Jazz à Paris

13 septembre 2019

Kaitaiteki koukan (DIW 414) Kaoru Abe & "Jojo" Takayanagi (par Michel Henritzi)

 

Kaoru Abe Kaitaiteki Koukan

Il est de ces disques pour faire des mythes, ancrés dans la légende du free, collector d'une recherche d'absolu, de ces disques qui appartiennent autant aux marchands cyniques qu'aux névrosés de cette grande histoire d'un art de l'éphémère. On est prêt à investir dans cette charge émotive, fantasme d'un objet disparu avec ses protagonistes : Masayuki « Jojo » Takayanagi (guitariste légendaire de la scène primitive du jazz nippon et du son noise) et Kaoru Abe (saxophoniste qu'on entendait comme un frère de Ayler). Enfin réédité ce disque tiré à l'origine à 100 exemplaires sur PSF, explose dans notre hi-fi de salon, annonçant autant Rudolph Grey que Stefan Jaworzyn, Arthur Doyle que Yoshinori Yanagawa. Préfigurant la noise japonaise qui devait advenir une dizaine d'année plus tard comme insoumission radicale aux codes de l'entertainment. Mais ce disque répondait aussi aux actions sonores terroristes – pour les gardiens du temple sacré de la tonalité – de Derek Bailey, d'Evan Parker, de Sonny Sharrock ou de Peter Brötzmann. La même charge explosive dans cette no-technic sidérante de Abe et Takayanagi. Toute l'histoire de la dissonance qui bascule dans ce trou noir, de Penderecki à Coleman, de grands blocs d'angoisses pures et de révoltes, l'entendement partant avec ce free incandescent. Disque sublime qui touche à la folie, à une ivresse d'absolu, sortir sa propre langue des années d'apprentissage et qu'elle sonne comme le tir d'une kalashnikov dans ce qui oppresse. Ca fait forcément mal. L'écoute n'est pas si habituée que ça à l'implosion des certitudes, au saccage des règles, elle lui préfère l'encasernement des musiques, leurs prompts renoncements à ce qui les lient au vivant. Disque noir comme toute l'encre déversée par les grands irréguliers du langage, de Trakl à Guyotat, de Burroughs à Dufrêne, reposant l'énigme. « Qu'est-ce en effet que cette surface colorée qui n'était pas là avant ? Je ne sais pas n'ayant jamais rien vu de pareil. Cela semble sans rapport avec l'art, en tout cas si mes souvenirs de l'art sont exacts. » in Samuel Beckett, Trois dialogues. Ed. De Minuit. Difficile d'arpenter toute l'étendue sidérale qu'a parcourue cette comète, d'en faire une cartographie précise, méticuleuse, ses mouvements ne nous mettent pas en garde, ne nous protège pas, mais nous happent dans ce trou noir aux étranges dissonances, galaxie psychédélique en flamme.
Michel HENRITZI
Chronique parue dans Revue & Corrigée #43, mars 2000


* Album publié initialement en 1970
* En vente sur Discog à 25€ (environ 31€ frais de port compris)
Disponible sur cdjapan (25€ + 23€ de frais de port)
Votre disquaire pourra probablement vous aider.

* En attendant d’obtenir cet album, deux liens YouTube
01 Untitled
https://youtu.be/QPzmegG7oTw

02 Untitled
https://youtu.be/phy-jcjSLi4

* Site de Michel Henritzi .
* Michel Henritzi est l’auteur de « Jazz au Japon » , l’un des articles de « Polyfree, la Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)» rassemblés par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont

Kaoru Abe de dos



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12 septembre 2019

Kaorue Abe étant mort, j'ai tout fait pour le rencontrer (par Julien Palomo)

Sabu Toyozumi - Kaoru Abe

Guy Sitruk m'invite ici à reprendre les notes que j'avais préparées pour la parution de Banka/Mannyoka chez NoBusiness Records. Je prends la liberté de les étendre et les amender sensiblement. Croiser la route de Kaoru Abe – pas seulement sa musique : qui il fut – n'est pas une expérience anodine.

