Jazz à Paris

05 novembre 2018

Rick Countryman (as) & Christian Bucher (dr) : « Estuary »

estuary cd cover recto
Artwork By – Reeva Countryman

Depuis l’écoute de l’album de Rick Countryman « Acceptance Resistance », http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2017/10/23/35608009.html , il est clair que ce musicien accroche l’attention et l'intérêt de plus d'un en Europe, et probablement ailleurs.
A priori, un Free jazz en toute petite formation, sans complexe, puissant, lyrique, rocailleux, qui respire le bonheur immédiat de la liberté. On y retrouve ce plaisir de musarder au sein de cet idiome pour en savourer bien des recoins, qui dit finalement son attachement à ce surgissement d’il y a plus d’un demi siècle, mais sans oublier l'apport des générations antérieures. Un peu à la manière d'un Eric Dolphy et plus près de nous, celle d'Archie Shepp. Est-ce vraiment surprenant de la part de Rick Countryman ?
Ce nouvel album, « Estuary », en est une nouvelle illustration, ou plutôt une illustration renouvelée : il précise qu’un estuaire est l’aboutissement d’un long périple, sinueux, traversant de bien des paysages, pour faire son offrande à la mer ou à l’océan. La divinité est ici Eric Dolphy d’où le titre de la première pièce : Dolphynity.
Cette métaphore fluviale est aussi filée dans un autre album, toujours avec Christian Bucher, mais aussi accompagné du bassiste Simon Tan : « Tributary », ou la contribution d’une rivière à un fleuve qui la dépasse en puissance, et toujours avec Dolphynity comme première pièce .
Son «  frère en crime » est ici le seul Christian Bucher.
Tout comme le saxophoniste, Christian Bucher est tout entier investi dans cette furie expressionniste, y mêlant même, je crois, des réminiscences d’un Max Roach déchaîné. Une pulsation ininterrompue, éruptive, inventive. C’est particulièrement le cas dans la seconde partie de l’album ( Keplingering, Coconut, Second Estuary) lorsque Rick Countryman reprend le même segment mélodique, déployant une expressivité aigüe, exacerbée, et offrant un véritable tremplin à la batterie qui s’y précipite.

Deux discours le plus souvent et solistes et entrelacés, débordant de générosité et d'ingéniosité. Un album vivifiant, plein de sève, laissant présager bien d’autres efflorescences tumultueuses.

Un album enregistré lors d’un concert en club.
Tout ça, bien loin des USA, de notre chère Europe et de la rue des Lombards : ça se passe à Manille, jusqu'alors peu connue des afficionados des diverses formes de jazz.
Qui plus est, cet éloignement des grands carrefours du jazz n’interdit pas des rencontres avec d’autres talents de tout premier plan, dernièrement avec Sabu Toyozumi : «Jya-Ne », album en compagnie de ... Simon Tan, et un autre enregistrement de ce même trio qui vient de sortir, "Center of Contradiction".
On ne change pas une équipe qui gagne.

toyozumi cd cover recto



Lire aussi la chronique d’un album étonnant réunissant trois solos : « Saxophone Anatomy » avec Colin Webster et Lao Dan :
http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2018/02/19/36145397.html

Avant de nous quitter, une petite vidéo de 3mn (mais image fixe)


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01 novembre 2018

Edward Perraud, Bruno Chevillon et Paul Lay « Espaces » (Label Bleu)

Edward Perraud rectojpg

« Chaque compositeur aurait selon moi, d’une manière inconsciente, son propre intervalle de prédilection , une quintessence de son style résumé en deux notes, influant par là même chaque courant de l’histoire de la musique »
Cette déclaration liminaire d’Edward Perraud définit le projet même de cet album, célébrer les intervalles.
Le titre de l’album, « Espaces », fait certes référence à l’espace entre deux sons (hauteur, durée) mais aussi à l’espace acoustique, le cosmos et l’espace temps (Einstein encore et toujours).
Avec ces éléments à l’esprit, vous pouvez commencer l’écoute.
... ou appuyer sur la touche « rewind » et oublier ce cadrage conceptuel pour une écoute ignorante et naïve.

