Jazz à Paris

04 mars 2021

Playlist 21-7 : Des voix contrastées

Playlist 7 Voix


Des voies multiples pour cet instrument le plus immédiat, la voix.
Le domaine est aujourd’hui tellement vaste qu’il faut se résigner à n’en parcourir qu’une part très restreinte, en se promettant d’y revenir.
Aujourd’hui, avec Phil Minton, Audrey Chen, Jaap Blonk, Ghédalia Tazartès, Jean-Michel Van Schouwburg, Isabelle Duthoit, et Junko. 68 minutes de musique et peut-être 8 albums à inscrire dans votre liste d’acquisitions.

Je ne peux m’empêcher d’y inclure une petite sucrerie finale.

En ouverture, Phil Minton @ Sonic Protest 2014 (5:09). En guise de clin d’œil, ses premières secondes sont voisines de brouillards électroniques pour ensuite nous régaler de ses domaines de prédilection, comme ces surprenantes voix multiples.

 

L’une de ses camarades de jeu, Audrey Chen, est tout aussi passionnante avec des quasi bruits blancs, des timbres qui font craindre pour ses cordes vocales. Ici, elle joue aussi du violoncelle et est accompagnée de Tatsuya Nakatani (dm) et de Susan Alcorn (pedal steel guitar) : Bivouack (3:37)

 

Certains des albums de Jaap Blonk sont épuisés ... mais encore disponibles en téléchargement, comme « Jaap Blonk vijftig - en - een - half ». Album disponible pour une somme modique, puisque c'est celle que vous déciderez. Il s'agit d'enregistrements déjà anciens, dont cette petite virgule savoureuse avec le sextette de Joëlle Léandre (Lauren Newton, Jaap Blonk, Thierry Madiot, Olivier Benoit, Joëlle Léandre, Stéphane Grémaud). Ça crépite de plaisirs. Poème éclaté 3 (3:01)

 

Ghedalia Tazartès nous a quitté ce début février. Chanteur ? Il avoue que son instrument est le magnétophone ! (Voir interview).  Il superpose alors plusieurs instruments dont sa (ou ses) voix. Inutile de chercher à comprendre ses mots : ils sont souvent issus d’une langue inventée dans l’instant. Ses couleurs, il va les chercher dans ses souvenirs, dans des traces dont il a perdu les origines. C’est un poète céleste et vagabond, attachant et  pétillant, un Facteur Cheval de la musique. Un exemple de ses pépites, « La Bar Mitzva du Chien» (17:51), une errance ivre.

 

Jean-Michel Van Schouwburg, Matthias Boss et Marcello Magliocchi, un trio explosif au doux nom de «876 ». Des enregistrements de 2014 et 2016 devenus introuvables ont été republiés en mars 2020, dont ce crépitant « Non Know, But Hurry » (5:12), déjà inscrit dans une playlist dédiée à Matthias Boss  et dont je ne me lasse pas.

 

Isabelle Duthoit & Franz Hautzinger dans l’album « Lily », et publié en 2017. Isabelle Duthoit nous bluffe avec des sonorités qui semblent issues de forêts profondes, d’oiseaux inconnus, de grondements d’origines incertaines et autres craquements, éclats, stridulations invraisemblablement issus de son corps pourtant frêle. Bien évidemment, Franz Hautzinger n’est pas en reste, ses notes venant parfois tutoyer celles d’Isabelle, lui répondre, anticiper, proposer de nouvelles directions, éclater comme des bulles de savon ou tracer leur propre voies. Ici, un « Live at Philly » aux paysages particulièrement innovants et festifs (14:15).


Junko Hiroshige est à la ville la compagne de Jojo Hiroshige, le leader du groupe Hijokaidan qui fait le bonheur des amateurs de Free-Noise. Sa particularité ? Elle « crie ». On imagine une gorge ensanglantée dès le début de ses concerts ... il n’en est rien. Une musique de l’extrême qui fascine, hors de toute prouesse technique. Elle joue assez souvent en tandem avec Michel Henritzi, très fin connaisseur de la scène alternative nippone, et guitariste multifacettes : Noise d’un côté et explorateur de ces atmosphères indécises, d’une sensibilité très aiguisée, de l’autre.  On les retrouve ensemble sur un album regroupant deux sets, « Live » et « Dead ». Je vous propose ce dernier (20:27)

 

Enfin, la petite sucrerie promise. Elle est issue de la très belle collection "Rectangle" de Noël Akchoté et Quentin Rollet, plus précisément d’un album en trio avec le guitariste, Lol Coxhill et Phil Minton. Le thème proposé est un classique joué en duo soprano-voix faisant un grand écart de près d’un siècle : Donal’ Wheer’s Y’ Trewsers (2:03). On jubile.