Je le « savais », d'une façon ou d'une autre. Ma rencontre avec le Free Jazz japonais remonte à 1995 ou 96, sur la vénérable Montagne Sainte-Geneviève, chez Crocojazz. Gilles Coquempot avait rentré Ghosts d'Albert Ayler, mais aussi un curieux CD « par des Japonais », Ghosts By Albert Ayler, un bootleg du Yosuke Yamashita Trio (accompagnent le pianiste : Akira Sakata au saxophone, Shota Koyama à la batterie). L'essentiel du disque est une longue reprise du thème de Ayler. Ou bien plutôt, une savante (mais respectueuse) déconstruction, une recherche inlassable des points de paroxysme, où le matériel thématique est littéralement samplé et remonté de façon quasi-sérielle. Je ressortis de cette journée amoureux d'Ayler, et obsédé de ces trois fou-furieux (on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans).
Malgré les débuts d'internet, trouver « du free japonais », même à Paris, était une gageure. Passées les quelques références allemandes de ENJA, comme Yamashita avait écumé les festivals allemands avec outrance entre 1974 et 1980 (Sakata me confiera plus tard que le trio jouait férocement de sa « Japonité », petite stature, petite moustache, cheveux ras, vêtements noirs, énergie, dans une sorte de stratégie de com avant l'heure), rien ne filtrait. MobyDisk, métro Cardinal Lemoine, avait bien quelques reliques à obi, immaculées, mais rien qu'un étudiant puisse s'offrir. J'allais maintenant écouter régulièrement Abdelhaï Bennani en concert, qui invitait régulièrement Alan Silva, Itaru Oki et Makoto Sato. C'est l'époque où Terronès ressuscite un peu Marge avec leur Enfances, où l'Atelier-Tampon commence à accueillir quelques banquettes défoncées. Maladivement timide, je mis deux ou trois ans avant de leur adresser la parole – Makoto et Alan surtout m'inpressionnaient, Abdou et Itaru étant eux, déjà, cool-cool. Je retrouvais chez Makoto Sato, dans la gestuelle, l'accordage, le placement, quelque chose que j'avais entendu dans ces rares disques, une façon, quand il paraît évident que l'intensité est déjà intolérable, d'injecter dans le réacteur emballé de la performance un litre de kérosène supplémentaire. Oki, entre deux bières, me fournissait aimablement des détails sur sa carrière, sur le mouvement Free à Tokyo et Osaka.
Il m'a fallu quelques voyages au Japon à la fin des années 2000, in extremis avant que l'arrivée de la crise du disque chez ces nationalistes du CD n'entraîne l'inflation des prix de l'occasion, pour évidemment constituer une collection conséquente, mais aussi partir à la recherche des musiciens qui avaient fait le Free. Yamashita, perché dans son Pit-Inn au cœur de Tokyo, s'était assagi, à grands renforts de Cecil McBee (mais c'est beau...), tandis que Sakata, victime récemment d'un AVC, était redescendu, à son grand regret, à la simple puissance d'un charter au décollage. Mais le mieux, c'était F.M.T., le Free Music Trio. Il fallait aller le mériter à « In F », un jazz-kissa en banlieue. Soit, à Tokyo, deux heures trente du centre. Il y avait l'impassible Keiki Midorikawa au violoncelle, le nez rivé sur des partitions qu'il ne suivait pas. Il y avait Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi, qui, en bousculant un verre, en lâchant un stick, continuait à faire par ses moindres gestes de la musique même quand il avait quitté la scène. Il y avait Yoshiaki Fujikawa, le plus aylerien des jazzmen japonais, produisant un vibrato surhumain sur des anches taillées main, sans doute force 15. Mid-flight, désespéré de ne pouvoir surenchérir, il pouvait abandonner le saxophone pour essayer de souffler dans un crapaud en bois, ou un tabouret. (Depuis, estimant qu'il avait « échoué », et que le public