Jazz à Paris

12 juillet 2021

Shampanskoye (Rollet, Lorichon, Borisov, Nosova)

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C’est une musique hors piste qui nous est proposée par ce quartette. 

On est cueilli par un éclat de rire, vaguement contraint, un peu inquiétant, puis comme un vol de mouche énervée, des claquements de clés, des souffles semblables à des borborygmes, des presque notes, des colliers de perles électroniques, des stridulations douces, des éboulements doux aux balais.  Une guitare (peut-être) qui rappelle des pré-échos, des craquements, des parasitages d’une téléphonie déréglée. Des phrases en salves, un peu plaintives, rugueuses parfois, qui nous saisissent comme des rafales d’uppercuts. Des ondes électroniques qui rappellent Twilight Zone. Un sax un peu en écho, d’abord en quasi stase, éraillé, puis projetant des circonvolutions rapides. Des claquements de cordes, devenant percussions se mêlant aux frappes discontinues, aux limites de l’erratique, de la batterie. Ainsi un double duo se met en place, Quentin Rollet (sax) et Jérôme Lorichon (élec) de part et d’autre, Alexei Borisov (g) et Olga Nosva (dms) au centre. « Telephone Call », premier titre de l’album, installe un flux surprenant, saisissant.

Dans certaines pièces, comme « Escopados », l’électronique se fait omniprésente, avec des réverbérations en forme de tocsin, des brouillages, des infra discours au sens indiscernable, des parasitages. Le sax s’y fond par moments avec un naturel confondant, illustrant l’extrême ductibilité du discours de Quentin Rollet. Puis, quittant un temps ces parages, se déploie un discours aux limites de la perte de repère, un mix de plaintes, de roulements rapides, des phrases véloces faisant du sur place. La batterie se fait avalanche, succession d’éboulements. Des drones électroniques se mettent en survol. Des craquements et des distorsions de guitare comme dans des prémisses d’orage menacent.

J’évoque le free. C’est plutôt un certain rock qui émerge, avec des rythmiques plus ou moins repérables, plus ou moins marquées. Des projections de textures électroniques aux marges de la Noise surexcitent notre imaginaire. Des voix péremptoires, quasi enfantines mais incompréhensibles, parcourent l’album et installent un ailleurs qui nous échappe. 

Le titre de ce disque, « Shampankoye », résonne comme en écho à une certaine actualité. Le maître du Kremlin vient en effet de baptiser Champagne le mousseux local, celui des collines de Reims étant relégué au simple rang de vin pétillant. Ici, bien avant cet oukase, le bonheur musical est brut, évident, enivrant, remarquable. 

Il semble qu’aux USA on donne le même nom au super héros et aux guêpes, « Yellow Jacket ». C’est le titre qu'il vous est proposé d’écouter.  

 

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07 juillet 2021

« Un cercle s’est réalisé » vidéo Daria Gabriel, musique Frèd Marty

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Daria Gabriel est une plasticienne de la région de San Francisco. Son film de plus de quarante minutes est une suite de travellings sylvestres, réunis en une grande boucle, d’où son titre. Par le mouvement latéral continu de la caméra, il intrigue et provoque une bienfaisante narcolepsie propice à l’écoute. 

La composition de Fred Marty, quant à elle, s’éloigne de cet environnement naturel pour une sorte de grand voyage affectif. Des respirations lentes, amples créent une forme de magnétisme. Des textures mouvantes, des flux de granulations que notre imaginaire défaillant est tenté de rapprocher du crépitement de flammes, de l’averse inexorable, du bourdonnement d’essaims très denses. Parfois une voix lointaine s’extrait de ces trames en une sorte d’incantation solitaire. En guise d’arcs-boutants sonores, sont dressés des arrières plans sombres aux multiples archets. Ces derniers prennent de plus en plus d’espace en fin de pièce, transfigurés par la boîte à malices du GRM, pour un final en forme de crépuscule inexorable d’espaces inconnus.

Fred Marty nous propose là une composition paradoxale en forme de « field recording » abstrait, un monde purement imaginaire et intensément hypnotique.