Surpris par Élévation. J’imaginais un album aux franges de l’expérimental; c’est diablement séducteur et rythmé. Une batterie invraisemblablement agile, nuancée, une basse crânement soliste et un piano en touches coloristes légères, subtiles.
Un Collapse très doux, intimiste, aux couleurs bien proches de la tradition du trio, n’étaient la belle présence des cordes pincées, les tremblements des peaux et les caresses alternées des cymbales.
Mais le trio ne reste pas au voisinage de cette tradition canonique. Il s'agit de lui rendre hommage pour mieux s'en émanciper.
Cinq accords pour une trame répétée, des frappes martelées à l’unisson de ces accords. Des ponctuations à la basse puis la batterie multiplie des pas de côté, des jeux affolants sur les rythmes. Tone it Down.
Un superbe thème, Melancholia (le film, peut-être), répété, joué avec délicatesse, une esquisse frissonnante à la basse, des frappes en petites constellations.
Je vous laisse écrire la suite.

Un album qui devrait séduire un large public.
Celui sourcilleux à propos de l’inventivité, de la créativité, des jeux sur les matières sonores.
Celui qui cherche le frisson et le réconfort en même temps.
Celui qui jette les armes devant tant de subtilité, et, osons le terme, de virtuosité.
Celui qui croyait aux harmonies d’hier et qui s’apprête à abjurer sa foi.
Celui qui se veut analyste rigoureux de la musique, mais qui sent poindre une humidité malvenue au coin des yeux.

Tous ceux-là, c’est peut-être toi, lecteur exigeant de ce maigre blog.

Pau Lay (p) coloriste délicat, impressionniste; Bruno Chevillon (b), sa présence impérieuse et ses fulgurances; et Edward Perraud (dr, comp) omniprésent, subtil, virtuose.

Voilà ce qu'en disent les coupables, les musiciens


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reflets sur l'eau

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29 octobre 2018

Zèbres : David Chevallier et Valentin Ceccaldi (Ayler Records AYLCD-157)

Zèbres Chevallier Ceccaldi


Deux poètes, Robert Desnos (Le Zèbre) et René Char (« L’ombre du zèbre n’as pas de rayures ») pour brouiller nos repères, Zèbre oblige.
Deux instruments à cordes pour toute lutherie dans cet album surprenant. La frugalité du dispositif signe d’emblée la nécessité d’une écoute exclusive. Pour l’avoir ignoré à la première écoute, j’ai failli passer à côté de cette réussite. Restaient ces couleurs, cette chimie des timbres qui ne s’effaçaient pas.
Nouvelle écoute, donc et l’évidence : il ne faut pas se priver de cette connivence là. D’autant qu’en matière de musique improvisée, un instrument peut rendre tellement plus que son usage académique. Ici, nos deux artistes se jouent de nos tympans et de notre prétention à reconnaître l’origine des timbres, portés par leur lyrisme et leurs réminiscences.

Potentiellement neuf plages, en fait sept seulement, en NOIR et BLANC. Trois pour NOIR, avec la suite OIRN, IRNO, mais pas RNOI (oui, vous avez noté la permutation circulaire). Même logique pour BLANC, avec quatre titres (et pas CBLAN), évidemment. Il faut ouvrir grand les volets auditifs pour laisser entrer cette musique délicate et addictive, et passée cette accoutumance minimale, la séduction opère.
En témoignent les plages pivot, la dernière plage des NOIRs, qui réserve son lot de bulles mémorielles, de pincements de cœur, pour finir dans un état d’apaisement de l’âme propice à l’ouverture des BLANCs. C’est alors une pièce élégiaque, où les boucles continues du violoncelle viennent se fondre dans les notes perlées de la guitare, dans leurs résonances. Cette sensibilité aiguë est encore renforcée lorsque s’égraine avec retenue un thème obsédant aux origines inconnues, le sud peut-être, alors qu’un chant grave s’installe en arrière plan. Les matières se complexifient, l’identité des sources est broyée pour terminer dans une orgie de couleurs et de saveurs.

Un univers étrange et familier où chaque plage réserve de multiples quantas de plaisir inattendus. Tout comme la lumière, cette musique est ondulatoire et corpusculaire. Einstein aurait sûrement découvert ça.

La prise de son est de Benjamin Duboc, toujours aux avant-postes.
Et une pochette magnifique par Bénédicte Gallois !

Valentin Ceccaldi, cello
David Chevallier, electric guitar, 6 & 12-stringed acoustic guitars

Pour une écoute en ligne partielle, s’abonner à Bandcamp et suivre Ayler Records. C’est là que Stéphane Berland dépose ses trésors. Pour une écoute optimale, le CD. D’autant que l’ami Stephane nous a prévenu : c’est la dernière ligne droite.