après quarante ans de carrière ne le comprendrait jamais, il a légalement changé de nom, poursuivant néanmoins son œuvre de destruction. Je n'ai pas le droit de dévoiler sa nouvelle identité.) Il y avait, encore, du sake, et chaque membre du public avait amené ses propres moyens d'enregistrement, mention spéciale au système binaural qu'un jeune homme avait fixé à ses lunettes. Je parais sans doute sourire de tout ceci. Mais point pour m'exclamer, « Comment peut-on être Persan ? » ; plutôt pour souligner que dans les confins peu visités de l'île millénaire, la puissance artistique et intellectuelle s'accompagne presque toujours d'un solide sens de l'auto-dérision, d'une conscience de la toute petite place qu'on occupe sur terre, d'une envie de bien se marrer.
Sabu, contrairement aux autres, avait continué de voyager. L'accueil fut chaleureux, il avait passé quelques mois à Paris au tournant des années 70, avec le Emergency de Bob Reid, le groupe le plus divers qui se pouvait imaginer : deux africains-américains, deux japonais, un gitan (Reid, Glenn Spearman, Toyozumi, Takashi Kako, Boulou Ferré). Il était donc un peu francophile sur les bords, même s'il n'y a pas assez de nature à Paris pour l'attirer souvent (il a besoin d'un parc dès 5h du matin pour ses exercices quotidiens : et comme souvent il s'exerce vêtu de son seul short, il se plaint que les parisiens le regardent bizarrement). C'est Alan Silva qui nous a branchés. Improvising Beings était dans ses débuts, et Théo Jarrier m'avait aimablement dirigé vers deux jeunes musiciens qui lui avaient proposé une bande pour publication, le guitariste Takuo Tanikawa et la chanteuse Keiko Higuchi. J'arrangeai la sortie de Crimson Lip (par Alan Silva, Keiko Higuchi, Sabu Toyozumi, Takuo Tanikawa; IB08) à distance, mais j'eus le plaisir d'aller remettre son enveloppe à Alan en plein Tokyo, où il présentait un Celestrial Communication Orchestra presque entièrement constitué de vétérans du Free japonais. (Qu'est devenue l'équipe de cinéma présente pendant ces soirées ? Hélas...) Tanikawa m'emmena écouter Shota Koyama chez Aketa's. Les musiciens me jetaient leurs albums de collection hors de prix à la figure, bidonnés que quelqu'un s'y intéresse. « J'ai écoulé un disque cette année », plastronnait Koyama. Le pianiste Yoriyuki Harada était plus secret, quoique intarissable sur Tristan Honsinger avec qui il venait d'enregistrer deux magnifiques sessions. C'est la seule fois qu'un concert acoustique m'a fait franchir le seuil de la douleur auditive. Le saxophoniste Eiichi Ayashi, installé dans le registre apoplectique, rouge brique, demanda une heure de pause entre les sets. Harada jouait debout, chassant le piano sur deux mètres avant que quelqu'un ne s'avise de le caler. L'ingénieur du son de Ohrai records coupa l'enregistrement au bout d'un quart d'heure, ses niveaux flingués. Pendant ce temps, le barman déménageait la cave pour me trouver un CD du patron du lieu. Le lendemain, Higuchi m'emmena voir F.M.T.
Un tout petit peu plus tard dans le mois, je zone avec Sonny Simmons (il y a de ces mois). Comme à l'accoutumée, nous composons avec n'importe quelle crèche de fortune dans un quartier commerçant – faudrait pas devoir faire des kilomètres avant le premier bar. Pour une fois, il y a de quoi écouter de la musique. Avant Airbnb, ce n'était pas toujours donné. On écoute Partitas de Kaoru Abe. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça le fait réagir. Il n'a jamais entendu parler de Abe, mais il sait tout de suite qu'il est mort, que c'est un fantôme, et qu'il se cherche très douloureusement. Il a cette relation particulière avec les Morts. Il est ensuite plus réceptif à la musique de Toyozumi : il comprend ce que c'est que que de survivre aux « Prophètes ». On remet Partitas. You tell me the mother*** was 25 when he done that?... I wish he'd gotten the time to get his shit together... His technique... He could have gone where Dolphy was...