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01 juillet 2021

Dossier Simon H Fell dans Revue&Corrigée (juin 2021)

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En juin 2020, Simon H  Fell décédait. Cette disparition a créé un vif émoi parmi ses amis musiciens,en particulier des deux côtés de la Manche.

À cette occasion, des témoignages de musiciens, ainsi que des chroniques étaient rassemblés ici : http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2020/09/03/38510067.html .

Un an plus tard, Revue&Corrigée a composé un dossier comprenant trois grands articles très éclairants :

  • Richard Comte : A Lush Life Continuum. Il s’agit d’un parcours de l’œuvre de ce créateur par l’un de ceux qui l’ont côtoyé. L’admiration, l’affection se mêlent à une analyse sensible et savante de cette trajectoire. Un document nécessaire à ceux qui manquent peut-être de visibilité sur la carrière de ce contrebassiste, improvisateur, compositeur, accoucheur de talents  
  • Bertrand Gauguet s’est ensuite attaché à nous présenter le riche contenu de la thèse de Simon H Fell, « A more attractive way of getting things done », datée de septembre 2017 et centrée sur l’improvisation et la musique expérimentale britannique de la période 1965-75. Une thèse passionnante qui analyse les divers courants qui agitèrent cette scène (et qui éclairent encore sur la création d’aujourd’hui). Bertrand Gauguet nous entraîne patiemment dans l’analyse de la pensée de Simon H Fell qui a conduit ce dernier à de nouvelles formes mixant composition et improvisation, et répondant à une remarque de John Cage [1]
  • Enfin, Jean-Michel Van Schowburg, ce puit de sciences, nous dresse une cartographie de la très prolifique production discographique de Simon H Fell. Une sélection/présentation d’une cinquantaine d’albums. C’est une sorte de sésame pour nous permettre une découverte à notre rythme d’une œuvre considérable. 

Ces trois articles sont des documents remarquables pour ceux que l’improvisation et la composition passionnent. Ils nous intimident presque face à l’ampleur et à la richesse du travail de ce créateur trop tôt disparu.

L’acquisition de cette revue me paraît nécessaire pour ceux qui n’y sont pas abonnés. Il vous en coûtera. 6,5€.  Tous les numéros de Revue&Corrigée sont disponibles aux presses du réel : https://www.lespressesdureel.com. À Paris, je pense que vous la trouverez au Souffle Continu.

Pour marquer cet anniversaire, le label Confront Recordings publie un nouvel album des très riches archives du trio IST : "Bailey: With Apologies To G. Brecht by Simon H. Fell / Alex Ward / Mark Wastell".

Je vous suggère une autre publication disponible en ligne de ce même trio et qui reprend le titre de la thèse, "A More Attractive Way". Pourquoi pas le premier titre ?

 

[1] Le titre de cette thèse est une réponse à une remarque de John Cage : « Un compositeur est simplement quelqu’un qui dit aux autres ce qu’ils doivent faire. Je trouve que c’est une façon peu attrayante de faire les choses ». 

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28 juin 2021

Luis Vicente trio « Chanting in the name of » (CleanFeed)

Luiz Vicente trio Chanting in the name of


Chanter au nom de ? Cette forme ouverte permet d’y mettre ce que vous voudrez. Peut-être la nature, le cosmos, l’arrangement mystérieux du monde, peut-être tout simplement l’amour. Ce chant parcourt tout l’enregistrement le long des cinq titres, la pièce centrale donnant son nom à l’album. Luis Vicente se concentre sur un trio trompette, basse, batterie, qui par sa composition même permet l’expansion de ces odes. Il réunit deux compatriotes portugais, Gonçalo Almeida (b) et Pedro Melo Alves (dm, perc).

