet devient l’instrument et la guitare son amplificateur, sa caisse de résonance.
Les cordes du violoncelle, elles, ne sont jamais sollicitées, du moins pour ce dont je me souviens : le pied métallique de l’instrument, les diverses partie de la caisse sont sollicitées par l’archet.
C’est donc à une redécouverte des ressources sonores de ces instruments que nous invite ce duo. L’écoute attentive et l’abandon des préjugés musicaux permettent de profiter d’une musique en devenir, au charme inédit.

Encore une fois, à la fin de la prestation, le dialogue est simple à établir avec les musiciens. On apprend une chose ou deux, on pose des questions sur la lumière bleue de l’archet électronique, d’autres musiciens s’invitent dans la discussion ... Moment de plaisir simple.
     
Lien pour écouter Speqtrum

guillotine

Après ce set de plus de 2h, la soirée est presque là : une température à Montreuil qui perd un ou deux degrés, un soleil plus clément et une bouche de métro à proximité qui promet une fraîcheur bienvenue. Encore une belle après-midi musicale.