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01 mars 2021

Bernard Santacruz - Michael Zerang « Cardinal Point » ( Sluchaj records)

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Les deux artistes se sont rencontrés lors du festival Banlieues Bleues de 2001, et depuis, ils collaborent au sein du trio Vega (avec Jef Parker (g)). À partir de 2013, on les retrouve au sein du 5tet « Sonic Communion » (avec Joëlle Léandre, JL Cappozzo et Douglas R. Ewart). C’est dire qu’ils ont déjà un parcours commun assez dense.

C’est leur premier album en duo : l’improvisation libre permet ce genre de formation très restreinte, de même que c’est le terreau privilégié pour l’élargissement du vocabulaire, des syntaxes associés à ces deux instruments. Ici, les frottements ne sont pas réservés à Bernard Santacruz; symétriquement les chocs, les percussions ne sont pas le domaine réservé de Michael Zerang. Souvent, ils cultivent la proximité des timbres et l’imbrication des phrase, en semant le trouble chez l’auditeur.

Sur certaines pièces, cette intrication des timbres et des phrases est patente, bien que  totalement bluffante. C’est alors à un vrai festival auquel nous sommes conviés, une magie sonore de chaque instant à l’image de « Cardinal Point » ou de « Stay the Course ». Dans cette dernière, cet enchevêtrement évolue progressivement vers des formes plus habituelles, avec des dialogues, certes très serrés, où chacun retrouve ses spectres propres, ses résonances, où les séquences, les ponctuations viennent apporter une forme de respiration.

Parfois on en vient à douter de l’évidence. On dégusterait volontiers « Sand Roses » comme un solo virtuose de percussions, où une houle profonde viendrait nous cueillir comme par mégarde. Mais ces coups de pinceau là, comme des cordes qu’on fait vibrer, qu’on frotterait avec rage, qu’est-ce donc ? S’agirait-il d’interventions très ponctuelles de la basse, moments où elle viendrait au service de la batterie, lui offrant un complément de spectre, de timbres, de phrases confondants. Difficilement décidable à la seule écoute. Prenons le parti du solo, en étant confondu par la science, la malice, la joie évidente d’un Michael Zerang en pleine forme. Une situation symétrique se présente dans « Arlequin » où Bernard Santacruz vient parachever ce trouble. Sur scène, ce doute serait inexistant.

Si Michael Zerang rappelle continûment sa gourmandise des timbres, des strates, des irisations, des oppositions, il sait aussi provoquer ces mouvements irrésistibles du corps, cette danse sans pulsation régulière, ce quasi chant des chocs, des caresses et autres frottements. On pourrait symétriquement dire la même chose de Bernard Santacruz, avec sa dimension mélodique qui affleure dans certaines pièces. 

Elle s’épanouit en particulier dans « Nefertari », où un bout de thème est répété d’une manière lancinante, venant vriller nos neurones, chavirer nos noeuds sensibles, et permettant à Michael Zerang de parsemer l’espace de ses lacérations, de ses touches impressionnistes. Une merveille qu’on partage.

 
C’est à n’en point douter un tandem qui a trouvé sa voie propre, et qui, on peut l’espérer, pourrait être aussi prolifique que celui de Drake et Parker. En attendant de futures retrouvailles, alignons nous sur ce point cardinal, et continuons de savourer ces moments de fête.

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25 février 2021

Audrey Lauro - Jean-Michel Van Schouwburg

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Un piano, une batterie, qui ne seront d’aucune utilité. Une femme assise, un homme debout, des vêtements de tous les jours, pas de projecteurs : une scène nue. 

Et cet homme, sans rien d’autre que son corps, est une forme d’illustration de ce don de soi qu’est la musique, spécialement sur scène. En ces temps de repliement, c’est un fanal : oui, c’était magique et on ne le savait pas vraiment; oui, nous retrouverons ces instants là, probablement. Nous pourrons alors vibrer à proximité immédiate de ces pourvoyeurs de surprises, d’émerveillements.