Lesdits chants se développent sur une respiration ample. La trompette déroule des lignes mélodiques prégnantes, qui viennent fouiller les profondeurs de votre sensibilité, cela dans un discours libre de toute contrainte formelle. Il déploie un son lumineux et granuleux, à la plasticité étourdissante qui nous mène dans les entrailles du métal. Son discours nous entraîne dans des phrases projetées comme des salves, ou dans des méandres affectifs, en mixant souffles, roulements, raclements, mitrailles de slaps et sons éclatants. Il nous propose une sorte de clair-obscur des timbres et des émotions dans un flux irrésistible.

Ses deux amis sortent aussi tout cadre balisé. La contrebasse, par exemple, ouvre longuement la première pièce, Anahata, comme pour déguster les résonances des cordes, avant le chant de la trompette, la batterie espaçant ses frappes, posant comme des lumignons percussifs, les trois évoluant dans le recueillement d’une sorte de liturgie païenne. Ici,tout est affaire de couleur, de convergence d’affects. 

« Chanting in the name of » est un album à l’expressionnisme exacerbé, au lyrisme qui bouleverse. Une musique incantatoire et totalement free, qui fait son miel des richesses des matériaux sonores. Un puissant magnétisme.

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22 juin 2021

Matthias Boss, Guy-Frank Pellerin « Du vent dans les cordes » (Setola di maiale SM3710)

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Dès les premières pages d’un livre, l’attention doit être accrochée, le charme doit opérer, sinon oubliez-le. La question ne se pose pas avec cet album. 

On est assailli par des éclats, des chocs, des slaps au sax, des percussions sur le bois, sur les cordes du violon. Ainsi commence cet album, avec « Zhaï ». Des coups d’archet nerveux, comme autant de directs, des ponctuations brutales qui font vibrer le cœur du métal comme autant de réponses. Des suraigus qui cinglent, qui lacèrent. Des graves qui percutent, qui interpellent. 

Du « noble art » ? Non, mais un espace de création sans concession. Pas de joliesse mais une expressivité à fleur de peau et des sons comme expulsés. 

La violence d’un Free primal ? Non plus, pas de rage ici mais le plaisir éperdu des sons, de leurs strates, de leur complémentarité dans un dialogue très vif. Ce dernier devient serré, un tourbillon irrésistible. Les phrases commencées sur un instrument sont complétées sur l’autre, dans des alternances, des entrelacs, des unissons de ce méta-instrument inouï mêlant vent et cordes, le titre même de l’album. 

En allemand, selon Google, cela donnerait « Der Saitenwind », soit le titre de la sixième pièce. Des souffles qui murmurent, qui dérapent, qui s’éraillent, qui sifflent d’un coté, des micros percussions, des crépitements, des frottements sur les cordes. Une sorte d’infra musique instable qui s’épanouit par moments, qui vient nous cueillir par surprise. Puis des geysers partis des tréfonds du métal surgissent jusqu’aux suraigus. Des cordes écrasées, des crissements qui dérapent, des grésillements, des craquements qui provoquent une sorte de chaos d’images sonores. La proximité du vent et des cordes fait douter de l’origine des sons, l’osmose s’intensifie, craquelle, se déchire, se reconstitue.

Ces deux musiciens ne sont pas de ces invités de marque de quelque grands festivals que ce soit. On se demande bien pourquoi à l’écoute de leurs productions.

Matthias Boss a déjà attiré l’attention, à plusieurs reprises, par une sorte de réinvention de son instrument, le violon [1]. Certes, il utilise aussi d’autres instruments, en duos, en trios voire plus … avec lui-même, par la grâce de ré enregistrements. Ici, ce n’est pas le cas. On y retrouve une attaque stupéfiante, une projection sonore qui laisse pantois, un éventail de timbres particulièrement étendu … « something else ? »  aurait dit Mingus. Oui, bien sûr, on l’a vu.

La musique de Guy-Frank Pellerin a, elle aussi, fait l’objet de quelques chroniques [2]. Ce saxophoniste joue à faire sonner ses tuyaux de manière inattendue, passer de l’évocation de lointaines cornes de brume aux percussions voire à des grands chambardements métalliques. Il bouscule, provoque, sculpte au couteau, peint à grands coups, dans une sorte d’expressionnisme débridé.