On remet Crimson Lip, Alan joue dessus, ça ne peut que lui plaire. Et Sabu l'intéresse vraiment. Ça, c'est une rencontre que je n'ai pas su provoquer, ça les branchait bien, pourtant. Sabu sait tout faire, mais si en plus on lui donne un saxophoniste d'envergure et qu'on le laisse tout seul avec... Voilà. Merci de m'avoir laissé planter le décor. Je me suis dit qu'il serait plaisant pour certains de lire comment j'avais glané ces quelques poussières d'Abe. (Lors de chacune des soirées que j'évoque, il en fut question, bien entendu.) Abe se mérite, il faut aller le chercher sur place. Et encore, une fois sur place, faut-il rentrer dans son jeu. Le suivre. Personne n'a dû trop se donner la peine, à la réflexion. Sinon, je ne vois pas bien comment le premier couillon venu, comme moi, se serait retrouvé à devoir à toutes forces publier ce trésor. Ça aurait quand même été plus cool pour l'Histoire du Free Jazz que je ne sois pas régulièrement tout ce que l'Histoire du Free Jazz avait sous la main !
Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi, donc, est ce qu'on appelait en français du XIXème siècle un « drôle de corps ». Un esprit infiniment ouvert dans un corps pris de bougeotte perpétuelle. Avenant et bienveillant, « funny in the head », ses propres mots, ambigus à dessin. Il n'y a qu'un seul sujet qui l'assombrisse, Kaoru Abe. C'est la mort de celui-ci qui l'a mis sur un chemin différent, comme dit le cliché. Les choses allaient bien pour lui, de 1979 à 1984. Il avait pris la bonne habitude d'être le premier à « importer » ses héros étrangers aux États-Unis – Brötzmann, John Zorn, Bailey, Mengelberg, Sunny Murray, Alan Silva... – ce qui lui valait en retour quelques solides engagements dans les meilleurs festivals. (Reste que tout le monde ne lui rendait pas la pareille – here's looking at you, Mr. Zorn. Et que le choc des cultures n'était pas toujours simple dans un Japon encore peu ouvert au tourisme extérieur, témoin M. Bailey qui trouve les « love hotels » plus confortables que les tatamis, et la Video On Demand, cette nouveauté du câble, plus sympa que la télévision, alourdissant la note des tournées.) Et puis il se rendit compte que tout cela était devenu un job, avions, hôtels, balance, quelques photos, un vocabulaire circonscrit. A la veille de partir pour Moers, il appelle son tourneur pour lui dire qu'il a mal à la tête, prend le train pour l'aéroport, et change son billet pour n'importe où ailleurs. Cela fait quelques années qu'il part souvent sur un coup de tête, un peu rond, sans trop savoir pourquoi, entre deux engagements. Il se retrouvera bloqué deux semaines à l'Ambassade du Japon en Centrafrique, pendant l'insurrection meurtrière qui met fin au régime de Bokassa. A quarante, il se cherche, et laisse entendre qu'il se cherche d'autant qu'avec Abe, il pensait avoir trouvé – musicalement au moins.