Audrey Lauro s’emploie à se jouer de son sax, à étendre son spectre, ses vibrations, à se sortir des phrases déjà entendues, bref à jouer d’un instrument nouveau à chaque concert. 

Jean-Michel Van Schouwburg nous rappelle qu’il chante avec l’ensemble de son corps. Il fabrique son instrument à chaque instant. Si son visage se déforme, par exemple, c’est pour aller chercher des matériaux inaccessibles autrement. 

S’ils ont choisi d’être deux, c’est pour dialoguer, se surprendre l’un-l’autre, provoquer des bifurcations, interroger, nous rendre compte. La dramaturgie vient en effet assez vite. Nous somme pris à témoin avec véhémence d’une situation dont on ne saura rien. Les strates de la voix, ses craquèlements, ses éraillements,  ses souffles mêlés appellent des sons multiples du sax, des claquements, des grincements, des stridences, dans des échanges mimétiques, dans des entrelacs poreux.

Dégustons ça ensemble, loin de tout bruit.

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22 février 2021

Neigen (Ayler Records)

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Nicolas Souchal et Jean-Luc Cappozzo (tp), Daunik Lazro (ts, bs), Michael Nick (vln)

Une pochette qui évoque une voie de chemin de fer désaffectée; une voie unique pour rappeler que les passages y sont peu fréquents; une voie qui semble ne mener nulle part. Un titre, Neigen, qui signifierait « tendre vers », selon la même pochette.

Comme si « éviter de refaire le déjà dit » était hasardeux, improbable.

On ne pourrait jurer que chacun d’eux ait réussi, voire voulu, produire ce qui ne le fut jamais auparavant. Eux seuls pourraient le dire.

Mais ce qui est patent, c’est que les assemblages, les tresses de timbres, les phrasés convergents, entrelacés, les juxtapositions de couleurs, voire de réminiscences, cette alchimie délicate, fragile, ne cessent de nous saisir, de nous surprendre. 

La première piste, « Neigen », est ainsi une sorte d’aube incertaine, qui peine à sortir des limbes. Et déjà le rêve est là; cette sensibilité attentionnée les uns aux autres nous étreint. Puis dans un souffle, Daunik Lazro nous susurre un bout de thème Coltranien, y revient, nous bouleverse de cet instant ténu mêlé des brumes d’un soprano d’antan, dans un quasi drone où chacun se fond, dans un « non encore dit ». On retrouve ce meta-instrument fait de la convergence des timbres des quatre amis sur « Narcisse Watered ». Une émergence lente aux strates multiples, aux couleurs indécises, à la sensibilité épurée, distillée.

Des notes timides au sax, des quasi-percussions, des crépitements au violon, puis les deux instruments se fondent, s’éloignent, se retrouvent dans un mouvement où nous frôlons la perte nos repères : « Connexe » (piste proposée à l’écoute plus bas).

Je ne sais si la quasi fusion Nicolas Souchal - Michael Nick nous a déjà faire croire à ce point en la présence d’une console électronique (« Apnée-d’Aphnée »). Mais n’étaient-ils que deux ? Peut-être au début. Puis le sax émerge, se substitue à la trompette, entre en fusion-distorsion avec le violon. Il est rejoint par les irisations, les scintillances de Jean-Luc Cappozzo, complétées ensuite par celles de Nicolas Souchal.

Cet album est, en effet, une invitation à étirer, à étendre nos filins sensitifs afin de déceler les paillettes, les veines capillaires, les strates enchevêtrées, pour en déguster l'essence. Nos quatre orfèvres ont une attention affûtée aux moindres esquisses des autres. Le pari, éviter le déjà dit, est alors gagné par ces convergences d'affects, de phrasés et de timbres mouvants. Un pur bonheur procuré par des magiciens du son.
Lors de l’écoute, please, ne rien faire d’autre.

 

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19 février 2021

Playlist 21-6 Impro GB

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L’actualité des publications discographiques l’impose : ça bouge beaucoup de l’autre côté de la Manche. Parfois, il s’agit de re-publications ou de documents déjà anciens non encore publiés, mais le plus souvent, cela témoigne d’une scène de l’improvisation pleine de sève. Cette playlist n'en rend que partiellement compte alors qu'elle propose déjà de l'ordre de 90 minutes d'écoute et peut-être jusqu'à cinq albums à inscrire dans vos projets d'acquisition.
Rien n'oblige d'ailleurs à une écoute continue, la forme même de cette playlist autorise autant de pauses, aller-retours que souhaité pour votre plaisir et votre confort.