Je propose l’écoute de la dernière pièce, « Tuna Fish ». Un choc !

 

 


Voir ce qu’en dit la critique sur le site du label

C’est un album de tout premier plan que nous propose ce duo, l’un de ceux qu’il vous faut acquérir, écouter, que vous conseillerez à vos meilleurs amis épris de musique. Une pure gourmandise.

Cet album est malheureusement épuisé. Vous pouvez fouiller, chercher sur Discogs. Peut-être que le mieux serait d'opter pour un circuit court : contacter les musiciens, ici : pellerin.gf@gmail.com


[1] Matthias Boss :

Violon solo playlist : http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2020/02/03/37985676.html

Dialogue avec lui-même : http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2020/03/23/38116513.html

Matthias Boss et ses amis : http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2020/06/02/38331410.html  & http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2020/06/24/38387138.html 

Une pierre, une plume, une écharpe : https://www.citizenjazz.com/Une-pierre-une-plume-une-echarpe.html

[2] Guy-Frank Pellerin :

Avec Mathieu Bec "Saxapetra" http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2018/10/08/36754637.html

Avec Théo Jarrier "L'improbable loufoque" : 

https://www.citizenjazz.com/Guy-Frank-Pellerin-Theo-Jarrier-et-l-improbable-louphoque.html

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14 juin 2021

John Butcher, Barre Phillips, Ståle Liavik Solberg : We Met ... and Then (Relative Pitch Records)

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Le titre de l’album est strictement factuel. Le projet, c’est la rencontre. La perception aiguisée à l’extrême de l’action des autres, de leurs intentions, de leurs méandres affectifs, pour faire advenir la magie. Et en guise de preuve, d’évidence, l’album débute par « And Then ». 

Une prise de son très attentive comme pour rehausser chaque vibration de l’air. Des percussions, des frottements et l’ambiguïté s’invite. Mais il ne s’agit pas que de cordes, le souffle est là, avec des roulements rapides, des ronflements très doux, de pseudos brouillards électroniques, des quasi drones de timbres qui égarent nos perceptions. Une errance comme suspendue, constellée de métal, traversée de zébrures lentes et stratifiées, de micros chocs de l’archet. Une stase un peu mélancolique s’installe sur les cordes, des chocs de clés, de peaux, de cordes s’entremêlent, des souffles éraillés entament leur voyage ... puis le silence. Des baguettes qui crépitent, des cordes qui en font autant, et des claquements de bec, des salves de roulements du sax qui jaillissent, qui gazouillent, qui mixent souffle et roucoulement, qui dévoilent des harmoniques. «And Then», la magie s’épanouit, s’intensifie. Puis la coulée se raréfie un temps, pour ne laisser que quelques chocs de peaux, de métal, de cordes. Ils n’en resteront pas là, évidemment.

Chaque pièce est ainsi une forme de poème de timbres, avec des vocabulaires inventifs, avec des enchevêtrements de phrases sans cesse renouvelés au service d’une expressivité alternative, et d’un lyrisme contenu. Lors de son dernier passage aux Instants Chavirés, Barre Phillips [1] nous avait offert une forme d’illustration de certains de ses modes de jeu, une promenade étourdissante. Ici en revanche, c’est l’interaction serrée des trois flux, l’osmose déconcertante des granulations qui prennent toute la place. Avec ses deux amis, ils s’y entendent pour nous égarer, mais ce n’est pas leur propos principal. On retrouve aussi ce saisissement à l’écoute de John Butcher [2], et le renouvellement permanent de ses sollicitations du sax. Il a déjà enregistré en duo avec le batteur Ståle Liavik Solberg, un tachiste économe des frappes, ainsi qu’avec Barre Phillips. Ces trois orfèvres de ce langage radicalement neuf, aiguisent notre écoute et nous guident dans de nouveaux espaces de plaisirs. Une superbe rencontre.

Notre trio laisse au grand maître de la basse, Barre Phillips, une place particulière, une piste en solo, ample et superbe, "Traveling". Une forme de coup de chapeau.