Très jeune, il avait voulu échapper à son cadre familial de salarymen. Le voici dans le premier groupe de pop venu, les Samouraïs, en route pour l'Italie où il ouvre pour The Move. De retour à Tokyo, il est vite remarqué des initiateurs du mouvement free, par Takayanagi notamment. L'audience n'est pas encore là, pas là du tout en fait : il y a bien un patron de bar à sushis qui en 68-69 prête pour répéter sa cuisine et sa chambre froide aux groupes sans piano... et quelques troquets ici et là. Fin 69, le producteur Teruto Soejima convainc le Pit-Inn de le laisser convertir un espace de stockage en « boîte de free », le New Jazz Hall. Les choses bougent, une cinquantaine de personnes peuvent, s'ils délaissent les loisirs canailles du quartier, s'entasser pour entendre les sons bizarres et « extrêmes » du trio d'Itaru Oki, du New Direction Unit de Takayanagi, du contrebassiste Motoharu Yoshizawa... Jusqu'à ce que saute sur scène un type de vingt, vingt-et-un ans, Kaoru Abe, qui joue tout seul, fort, longtemps, sans trop s'inquiéter de savoir ce qu'il fout. Peut-être du jazz, ou du free, il a ça en tête, dans un de ses premiers interviews il dit qu'il est mu par l'aliénation, qu'il voudrait que le son de son saxophone suspende tout jugement chez les autres, parce que il ne faut pas trop réfléchir dans la vie, plutôt s'en remettre au cosmos. Toyozumi est un peu le seul à sympathiser avec ce nouveau-venu qui s'incruste bientôt toutes les semaines sans y être vraiment conviés et qui, contrairement aux autres musiciens du mouvement, déjà plus âgés, pour certains d'ailleurs jazzmen depuis les années 1950, et amenés au Free par la visite de Coltrane en 1966, ne cherche pas à s'intégrer à un groupe, à en monter un, et ne s'intéresse pas vraiment aux dynamiques d'ensemble. Ils écoutent des disques dans la chambrette de l'un ou l'autre mais « un peu n'importe quoi, pas particulièrement du free ». Abe n'intellectualise pas, ça lui plaît tout de suite à Sabu. Sabu a horreur du formalisme japonais, et des postures artistiques. Il ne sauve que la calligraphie, où l'improvisation a sa place. Une improvisation lentement mûrie.
La famille de Kaoru Abe compte déjà un musicien. Un musicien à la présence écrasante : son oncle Kyu Sakamoto, responsable d'un tube international, Sakura Sakura. La famille, chez les Abe, est une affaire qui dure... Disons qu'il existe un atome de l'espace-temps, un minuscule salon de la banlieue de Tokyo, où il n'est jamais vraiment mort... Si je puis m'expliquer : quand Sabu et moi avons commencé à préparer l'édition des bandes de Overhang-Party qui allaient devenir Mannyoka/Banka chez NoBusiness Records en 2019 (d'abord prévues sur Improvising Beings), Sabu avait une idée précise. Un projet bien plus profond que de simplement « sortir » le troisième album de Overhang Party. Tout le monde ignorait l'existence de ces cassettes enregistrées par un fan dans de petits clubs, de toutes façons. Nous étions dans la lointaine banlieue de Tokyo, avachis dans de formidables fauteuils dans le salon de Yoshi, son assistant, collectionneur de disques fameux, DJ, et tenancier d'une petite salle entièrement dédiée à Sabu, Kura-No-Ne. Les trésors des archives de Sabu passaient depuis le début de la soirée : un album studio inédit avec Mototeru Takagi, son autre grand ami saxophoniste disparu trop tôt, un trio de percussions avec Han Bennink et Sunny Murray, un concert-brûlot avec Alan Silva et Oki... et ces deux cassettes avec Abe, partiellement effacées, dont je ne pus sauver qu'un tiers avec l'aide de Benjamin Duboc et ses logiciels magiques. Et donc, nous parlâmes de Abe. De l'Esprit des Morts, et de ceux qu'ils laissaient derrière. Il sortit l'album photos. Quelques semaines auparavant, il avait rendu visite à Maman Abe, toujours là, impeccable dans ses quatre-vingt-dix et quelques années. Elle avait toujours veillé au grain. L'édition des nombreuses archives de Abe chez P.S.F. s'étaient faites par son entremise. Hideo Ikeezumi, le regretté producteur et patron de Modern Music jusqu'en 2014, l'endroit où il y avait tous les disques d'avant-garde introuvables du monde, où je discutais longueur de barbe avec Makoto Kawabata et me voyait sans cesse demander