Revenons à cette vitalité. Le compositeur et pianiste Alexander Hawkins l'illustre avec son dernier album "Together feat. Evan Parker & Riot Ensemble". On ne sait si le tourbillonnant solo d’Evan Parker était écrit ou non (je crois que non) mais la première pièce de cet enregistrement (9:31) est impressionnante, confondante. 

Le reste de l’album est tout aussi surprenant, à l’exemple de « Leaving the Classroom of a Beloved Teacher » (7:24), qui adopte au démarrage un discours relativement balisé pour nous perdre ensuite dans un ailleurs étrange et fascinant. Pas de visualisation possible : il suffit de suivre ce lien, et si vous n'êtes pas identifié sur Deezer, vous n'aurez droit qu'à 30 secondes.

https://deezer.page.link/YLS7rX6bHHufDp3w9

 

Runcible 4tet est composé de deux instruments à cordes :  John Edwards (b) & Daniel Thomson (g), et de deux « vents » : Adrian Northover (ss) et Neil Metcalfe (fl). Deux paires qui proposent différentes figures combinatoires pour un foisonnement d’ivresses. L’album, « One », n’est composé que d’une piste de  24:46, dédiée au percussionniste Marcello Magliocchi. 

 

Tony Oxley a publié récemment « February Papers », un album remarquable, très en avance sur son temps, enregistré en 1977, et chroniqué là .

Il nous revient avec un enregistrement de fin 2019, « Beaming », particulièrement intéressant, publié sur le label Confront Recordings, tout un programme. On le retrouve avec ses « drum kits » et en compagnie d’un percussionniste acoustique, Stefan Hölker. Écoutons Frame I (14:34)

 

En 2018, le trio IST ( Improvising String Trio) s’est trouvé réduit à deux musiciens lors d'un concert. N'étaient présents que Simon H Fell (b) et Mark Wastell (cello), le troisième, Rhodri Davies (harpe), étant coincé en raison d’intempéries. Cependant, ils se retrouvèrent en quartette sur scène, deux autres invités étant présents, virtuellement : Derek Bailey (g) et Will Gaines (claquettes, voix) (lire chronique). C’est cette même formation, cette fois réunie physiquement, qui s’était produite sur scène en 2000 à Londres, et dont l’enregistrement a été publié en avril 2020, encore sur Confront Recordings. 11 pièces proposant des combinaisons diverses dont un trio à cordes qui ouvre ledit album (12:14). D’autres pièces auraient pu trouver leur place dans cette playlist tant cela respire le pur bonheur musical.

 

Difficile de constituer une playlist dédiée à l’improvisation britannique sans faire figurer John Russell qui a disparu cette année. Malgré une maladie qui ne le quittait pas, il était toujours souriant, facétieux, habillé de costumes déconcertants ... et talentueux. La label ChapChap avait republié en mars 2020 un enregistrement de 2013 en duo avec le sorcier des frappes, Sabu Toyozumi, qui a signé la pochette. Un superbe témoignage qui figure dans la liste de JM Van Schouwburg, Improvisateurs japonais à la rencontre du monde .

 Ici, la dernière piste, Kanjisugetsu (18:45).

 

Et pour finir , une petite sucrerie en l’honneur d’une toute jeune princesse, avec Lol Coxhill, John Edwards et Steve Noble

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17 février 2021

Trio Kosmos (Hubert Dupont, Antoine Berjeaut, Steve Argüelles)

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On s’attendrait à trouver un trio acoustique trompette-basse électrique-batterie, mais deux des musiciens se dotent d’effets spéciaux, et le troisième, le batteur, fait appel à l’électronique. 

Ils placent par moments leur musique dans un espace de résonances, d’échos, de salves de particules, de déploiements, pour une pure jouissance, plutôt à l’écart du jazz, sans verser dans l’improvisation libre, comme dans « Héliogravure ».  Ce sont alors des constellations de frappes, des strates qui oublient toute scansion au profit de gourmandises sonores. 