Ce dernier s’est installé en France. Peut-être est-ce la raison d’un titre comme « Chaudron Profond » que je vous laisse déguster ici, en particulier l’ouverture en duo de Barre Phillips et du batteur, rejoints magistralement par le sax pour un quasi drone superlatif d'invention, et finissant dans un tourbillon enivrant.

 

 

[1] : Barre Phillips aux Instants Chavirés : https://www.citizenjazz.com/La-lecon-de-musique-de-Barre-Phillips.html

 

[2] John Butcher : Last Dream of the Morning « Crucial Anaromy »: http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2021/04/12/38912521.html 

   et Stovelit Lines http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2021/04/19/38914062.html

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07 juin 2021

Tikkun « Dawn Ceremony for Dreadful Days » (LFDS)

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C’est le deuxième album de cette formation singulière (voir chronique du précédent album)

Tikkun est mené par le bassiste Yoram Rosilio. Outre son leader, elle comporte une batterie (Rafaël Koerner) et quatre instruments à vent : Jean-Michel Couchet (as,ss), Florent Dupuit (ts, fl, piccolo), Benoit Guenoun (ts, fl), Andrew Crocker (tp, voc). Une belle force de frappe.

Yoram Rosilio est, en effet, mû par une énergie farouche, par la volonté de partager, par un esprit libre qui trouve un exutoire comme taillé sur mesure : un free sans concession, aux frontières des musiques improvisées. 

Sauf qu’ici, idiome il y a, et donc des thèmes, des chants, des unissons, des répons, des pulsations ancestrales. Un mélange curieux de repères, de balises et de hors piste débridé. C’est l’influence assumée de ses racines, la tradition juive séfarade du Maroc. L’album propose en effet des titres inspirés de cette liturgie, qui se caractérise par un mélange de sérieux et d’humour, par une hiérarchie bousculée puisque le clerc, ici le rabbin, n’est pas seul à bord, chacun prenant le relai selon l’inspiration du moment.

« Cérémonie de l’aube pour des jours terribles », un titre qui annoncerait une période sombre. Cependant, à l’écoute, cette musique paraît bien festive ! C’est qu’il y a ce retour du plaisir sans complexe du déploiement de timbres, des thèmes assez simples, faciles à mémoriser, des geysers improvisés qui émergent des unissons, des chemins foisonnants qui rappellent les grandes heures de cette période charnière de l’émancipation du free. Une sorte de « Liberation Music Orchestra » des temps actuels.

Cela ne déplairait probablement pas à Yoram Rosilio qu’on n’évoque que le groupe. Certes, cette puissance de feu des  quatre vents est impressionnante. Mais la maîtrise, l’à propos, les sonorités puissantes des cordes rappellent les qualités intrinsèques du bassiste. Et Rafael Koerner est le compagnon de jeu tout trouvé pour passer des rythmes bien appuyés à des ponctuations diaboliques d’efficacité. 

Écoutons l’ouverture de l’album, « Hachem» 

 

Concert de sortie d’album le 12 juin 2021 à l’Anis Gras : https://fb.me/e/1ge8z8iO1

 

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26 mai 2021

Raymond Boni « Mémoire de l’oubli: Images for Donald Ayler » (MazetoSquare)

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Deux souvenirs surgissent. John Coltrane avait choisi Albert Ayler pour la musique de ses funérailles et ce fut un moment magique. De même reste à l’esprit l’image de ce corps flottant sur l’East River [1]. Albert Ayler disparaissait et son frère Don, effondré, se retirait de la scène pour un temps. Albert reconnu, voire enfin encensé; Donald progressivement oublié, n’était-ce la sortie de cet album qui lui est dédié. 

On n’y retrouve pas la composition fameuse de Don, « Our Prayer », jouée lors des funérailles du Trane, mais plutôt une errance dans la mémoire, la sensibilité, les tropismes de Raymond Boni. Certes du Free, du blues, mais aussi le slide, des parfums flamencos, et finalement tout l’univers musical du guitariste. 