si je connaissais Ghedalia Tazartès en personne, évoquait immanquablement le passage annuel de Maman Abe pour relever les compteurs et boire une petite bouteille de saké comme un rite essentiel à son existence. La première photo qui me frappa dans l'album était celle de Sabu et Madame Abe, arborant un sourire séraphique, un authentique poster de Overhang-Party entre eux, sous les photos de deuil du crooner Kyu, son frère, et du saxophoniste « maudit », Kaoru. Sabu tint à me préciser tout de suite que c'est à ce même endroit qu'ils avaient exposé le corps de Abe, après l'avoir trouvé. Sabu tourne les pages : des clichés de Abe enfant, de lui-même enfant, le saxophone de Abe dans son étui, sa dernière boîte de anches... Sabu se recueillant devant l'autel domestique... Madame Abe et Sabu esquissant un pas de valse ensemble, riant aux larmes. Dans un parallèle frappant, Sabu baptisa les pièces que je découpai tant bien que mal dans les bandes sauvées, du nom de leurs mères respectives : « Chanson pour Kyoko [Toyozumi] », « Chanson pour Kiyoe [Abe] ». Dans les vertigineux jeux de miroir de l'existence, Maman Abe et Sabu-san s'appesantissent sur le reflet de Maman Toyozumi et de Kaol-san. Sabu essayait de se sentir enfin pleinement responsable de cette matrice sonique, brisée depuis quarante ans, d'où sont sorties tant d'explosions musicales, free, noise, au Japon et ailleurs, écrasé peut-être qu'il était depuis longtemps par l'influence difficile à mesurer de ce duo qui pourtant, alors qu'il cherchait à se faire connaître, n'était positivement rien. Ce projet de troisième album de Overhang-Party, c'était sa façon de faire sa paix avec la tragédie de Kaoru Abe.
Sabu et moi nous arrêtons sur une des dernières photos de Abe. Il porte des lunettes de soleil : d'abord, il essaie de cacher les cernes de la défonce ; ensuite, il est mort en été. C'est l'heure où l'on dévalise le konbini de ses saké cups à un euro. L'imposante stéréo est muette, il y a une gamine qui dort à côté. Abe sourit, aussi. Pas ce sourire voilé, un peu cynique, qu'on lui voit sur pas mal de photos – un genre de pause, Sabu en convient. Là, il sourit, et quand je fais observer à Sabu qu'en fin de compte, on sait très peu de choses de Abe, en Occident tout du moins, Sabu répond que cette photo, que je n'aurai pas le droit de reproduire, c'est vraiment lui, un gars plutôt direct, pas vraiment l'icône torturée qu'on veut bien retenir, qu'on soupçonne, qu'on aimerait trouver. Quand ils se sont rencontrés à Shinjuku en 1970, Abe venait de lâcher ses études – dès sa première année. Des études de quoi ? Sabu ne sait plus, et vu le Japon de l'époque ça devait être ennuyeux, de toute façon. Ou arty. Non, Abe, lui, voulait vivre. Pendant qu'il apprenait le sax, il s'est aussi essayé à la boxe et à la course automobile. Bref, il voulait un métier excitant, et y faire la différence, alors quand même il se fixa sur musicien. Mais il ne pouvait pas trop s'empêcher de trouver que les gens passaient tellement de temps à être sérieux et ennuyeux avec la musique, qu'il pouvait bien faire comme Ayler, cut the crap et consacrer ce temps de bullshit à vraiment explorer des limites. Quand Sabu et lui se mirent à travailler ensemble, en 1977 (et pendant les sept ans écoulés ? Soit Sabu fonçait d'un point à l'autre sur la planète, il y a eu Paris, il y a eu aussi Chicago où il débarque avec $27, demande où se trouve l'AACM en débarquant à la gare, apprend le karaté à ses membres et se marie avec la sœur de Steve McCall ; soit il était au Japon et ils préféraient prendre un coup entre amis), Sabu lui confessa ses envies de voyages de plus en plus frustrées par les engagements musicaux. Qu'à