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25 octobre 2018

TOC : Jérémie Ternoy, Peter Orins, Ivann Cruz : Will never play these songs again

cover


Sonorités métalliques , séquences répétitives, obsessionnelles, jusqu’à ce que ça se dérègle et suive une nouvelle séquence répétitive et ainsi d’accidents en dérèglements, ce sentiment d’être dans un continuum halluciné et éminemment instable. Tel est le cheminement de la guitare d’Ivann Cruz dans « The last Hit », l’ouverture de cet album « Will never play these songs again ».
Les frappes pleuvent sur les percussions de Peter Orins, alternant chaos et scansions, plaçant des banderilles, constellant l’espace sonore de notes d’une sorte de métallophone. Voix majeure, parfaitement identifiable au début de la pièce, et disons-le assez impressionnante, la musique de Peter Orins (ainsi que celle d’Ivann Cruz) se fond progressivement dans le grand maelström patiemment mis en place par Jérémie Ternoy.
Ce dernier passe de virgules proches de la guitare ou des percussions à des sons multiples, des grésillements puis progressivement à cette sorte d’orgue sidéral avalant tout à la manière d’un trou noir, en laissant affleurer çà et là quelques voix enfantines à leur tour englouties.
L’accalmie en fin de pièce offre des sonorités mixant toutes sortes d’images sonores (fluides, brasillements, bois, métal, oiseaux, clochettes ...) en forme d’échappée imaginaire.

« Ultimate Earworm » démarre sur une phrase qui rappelle la « Roue ferris » , la scansion en plus. Une séquence répétée encore et encore, avec des « accidents » bien sûr, des irrégularités millimétrées, des changements continues de matériaux sonores, en particulier sur les claviers, des fréquentes variations dans les frappes tout en maintenant une pulsation infernale, des instruments qui passent imperceptiblement de l’arrière plan au premier, l’intensité étant elle aussi soumise à ces dérèglements. Et des sons électroniques qui brouillent les quelques points de repère qui subsistaient encore. Une musique qui nous fascine, et qui s’achève sur des images vaguement nostalgiques, des échos lointains, brouillés par des grésillements.

À en croire la pochette, on aurait dû en rester là : face a, face b
Mais une troisième pièce, clandestine, une face c (débrouillez-vous avec la géométrie), nous est offerte : « Lichen », toute de subtilités, de couleurs sombres, de motifs à peine esquissés, de frappes caressées . Tout cela bien sûr ne saurait durer. Je vous laisse deviner la suite. Elle se termine sur des pulsations cardiaques, les nôtres peut-être .
On parle de Free Rock, de peut-être pop, de jazz inévitablement, d’électronique (il y en a aussi dirait ...). Mais c’est sûrement une superbe épopée onirique, une cavalcade hallucinée dans les matières sonores. Ces trois musiciens savent se faire entendre individuellement, et avec quel talent, tout en proposant une musique où les sources sonores se brouillent souvent, pour notre plus grande confusion.

Une pochette très réussie aussi, en diverses teintes grises, dont l’auteur est Jérôme Minard
CIDI 1801 (circum-disc)

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22 octobre 2018

Sylvain Darrifourcq, Valentin et Théo Ceccaldi : In Love With « Coïtus Interruptus » (Gigantonium)

 

darrifourcq in love with recto

In Love With est un trio composé de Théo Ceccaldi (vln), Valentin Ceccaldi (vlc) et Sylvain Darrifoucq (dr, perc, comp). Ils en sont à leur deuxième album qui répond au doux nom de « Coïtus Interruptus ».
Dada aurait adoré !
L’art de la provoc comme hygiène mentale de première urgence. Sinon, la mort cérébrale.
Les noms du trio, de l’album, du genre musical (porn jazz de chambre), des titres des pistes, et même leur ordre, tout y concourt.
D’abord (tiens, ça commence mal), ne pas débuter par le début : le prologue n’arrive qu’en troisième; la fin d’une histoire d’amour survient bien avant son début.
Ensuite, les pièces : ici le terme de morceaux irait mieux. Un continuum musical qu’on dirait découpé à la diable, et dont on ferait un collage, un peu comme celui sur le recto de la pochette (réussi) de l’album, ou celui à l’intérieur avec des bandes de textes en percussion d’images .
Pour la césure de ces morceaux, Il y aurait bien des pauses candidates, mais on ne les retrouve qu’au milieu des pistes.

darrifourcq in love with intra


Enfin, la musique. Là, c’est le coup au plexus. Dès les premiers instants, l’asphyxie. Ça percute, ça mitraille, ça crépite, ça vrombit nerveusement, avec obsession sur les cordes graves, ça craquette et ça stridule sur les autres, avec insistance. C’est « ininterruptus ». Le collapsus semble inévitable. Mais çà et là, des micro-obstacles pour ouvrir des chemins de traverse, pour dévier les flux et permettre de rester encore, pour éviter l’acmé. Un segment de ritournelle ancienne et oubliée pour changer de cap. Et, on se demande comment, quelques accalmies, comme posées là. Pour ménager les tensiomètres ? Pour éviter l’apoplexie ? Pour leur seules beauté ?
Et ça « Repeat » et «  Repeat again », cette fois dans l’ordre, après « Lynch at the beach » (Einstein était parti) et pour finir en « Total Mezcal »

Trente sept minutes ! Mais il y a la dose.
Vous avez droit à quelques instants pour reprendre votre souffle avant de réécouter l’album, ad libitum.
Un « Coïtus » complètement addictif.