On retrouve parfois les balises d’une rythmique éclatante, crépitante, avec le malicieux "Not Jazz" par exemple, percuté par une basse obsédante et puissante, et propulsé par une trompette solaire, volubile, heureuse, avant une césure où un certain jazz rock vient s’immiscer à coups d’effets spéciaux.

L’humour n’est jamais bien loin. « Free and Blue » illustre cette ré-appropriation de moments forts du jazz mais avec des emphases, des fulgurances électroniques, des échos. « Va, je ne te hais point » dirait Chimène, pour ne pas avouer sa passion brûlante. Avec «Immersion», les balais et les cordes impriment une pulsation incessante, alors que la trompette se bouche pour nous régaler d’une course folle.

Douze titres nous sont ainsi proposés, pour des paysages contrastés, pour le pur plaisir de jouer avec nos repères, pour brouiller (un peu) les pistes, pour le déploiement des sons. In fine, ce Komos trio vise bien  à une certaine évasion, et contribue ainsi à l’élargissement continu du domaine du jazz. 

On peut imaginer que ce projet est à l’initiative d’Hubert Dupont, bien que sa générosité coutumière le conduise à en partager la paternité. De plus il y retrouve une basse électrique qui accentue le caractère mélodique de son jeu, qui ouvre des espaces à ses contrechants, et qui renforce la brillance et le caractère percutant de ses interventions. 

Malgré les nombreux moments de peinture spatiale de ses frappes, Steve Argüelles reste un jouisseur de la rythmique. C’est là qu’il s’épanouit hors de tout effet superlatif. Un séducteur de la percussion.

Une mention spéciale pour l’instrument soliste : Antoine Berjeaut semble, en effet, habité par les facéties et les dérapages d’un Lester Bowie, par l’ivresse des timbres. Une vitalité insolente. Une exubérance contagieuse.

L’album est disponible en versions physique et digitale (chercher Ultrabolic sur Bandcamp)

Enfin, notre trio nous propose « Not Jazz » en pseudo vidéo. Goûtons y !


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15 février 2021

Jean-Marc Foussat- Thomas Lehn « Spielgelungen »

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Cet album nous propose un duo de synthétiseurs AKS; il y est donc peu aisé de reconnaître qui joue si ce n’est par la couleur des espaces (et encore), par les discours, et par la voix du seul Foussat ... lorsqu’il l’utilise. Peut-être ceux qui assistaient au concert en 2017 à l’espace En Cours y parvenaient-ils sans difficulté.

Mais c’est sans importance. Il s’agit ici d’un double poème au long cours (plus d’une heure), qu’il vaut mieux écouter à fort volume pour en déguster le déploiement sonore.

On vous invite à partir sans savoir où, à larguer vos attaches, pour assister à l’émergence d’une aube d’où s’élève une voix comme suspendue. Puis des bourdonnements doux, des salves de bruissements, des brouillages, des craquements, des gouttes qui résonnent, des quasi percussions métalliques. Vous voilà embarqué, porté par un flux inconstant. L’intensité s’accroît, connaît des plages d’accalmie. Des gifles vous surprennent, des lacérations vous cinglent, des vrombissements, des paysages mouvants, éraflés, des ronflements. Au loin, une roue décentrée, l’esquisse de chants épuisés, comme raturés, qui tentent de se déployer au sein de brouillards erratiques, de particules en suspension. Une guimbarde, bien sûr. La mélodie esquissée, pervertie, d’une table de multiplication. Des clochettes énervées. Comme des paumes sur des peaux, des percussions, des craquements, des grésillements, des crépitements, des brasillements, toute une sidérurgie artisanale comme déglinguée, sans but, dotée de signaux qui n’alertent personne. D’autres images vous viendront, fugaces, issues des tréfonds de votre inconscient.

On distinguera plutôt des boucles, des échos, des pépiements répétés, des chants, des ruissellements  d’un côté; des brouillages, des mitrailles, des salves percussives, des braises qui crépitent, qui craquent de l’autre. Des deux côtés, des souffles, des grondements sombres et doux, des cornes de brume étouffées, des pulsations cardiaques, des moteurs lointains qui semblent tourner à vide. Ce voyage au long cour suspend le temps et nettoie notre cerveau des scories quotidiennes.

Et pour finir, des vagissements, des souffrances qui arrachent des plaintes d’un corps à bout, puis des souffles profonds et l’apaisement, un fond diffus. 