Une même pièce ouvre et termine l’album, dédiée à Malia (petite fille du guitariste),  « One Day Malia Will Hear the Solitary Walker Whisper ». Une musique vagabonde, interrogative, dissonante et très sensible.
Des rafales de notes, des brisures, des crépitements incessants, quasi frénétiques, une célérité à couper le souffle pour dire «serre-moi très fort dans tes bras», un deuxième titre. 

Cet album multiplie des moments intenses, contrastés, nécessaires. L’Espagne, l’un des pôles magnétiques de la guitare, est ici présente peut-être moins par ses couleurs que par son énergie, par la science aiguë de ses scansions qu’on retrouve dans les claquements de mains et de talons, dans ces mouvements où la précision et l’oubli de soi se partagent l’instant. 

Quant aux deux titres qui donnent leur nom à l’album, ils nous emmènent dans des régions contrastées. Quelques cordes légèrement claquées, puis des étirements acides de notes d’une quasi comptine répétitive pour « Mémoire », qui naturellement se dérègle, qui bifurque. « De l’oubli » est fait de salves irrégulières, de couleurs instables, d’échos très lointains de blues, de convulsions irrépressibles, pour un oubli impossible de ce qui fait la géologie musicale aux strates enchevêtrées de Raymond Boni. 

Un univers bien singulier. Il nous propose là un album fractal aux surprises multiples, une errance dans le labyrinthe de ses émois d’hier et d’aujourd’hui, dont cette révérence à Donald Ayler, le frère un peu oublié, hommage qu’a partagé en quelques mots son ami Joe McPhee.

 

[1] Lire « Les Treize Morts d’Albert Ayler » où 13 auteurs de polars imaginent les circonstances de cette mort énigmatique 

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17 mai 2021

Alan Wilkinson, Dirk Serries «One in the Eye » (A New Wave of Jazz)

 

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A New Wave of Jazz est un peu plus qu’un label, c’est une démarche qui vise à promouvoir des musiques aux franges dudit jazz, comme l’expérimentation ou le minimalisme. Piloté par Dirk Serriesun guitariste et un infatigable défricheur des marges, ce label présente sa collection d’albums d’une manière elle aussi minimale: un fond gris, le nom des protagonistes,  le titre de l’album, et c’est tout. Ce design est dû à Rutger Zuydervelt, et les notes de pochette à Guy Peters, invariablement.

Il vient de publier une salve d’enregistrements, dont ce double album d’une heure trente d’un duo Serries (g) - Wilkinson (bs, as, bcl, voc).

Ce dernier est un vrai personnage. Il nous propose une musique qui nous laisse un peu groggy. Le son est le plus souvent puissant, abrupt, jouant sur les éraillements harmoniques, loin de toute tentative de séduction. Et pourtant, cette dernière est là. Après la surprise des premiers instants, on suit avec intérêt, avec un plaisir renouvelé, ces discours faits de quasi interjections ou de phrases courtes, de grognements, de miaulements, offrant cependant quelques segments mélodiques, comme par inadvertance.

Le sax est parfois comme propulsé par la guitare de Dirk Serries, mais en avait-il réellement besoin ? Ce dernier lui livre alors une sorte de corps à corps, des salves de clusters sans résonance. Il crée une tension de chaque instant. Il parasite, il bouscule, il électrise, éloignant toute perspective d’accalmie.

Et pourtant, Alan Wilkinson trouve le chemin de notes suaves, de timbres feutrés en particulier quand il s’empare de la clarinette basse. Lorsqu’il opte pour un quasi drone, souffle, éraillements, sifflements et notes s’entremêlent, ce qui n’empêche pas quelques coups de griffes. Il laisse alors une large place à des crépitements minimalistes et à bien des explorations de timbres sur les cordes de Dirk Serries, comme dans l’étonnant « The Stings of Flesh ». Enfin, il n’hésite pas à mêler sa voix à son discours, parfois comme une extension presque indiscernable de son sax ou de sa clarinette (« Pull the Other One »).