Auto- description :
« Trio de porn-jazz de chambre, IN LOVE WITH, ce serait les courbes du désir emprisonnées quelque part, dans un espace à la géométrie irréductiblement rectiligne. Mais IN LOVE WITH, c’est aussi un ciel rose pastel, pour dire, avec humour, quelque chose de notre monde hyper sexué, épileptique et éphémère. »

Un peu de Mezcal ?
https://gigantonium.bandcamp.com/album/sylvain-darrifourcq-in-love-with-coitus-interruptus

Concert de sortie d'album le 29/10/2018 @ La Dynamo de Banlieues Bleues, Pantin

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18 octobre 2018

Les Musiques à Ouïr "Duke & Thelonious"

 

duke thelonious cd recto


« Ellington, alias the Duke, l’élégance faite swing et mélodie, la luxuriance du Big Band.
Thelonious Sphere Monk, l’originalité absolue, l’âpreté faite poésie »

Saisissant raccourci.

Tout l’album illustre cette admiration, cette fascination pour ces deux pianistes, ces deux compositeurs qui ont marqué l’histoire de la musique du XX ème siècle. Creole Rhapsodie, Koko, Little Rootie Tootie, Prelude to a kiss, Évidence, Work ... autant de titres que de souvenirs émus, sans compter les jeux (nombreux) sur les titres, comme Ce vide né, Barthélémonk et Mélodious Ponk (de qui vous devinez), Le rutilant train B du coin de la rue (qui reluque avec insistance vers ... Monk) et bien d’autres.

Car avec Denis Charolles et son gang de virtuoses, les jeux, l’humour, les contrepieds sont irrépressibles, l’hommage est irrévérencieux. Et si on se laisse naïvement emporter par une rhapsodie d’Ellington, c’est avec des chaos et des furies Mingusiens entrelardant des couleurs d’un swing de légende, un glissendo fou à la manière de Johnny Hodges, des cliquettements de baguettes comme des collages, des rythmes cassés, brisés ...

Un travail de composition, d’arrangement (ici de Denis Charolles) confondant.
L’intelligence n’est pas au vestiaire.

Et cela agit comme un catalyseur pour les improvisations comme celle zigzagant dans l’histoire de la trompette, poussant très haut la luxuriance de l’instrument, pour finir vers des sons graves et tourmentés, par Aymeric Avice, qui nous régale aussi abondamment en fin d’album (Mélodious Ponk de Claude Barthélémy).

Si les deux orfèvres-artificiers de l’écriture, que sont Claude Barthélémy et Denis Charolles, nous ont mijotés des cocktails hallucinogènes, les autres musiciens du groupe y ont manifestement goûtés. Livrons-nous à l’exercice consistant, après avoir écouté au moins deux fois l’album d’une manière canonique, à passer au « cherry picking » (cher aux négociateurs du Brexit) pour déguster çà et là des moments singuliers.
Un saxophone qui rugit d’emblée au début de Chaos, et qui alterne véhémence et sensibilité (Hugues Mayot).
Un baryton qui fait nous trémousser irrésistiblement sur Koko (Raphael Qénéhen).
Un duo délicat et sensuel entre une clarinette basse et une contrebasse (bientôt rejoints par des balais) pour finir dans une fulgurance (Julien Eil et Thibault Cellier).
Une contrebasse chargée d’introduire Le rutilant train B du coin de la rue (toujours Cellier) en tenant en laisse son pupitre de cuivres impatient de dévorer Rootie Tootsie, puis le dialogue remuant trombone-baryton ( Gueorguie Kornazov, Matthieu Metzger ?).
Enfin revenir vers l’ellingtonien H me touch pour entendre l’orchestre offrir un écrin au délicat accordéon de Christophe Girard.

Cet album est une fête. Ça pétille de partout. Une orgie d’alliages sonores. L’intelligence et l’humour vous chatouillent le bas du dos, vous picotent dans le cou.