Vous pouvez reprendre à présent une activité normale.

Ce duo vous propose une très belle errance où rien n’est constant, où votre imaginaire se réveille loin des tracas du siècle. Vous ne trouverez pas cet album sur Bandcamp mais chez votre disquaire favori; il a hâte de vous retrouver. À l’intérieur de la pochette, deux photos, chaque musicien semblant scruter l’autre, complice, espiègle.

On évoquait ceux qui étaient présents... C’était le cas d’Annie Zivkovic qui a capté ce concert. La magie des incertitudes s’estompe un peu mais c’est un beau témoignage 

 

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12 février 2021

Playlist 21-5 (Tony Oxley, Yong Yandsen, John Butcher, Rhodri Davies, Lee Patterson, Anil Eraslan)

 

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Mes playlists sont l’occasion de revoir certaines des publications de ces temps Covid. Les salles de concert étant hermétiquement bouclées, les créations tentent d'éclore via des enregistrements. Parfois, il s'agit de rééditions. À l’écoute des pièces proposées, on mesure l’importance de cette énergie créatrice.

C’est le cas de cet extrait dû à Tony Oxley « Brushes ». Il est issu d’un album remarquable « February Papers », enregistré en 1977, bien en avance sur son temps, et déjà chroniqué ici

Inutile de s’en priver.

 

Yong Yandsen est un saxophoniste malaisien tout à fait surprenant, découvert lors de la tournée aux Philippines de l’impressionnant batteur japonais, Sabu Toyozumi. On le retrouve sur deux des albums issus de ces concerts, reAbstraction  et Future of Change , album chroniqué ici.

Yong Yandsen apparaissait déjà en solo sur une précédente playlist.

Signe d’un intérêt certain de l’auteur de ces lignes. Je vous propose de l’écouter cette fois en trio avec Brian O'Reilly (b) & Darren Moore (dm)

 

Une pure merveille enregistrée en 2013 à Newcastle et publiée en 2020, réunissant John Butcher (sax), Rhodri Davies (harpe) et Lee Patterson (elec). Trois solos et un trio. Le solo de John Butcher est assez bref, d'une belle intensité, faite de tourbillons insensés, de souffles continus; il nous laisse exangue. Les deux autres ? Davantage en drones et explorations de timbres. Quant au trio, il s’agit de la dernière pièce (31:35), seule piste en libre écoute : un pur bonheur.

 

Enfin, une petite vidéo (3:23) du trio de Anil Eraslan (cello), avec Merve Salgar (tambour) et Şevket Akıncı (eg), enregistrée à Istamboul. Une sorte de carte de vœux à l’occasion de cette nouvelle année.

 Bien du plaisir !

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10 février 2021

WHO trio « Strell » (Clean Feed records CF533CD)

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WHO comme Michael Winch (p), Gerry Hemingway (dm) et Bänz Oester (b).  Ce trio tourne depuis une vingtaine d’années. Il a voulu se doter d’un projet, Strell, qui en marquerait sa pleine maturité.

Strell ? C’est une contraction de Billy Strayhorn et de Duke Ellington. Ils nous ont quittés respectivement en 1967 et 1974 (oui, déjà). Ils nous ont légués, entre autres, un grand nombre des standards qui font partie de l’histoire du jazz. Si vous souhaitez vous remettre en mémoire certains d’entre eux (voire vous en révéler certains), si vous voulez regoûter à ces délices d’antan, cette initiative peut accrocher votre intérêt. 

D’autant qu’ici, il n’y a pas de place pour la nostalgie. C’est une proposition de réponse à la question : qu’ont à nous dire aujourd’hui ces compositions ?

Chaque thème abordé, il y en a neuf, choisit une façon spécifique d’aborder ces vénérables legs avec le vocabulaire d’aujourd’hui. Une sorte de « sur mesure ».

Prenez « The Mooche ». Des cordes graves qui claquent, qui résonnent, hors de tout rappel du thème; des percussions erratiques; deux trois notes sur le clavier pour un peu de couleur dans cette sculpture cubiste. Puis comme une plainte à mi chemin de coups d’archets et de chants d’un trombone, peut-être la voix de Gerry Hemingway. Michel Wintsch (p), se fait un peu plus disert, pose quelques taches impressionnistes qui suggèrent le thème alors que les « plaintes » continuent de se déployer sur une rythmique minimale, « straight ». Il faut attendre plus de trois minutes pour que quelques douceurs délicates vous soient servies, et encore, brisées,  souvent hachées ou déstructurées. Et c’est presque vers la fin que la basse de Bänz Oester nous offre un segment du thème, en une forme de câlin.