Les deux dernières pièces ont été enregistrées au club « Hundred Years Gallery », avec pour titres évidemment HYG 1 et 2. Et là, le duo se déploie en un plein épanouissement. Alan Wilkinson savoure l’interaction avec Dirk Serries. Il sollicite son bec avec verve et malice; il percute à l’image du discours des cordes. 

Ce duo nous régale. Il nous offre une improvisation Champagne.

Écoutons la piste qui donne son nom à l’album, « One In The Eye », la pièce la plus courte.

 

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13 mai 2021

Sabu Toyozumi, Rick Countryman «Masaki Castle Tower » (ChapChap)

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Rick Countryman a quitté les USA et son terreau fertile du jazz pour faire sa vie aux Philippines, loin de ses pairs. Mais certains musiciens viennent sur ses terres et l’y rencontrent, comme le batteur suisse Christian Bucher, occasions de graver de superbes enregistrements. Rick prodigue un Free rugueux, rauque parfois, lyrique, une musique de  rencontres, de l’instant, spontanée.

Sabu Toyozumi est ce drummer de légende ayant été l’une des figures essentielles de l’émergence d’un Free japonais original, une forme d'appropriation aux multiples conséquences, dont une part de la radicalité nippone actuelle. Il a été un très proche de Kaoru Abe, un saxophoniste d’exception, à la carrière aussi courte que fulgurante.

Ce drummer est aussi un infatigable voyageur, allant à la rencontre des autres, aussi bien en Afrique, aux USA et ailleurs dans le monde. À 78 ans, on pourrait s’attendre à un relatif recul, il n’en est rien. Il voyage encore. Lors de sa récente visite au Philippines, en mars 2020, cinq albums ont été enregistrés. Manifestement, ils avaient beaucoup de choses à se dire, à nous dire.

Entre les deux, une amitié, un compagnonnage s’est installé, et a conduit à la publication d’une dizaine d’albums en assez peu d’années.

Ils ont souvent joué avec le bassiste, Simon Tan, et plus récemment avec le turbulent Yong Yandsen (ts), mais ils ont aussi pris l’habitude de se retrouver en duo. Cet album en est le quatrième exemple.

Ici, les jeux respectifs vont à l’essentiel. 

Sabu Toyozumi, en vénérable qui refuse son âge, percute hors de tout tempo, avec une dynamique des frappes, une subtilité qui laissent pantois, et qui désespèrent les preneurs de son. Il fait musique de tout choc, de tout désordre apparent, avec la malice du chenapan.

C’est pour le saxophoniste l’occasion d’une expressivité sur le fil du rasoir, d’un phrasé qui parcoure les timbres, les strates harmoniques, les suraigües. 

Ils dédient ici un hommage appuyé à Kaoru Abe, après celui consacré à Mototeru Tagaki, autre figure marquante de ces années 70, dans un précédant album en duo, « Sol Abstraction ». Dans cette « Ode to Kaoru Abe », les frappes sont déstructurées, avec des friselis, des ponctuations, une forme de retenue n’excluant pas quelques éclats. On retrouve cette déférence au sax, la profondeur de l’hommage, ces phrases éraillées, ces timbres qui dérapent, pour progressivement développer un duo d’une belle intensité puis un solo de batterie qui rappelle par moments certains maîtres d’antan.

On retrouve cette expressivité dans la piste qui donne le titre à l’album, « Misaki Castle Tower », et qu’on va déguster ensemble. 

Cette rencontre épurée entre Sabu Toyozumi, le magicien des frappes, et son ami Rick Countryman, est l’illustration de ce que le jazz peut apporter de convergence entre des parcours pourtant bien différents, d’étincelles de l’instant. Sabu Toyozumi développe là un jeu comme distillé, souvent déstructuré, avec des frappes posées dans l’espace comme des balises aléatoires ... et millimétrées. De purs présents offerts à Rick Countryman qui trouve là l’occasion de déployer un lyrisme intense. 

Une réussite de plus pour le label ChapChap de l’infatigable Takeo Suetomi, à qui l’on doit bien des trésors.

PS : l'illustration de pochette est due à Sabu Toyozumi 

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