Le bonheur est dans l’album, cours-y vite, cours-y vite ! (emprunt à Paul Fort)

La musique nous illumine. Merci à ceux qui nous en régalent :
Aymeric AVICE : Trompette
Thibaut CELLIER : Contrebasse
Denis CHAROLLES : Batterie, arrosoir, graviers, percutterie, clairon et embouchures à bouches
Julien EIL : Flûte traversière, saxophone baryton, clarinette basse
Christophe GIRARD : Accordéon
Gueorgui KORNAZOV : Trombone
Hughes MAYOT : Saxophone, clarinette
Raphaël QUENEHEN ou Matthieu METZGER : Saxophone baryton, alto, sopranino

Arrangements de Claude Barthélémy, Denis Charolles, Julien Eil, Vincent Peirani, Fred Gastard

Le concert de sortie du disque est prévue pour le 21 novembre 2018 au Studio de l'Ermitage à Paris
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denis-charolle

15 octobre 2018

Lazro , McPhee, Abrams,Séguron, Taylor (TBS08)

lazro - mc phee 5tet cd recto




The Bridge : une idée brillante, généreuse, et une réalisation réussie. Elle consiste à créer des formations mixant artistes de France et des USA pour des séries de concerts des deux côtés de l’Atlantique, avec parfois (toujours ?) un album à la clef.
The Bridge, c’est bien sûr aussi le nom d’un album mémorable et re-fondateur de Sonny Rollins. D’où sûrement les remerciements qui lui sont adressés sur la pochette de l’album.

En fait, pour cet enregistrement, une troisième partie du globe est invitée, l’Afrique, avec ses sonorités, ses couleurs, ses rythmes, la danse, la transe ...

Ici, deux éminents vétérans des chemins de traverse du jazz, Joe McPhee (ts, pocket tp) et Daunik Lazro (bs, ts). Ils ont déjà joué et enregistré ensemble, il y a près de trente ans. Avec eux, deux figures des « sections rythmiques » US, Joshua Abrams (b, guembri) et Chad Taylor (dr, mbira), et un autre bassiste, français, de talent et sans complexe, projeté là dans la cour des très grands, Guillaume Séguron.

Un duo de contrebasses, âpre et puissant, comme prélude. Puis la batterie. Peut-être des claquements de becs. Les souffles viennent bien plus tard, avec d’abord le baryton avec des effluves du moyen orient puis des vibrations très profondes, éraillées, des couches de sons multiples pour faire chanter le métal, des accents bluesy en embuscade sur un champ de frappes sèches, chaotiques, enfiévrées, éruptives, puis c’est au tour de la trompette, avec ses éclats solaires, ses souffles, ses borborygmes, ses sifflements tourmentés.

La deuxième piste débute aussi par un duo de basses, bientôt accompagné du son du guembri, sorte de guitare rustique à deux cordes (plus ?), pour une danse douce mais irrépressible, puis un baryton âpre et languide, lyrique, avec des accents ayleriens. Après la trompette et ses fulgurences, un chant d’une folle intensité de Daunik Lazro en sons suraigus, en fouaillements graves, bientôt rejoint par Joe McPhee et la transe sur les peaux pour une séquence orgiaque.

Le guembri encore et la batterie, la basse en embuscade, en un trio fou. Un rythme irrépressible qui arrache des cris. C’est l’Afrique réelle ou fantasmé qui est appelée, et encore un très beau chant du baryton. Joe McPhee vient s’y mêler comme on embrasse un être cher. Il ne reste presqu’eux deux. On pense à ce duo mythique, Hector et Andromaque de Giorgio de Chirico. Avec des ponctuations aux percussions, des coups d’archets en boucle, des séquences entêtantes au guembri (au mbira ? Je ne sais plus) pour clôre cette pièce intense.

Puis les frappes sont lâchées, enivrantes et virtuoses. Et la trompette qui surgit. Et le ténor et les basses. Une pure merveille. Un de ces sommets que le jazz sait nous offrir. Claquements de bec, sifflements, borborygmes et infra chants pour finir et nous apaiser.

L’Afrique et le blues pour finir l’album en volutes lyriques, en chants amples à la sensibilité aiguisée. Le grand Albert encore en embuscade.

Une très belle musique, bouleversante. Un album intense aux riches couleurs. Une pure réussite.