On se souvient que le trio Ellington, Mingus, Roach nous avaient préparé ce magnifique et fragile bouquet de fleurettes africaines. Ici, les rôles du piano et de la basse sont inversés, alors que les baguettes mitraillent hors de toute scansion. On y retrouve l’impressionnisme d’antan, mais comme pris dans une boucle, dans une fièvre douce.

Prenez le Train A. Il est présenté en un ostinato, parasité par un archet sur une cymbale, brouillé de brosses métalliques, de percussions qui suivent un autre train, d’une basse sourde et insistante restant sur peu de notes. Vous voilà embarqué.

La Passiflore, une balade comme distillée alors par Johnny Hodges et Duke Ellington, se retrouve ici en un mode groovy, irrésistible, martelée d’accords obsessionnels au clavier se comportant comme un substitut au thème de Billy Strayhorn. On doute : une erreur ? On retrouve pourtant ce dernier, comme par inadvertance, en fin de pièce, comme un prolongement naturel de ces accords.

Si on peut se régaler des interprétations originales, et pourquoi pas d’une certaine tendresse pour ces années révolues, le WHO trio nous gratifie de versions radicalement neuves, belles, épurées des accents d’alors, comme s’il s’agissait de compositions d’aujourd’hui. C’est un bain de jouvence de ces trésors passés. Une joie irrésistiblement contagieuse. 

Cet album est sorti sous format CD, LP chez Clean Feed Records (CF533CD). C’est l’occasion d’en passer commande auprès de votre disquaire : il vous attend. Il est aussi disponible sur Bandcamp https://whotrio.bandcamp.com/releases

Seul le Train A y est proposé en libre écoute  

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09 février 2021

Nature Still (Christiane Bopp, Jean-Marc Foussat, Emmanuelle Parrenin) (Fou Records FR - CD 40)

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Quatre titres dans cet album, deux « Nature » (« morte » et « live ») et symétriquement deux « Still ». Mais seule une pièce est extraite d’un concert (« Still Live »), les trois autres sont en appartement.

Le groupe comprend une joueuse de vielle à roue, instrument qui a connu une résurgence surprenante dans la musique improvisée, alors qu’il n’avait pas fait les riches heures du jazz, du moins à ma connaissance. 

Emmanuelle Parrenin apporte plutôt une certaine continuité, parfois doublée par la voix, des chants d’un folklore inventé, des mélopées hypnotiques, un bel canto improbable, une atmosphère propice au mystère, à l’errance onirique, au recueillement. 

Le registre du trombone de Christiane Bopp est tout autre, presque son contraire. Il nous réjouit de souffles en rafales percutantes, de mitrailles de chocs metal-metal, de fouilles gourmandes des graves, de surprenantes notes voisées, de sons doublés, troublés, de réminiscences curieuses d’un cor de chasse, d’épanouissement d’un son si particulier qui fait le bonheur depuis des lustres de ceux qui ont été touchés par la grâce de ce curieux tuyau. 

Naturellement, l’AKS de Jean-Marc Foussat brasse un large spectre. Il s’amuse parfois à tutoyer les deux autres instruments, pour notre plus grande confusion. De plus, il convoque une part de l’histoire de la musique électronique : c’est aussi son sein nourricier. Des brouillards de notes, des ruissellements électroniques, des sonorités lointaines, sa voix transformée en de lents vols. Il y ajoute les résonances de sa guimbarde distribuées à droite et à gauche. 

Ce trio diffuse des atmosphères incertaines; il projette l’improbable; il convoque notre perception des éléments pour faire de nous des facteurs de rêves. 

On retrouve le vieux dilemme de certaines musiques innovantes, posé en particulier lors d’un concert « à l’improviste » de Hubbub : voir les musiciens ou les laisser jouer derrière un rideau, identifier l’origine des sons ou rester dans une incertitude aux saveurs délicates. L’album nous régale de ce second aspect ... et la vidéo suivante, du premier. Elle est due à l’infatigable Annie Zivkovic.

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Posté par dolphy00 à 11:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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