A pride session
The Bridge Session 08

Daunik Lazro (ts, bas), Joe McPhee (ts, pocket tp), Joshua Abrams (b, guembri), Guillaume Séguron (b), Chad Taylor (dr, mbira)


Pour en savoir plus sur The Bridge : http://wordpress.acrossthebridges.org/fr/
"En organisant l'équivalent de 100 concerts et événements par an, grâce à 50 lieux partenaires des deux côtés de l'Atlantique, pour les 70 membres de son réseau, mais aussi pour près de 200 musiciens extérieurs au réseau, au fil des années, tout en développant un label et un large volet éducatif, The Bridge s'est positionné de l'avis de tous comme la principale structure travaillant à l'heure actuelle entre la France et les États-Unis dans le monde du jazz et des musiques improvisées"
(texte complet ici)
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CD etc.
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lazro - mc phee 5tet cd verso

 

11 octobre 2018

"Butter in my Brain" Claudia Solal et Benjamin Moussay par Claude Parle

 

Butter cd cover_

Comme si, d'entre deux blocs, un soir d'automne dilué dans un orage de gin au porto, la voix de Laurie Anderson échappait au soupirail d'une ruelle, poussée par la vapeur des sous-sols surchauffés ...

Réminiscences vocales intenses des années d'errances qui, par vagues, reviennent ...

Mushroom restaurant ...

C'est comme mes moires de l'eau, moires de l'ombre ...

Une fille au cerveau de gaz ... s'en vient vivre à la surface du monde souterrain.

Un piano électrique s'arrime et va vriller les multifaces de cette "femme cent têtes" du nouvel âge ...

Et la maison impossible échoue à contenir ...

Wanna say : Outta have a Jackson in ur house ! ...

J'entends les appels en morse d'une poésie du désespoir qui rit doucement de mes émois ...

Femme cent têtes, femme sans nom ... Les harmoniques s'enchainent et se figent ...

Le timbre d'un orgue noyé chante pour les sirènes ... Telharmonium englouti d'un monde désormais impossible; Chœur fou d'un Némo des errances perdues ...

Les cordes d'un piano qui claquent comme vergues dans la tempête, font sonner la coque et plier les haubans ...

Des barils roulent dans la cale ... Par rafales les vents lourds d'embruns flagellent les lambeaux de voiles ... Le hollandais fou s'évanouit parmi les brouillards des espaces incensés ... Beurre fondant de mon cerveau four ...

Remonter, remonter à tout prix par l'échelle du rythme ... On y va, on y va ...

Courage ...

Pousser tranquille la porte du fumoir, dérivant au beau milieu de l'océan ...

Aucune surprise au regard de grand aigle éteint, la maitresse du lieu d'un air insouciant, svelte dédain, d'un tour sur place accroche la bouteille d'or qui verse une larme d'immortel oubli au creux d'un verre de cristal qui bleuit sous les yeux ...

Je m'engloutis dans ta spirale et m'échoue aux vers d'un étrange Koan Zen ...

Des fleurs de prunier hérissé d'épines tatouent ma chair ...

Dogen, vertical, au sein de la neige parée des fleurs d'un vieux prunier ...

Mes paupière de givre deviennent de plus en plus lourdes ...

Et rient les épines, étreintes du vent fou du printemps qui les enlace si fort ...

La comptine doucement me réveille ...

Une bruine de grenouilles molles qui lentement s'échoue glisse tendrement sur mes cils ...

Quelqu'un joue du piano, encore ...

J'entends la voix ... Mais trop tard ...

La suivre, la suivre à tout prix comme "Tout smouales étaient les borogoves" du roman de Padgett ...

C'est le chemin d'Alice ... Les petites bribes de verre et d'os, fragments de mots, cailloux serrés des mouchoirs noués, riens ...

Les riens de La Voix ... Le Rien de La Voie ...

Loin, bien loin de là, j'ai réussi à déchiffrer quelques mots de graphite laissés dans un chiffon mouillé ...

"(I) simply disapprove any mixture of us,

of any kind ... "

C.P

extrait de Butter ...

Butter extrait

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Une vidéo, un teaser, un EPK, ce que vous voulez. C'est via la caméra de Josselin Carré

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Incenser selon le Godefroy

Incenser dico Godefroy

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08 octobre 2018

Guy-Frank Pellerin, Mathieu Bec "Saxa Petra" (Bandcamp et Setola di Maiale)

Saxapetra Bec Pellerin


L’impression d’avoir lu une chronique, belle, très fouillée, de cet album. Mais c’est introuvable (*). Des neurones endommagés, sûrement.
Peut-être une incitation à surmonter ma paresse et à écrire. Dont acte.

Une forme d’art brut.
Non que la musique soit agressive ou primitive.
Non qu’elle se contenterait de figures répétées : ici, ça furète, ça bifurque, ça prend à contrepied, ça change de couleur en permanence.
Non qu’elle manquerait de sophistication ; il suffit d’écouter les murmures, les bruissements, les crépitements, les clair-obscur des frappes, les successions ou combinaisons des matériaux sonores pour mesurer la délicatesse et la maîtrise des percussions ; de même que cette science du jeu des saxophones pour nous offrir des matières contrastées, irisées, éraillées ou feutrées, parfois ravageuses, toujours très travaillées, aux paysages imaginaires étendus, puissants ou délicats, bien loin des usages canoniques.

Non c’est de l’impact émotionnel qu'il s'agit, de ce qui fait que l’attention est d’emblée totalement piégée.
C’est le choc de l’évidence : ce duo, dont je n’ai pas vu venir la maturation, est parvenu à une forme de climax. La parfaite complémentarité des discours, l’équilibre, la délicatesse alliée à la puissance et à la richesse oniriques. Comme l'invention d'un langage qui leur serait propre.

Une heure d’oubli du reste du monde

Bandcamp vous propose l’album en téléchargement numérique de qualité pour 8€, mais aussi en libre écoute en ligne.
L’album est aussi disponible en CD, chez Setola di Maiale https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM3680

Album enregistré à Puéchabon, Eglise de Saint Sylvestre des Brousses

(*) En fait, la dite chronique alors introuvable est là. C'est juste après le texte à propos de l'album de Christiane Bopp
             Par Jean-Michel Von Schouwburg : https://orynx-improvandsounds.blogspot.com/2018/10/christiane-bopp-mathieu-bec-guy-frank.html?m=1


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04 octobre 2018

Joëlle Léandre et Bernard Santacruz par Claude Parle (Le Triton)

Joëlle Léandre et Bernard Santacruz

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Voir l'album complet

 

Extrait de la Tablette V de l’Épopée de Gilgamesh,

Les deux héros arrivent finalement à la Forêt des Cèdres, qui suscite leur contemplation
les cèdres majestueux et d'autres essences, leurs parfums ; les chants des oiseaux, des criquets, les cris des singes se combinent pour former une polyphonie dont profite Humbaba, le maître des lieux.

Oui ! ... Parce qu'en effet que dire ? Qu'écrire, lorsque Joelle Léandre et Bernard Santcruz arrivent sur scène au Triton, dans une étrange exiguïté qui ne peut émaner que de la malignité et la malfaisance des Dieux .
Nul doute que l'étroite porte que nous venons de franchir n'est qu'illusion et que nous venons de pénétrer dans un ce ces multivers dont l'ouverture reste parfaitement énigmatique ...
Mise à part la rencontre de Gilgamesh et d'Endiku ? Leur fabuleux combat contre le géant Humbaba l'invincible, puis la quête de l'immortalité enfin ..

À travers) toute la forêt, un oiseau commence à chanter :
Un grillon solitaire (?) entame un chœur bruyant,
Une palombe gazouille, une tourterelle lui répond.

Parce que Joëlle joue et cela commence comme l'introduction au Sitar d'un antique Raga ...
Parce l'épicéa qui se nourrit de corde et enfante le son appartient aussi à la famille des cèdres et que ces arbres sont sacrés ! ...
Et que le style de Joëlle, comme le mot l'indique est comme le tronc d'un arbre qui engendre une forêt de sons ...

Et Bernard, me direz vous ? ...
Eh bien lui aussi est une sorte de géant, un éreinteur de contrebasse, un équarrisseur de troncs, un virtuose de la hache et du passe-partout ...

Et voilà que leurs deux basses s'enlient, viennent faire un ramage-ravage propre à décrocher les nuages, égrisant nos tympans effeuillant les buissons encombrant nos artères, nos labyrinthes, nos pavillons hérissés ...
Quand les doigts de Bernard treppent sur l'ébène, les crins de Joelle frisent d'impalpables harmoniques sur ses cordes; la basse de Santacruz grince avec plus d'acharnement qu'un galion sous la fureur d'un typhon, l'archet de Léandre rugit et grogne sur trois cordes à la fois ! ! ...
L'un lance un rythme décérébré, l'autre file sur des gruppetti de notes qui sifflent plus que les furies jaillissant de la boite de Pandore ...
Puis soudain: le calme, certainement nous voici par quelque miracle étrange dans l'oeil du cyclone ...
Chacun observe l'autre, et notre respir s'éteint ...

[...] se répondent les uns aux autres, le bruit était un vacarme incessant,
[...] chantent une chanson, faisant la ... flute fort.
[À l'appel de] la cigogne, la forêt jubile,
[Au cri] du francolin, la forêt jubile pleinement.
[Les mères-singe] chantent à haute voix, un jeune singe crie :
[Tel un orchestre (?)] de musiciens et de percussionnistes (?),
Chaque jour ils font retentir (cette symphonie) devant Humbaba.

Alors commence cette étrange mélopée des sirènes; cela nait d'indistincte manière de la basse, puis on devine mieux qu'il s'agit de celle de Joelle, reprenant, sur les harmoniques qu'elle seule sait extirper de ses cordes qu'un sortilége particulier déroba aux forges bannies d'Hephaïstos, l'âpre chant de la prêtresse de Beare ...
Puis la voix se précise, elle échappe aux cordes, s'enfle et nous presse, elle nous secoue, elle dresse nos cheveux sur nos têtes, elle fait chanceler nos vertèbres, elle nous plie comme épis sous l'orage ...
Ensuite, encore le silence ...
Les duos s'enchainent et se succèdent sans qu'aucune limite ne nous semble vraiment évidente ...
Ils s'amplifient, ils s'arc-boutent, ils courent l'un devant l'autre, l'autre avec l'un, puis s'encourent et disparaissent ...
La magie, la magie pure ...
Parce qu'il ne faut pas perdre de vue l'objectif: Affronter Humbaba ! ..

Le combat s'engage alors, avec une première passe d'armes au cours de laquelle le dieu Shamash vient à aide à Gilgamesh, faisant s'abattre sur Humbaba les « Treize vents », qui l'immobilisent.
Et Shamash, contre Humbaba,
Fit lever de grandes tempêtes :
Vent-du-Nord, Vent-du-Sud,
Vent d'Est, Vent d'Ouest, Vent-souffleur,
Vent-rafales, Vent-tourbillons,
Vent-mauvais, Vent-poussières,
Vent-morbifère, Vent-de-Gel,
Et Tempête, et Tornade :
Les Treize Vents (tant) se ruèrent sur lui,
Que son visage s'assombrit :
Il ne pouvait, ni avancer, ni reculer,
À portée des armes de Gilgamesh

Décrire tout cela n'est plus à la portée du langage humain ...
Ce qui sort de ces basses défie alors l'entendement, comme si ces cordes s'inboisaient, comme on dit s'incarner, dans ces carcasses de bois et de vents, vernies de sang et d'embruns, pétrifiées aux enduits des éons ...
Les chants qui se parlent et se fécondent, leurs envois, leurs frications, engendrent des mondes, des langues ...
Tout va trop vite, il faudrait apprendre tout cela pour nous permettre de survivre à l'agonie des mondes ...
Comment retenir l'incantation des cordes, ces câbles enserrant d'autres univers, d'autres impensables ...
Comment faire face aux monstres dévorateurs d'espoirs quand ces caisses cesseront de résonner ? ...
Comme une fugue où sujets et contre-sujets seraient multiples, générant tant de suites que Fibonacci lui même laisserait à l'abandon ...
Mais l'espoir nous tient tant que la vie dure ...
Nous pouvons sentir ce qui émane des ces formidables instruments nous agacer, nous écharner et fomenter en nos chairs et nos viscères les fermentations futures ...
Hors du son, point de salut ! ! ...

... Les héros se ruent à nouveau contre Humbaba, qui tente de leur échapper, mais ils parviennent à le mettre à mort.
Les vainqueurs procèdent ensuite à l'abattage de cèdres sur la montagne, et Enkidu décide de se servir d'un arbre particulièrement massif afin de construire une porte qu'il portera en offrande à Nippur, la ville du dieu Enlil, sans doute pour apaiser ce dernier après la mise à mort de son protégé.
Ils s'en retournent à Uruk, Gilgamesh portant avec lui la tête de Humbaba

Nous avec nos joies, nos peines, saucées de ce divin nectar, renâclant de devoir s'extirper de nos sièges, réalisant que la porte temporelle vient de se refermer inexorablement sur la clôture de cet univers par trop familier que nous commençons d'exécrer à force d'habitudes ...
Nous aussi, nous jouerons demain, nous aussi, nous partagerons des victoires avec nos partenaires de folies, nous n'auront plus de plaintes, nous apprendrons des musiques inouïes, des musiques à ouïr avec les dents, des musiques à bouger les ponts, à trembler les falaises, à gésir les tours et toutes ces cimenteries tant mentales qu'urbaines, nous aurons, comme hurlait Léo: TOUT ! ...
Mais ... Pas dans dix mille ans ... DEMAIN ! ...

C.P.
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Final du concert en images et sons


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Epic_of_Gilgamesh,_three_fragments_-_Oriental_Institute_Museum,_University_of_Chicago_-_DSC07124
Par Daderot — Travail personnel, CC0,
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