cela ne tienne, Abe décida qu'ensemble, ils graviraient le K2. « Décida », au sens fort, guides de voyage à l'appui. Quant Abe se mettait en branle, les choses allaient loin. Pouvaient déraper. Par exemple, il avait appris la batterie, gamin. Puis il avait écouté Parker. Le lendemain, il avait un saxophone alto. La seule possession terrestre en laquelle il tenait. Il n'en a eu que deux. Il avait déjà quelque notoriété quand il fallut acheter le second. Au magasin, il fit une scène. Pourquoi devait-il payer l'instrument aussi cher que n'importe quel autre saxophoniste, alors que lui faisait des choses hors du commun avec cet instrument ? Sabu croit se souvenir qu'on lui accorda la remise, pour se débarrasser de cet énergumène. Ses autres instruments, il les « empruntait ». L'encombrant marimba, par exemple, avait été « emprunté » à Toyozumi qui lui-même l'avait « emprunté » à Togashi. Togashi récupéra son marimba à la mort de Abe, et n'eut de cesse de tanner producteurs et tourneurs pour faire figurer la précieuse relique. La guitare et l'harmonica, Abe les avaient « empruntés » à sa petite sœur.
Au Japon, pour les gens qui s'intéressent au sujet, il y a un éléphant dans le salon de thé, le film Last Waltz de Koji Wakamatsu. On y relate la relation que Abe entretint avec la poétesse Izumi Suzuki, entre 1971 et 1977. Ils se marièrent, et ils ont une fille. Le film dépeint une relation romantique, violente, artistique, alcoolisée, stone, jalouse. Sabu : Peut-être. C'est vraiment ça qui est important, quand on l'écoute ? - Mais ce n'était pas un peu... encombrant ? - Oui... Non... Ils prenaient trop de somnifères (pas de drogue au Japon : à l'époque on peut en prendre pour vingt ans pour un joint. Somnifères et calmants sont les seules défonces de choix.) Mais ça n'affectait pas sa musique. En fait, ce film, ça pourrait être l'histoire de n'importe quel couple d'artistes à la relation torturée, ça ne veut pas pour autant dire que l'acte de création était lui-même torturé. Abe était trop certain de ce qu'il devait faire, et de ses moyens. De temps en temps dans le film, un vrai « témoin » de l'époque lâche quelques confidences dans un bar. Keiji Haino vient nous expliquer que Abe était un connard arrogant qui ne se souciait pas de son public et que l’extrémisme de sa musique en masquait la pauvreté. Sabu : Bof... Non... Non, je ne vois pas. Moi, en revanche, j'ai vu. Quand quelques années plus tard j'enregistrai dans cette même salle, Kura-No-Ne, Sabu et Akira Sakata en duo, il y avait un couple de retraités au dernier rang... Au moment où le duo franchit le mur du son, dans les premières secondes donc, ils sortirent posément un cadre orné. Dans le cadre, le sourire d'un ado, pas même la vingtaine. Leur fils décédé avant Abe. Il avait beaucoup suivi Overhang-Party. Abe et Sabu avaient beaucoup discuté avec lui après les concerts. Et avec eux, les parents, aussi, qui venaient le chercher. Alors ils avaient continué à emmener leur fils écouter Sabu, quand ils passaient à Tokyo. Après le concert Sakata, un peu nerveux, leur parle, et je me tiens à leurs côtés. Le cadre a réintégré son emballage. Sakata m'explique. Je dois boire pour me soutenir, et Sakata aussi. Avant que je craque, Sakata me glisse, Ah oui, oui, il était attachant, Abe. Il fallait suivre mais il était attachant.
A partir de 1976, quand sa notoriété est faite, et que ses soucis domestiques font place à la solitude, Abe change son rapport à la performance. Il n'aime plus monter sur scène : il préfère jouer depuis le public, ou depuis le bar et, il est vrai, si l'inspiration n'est pas authentique, il s'en excuse et ne joue pas, quitte à avoir une explication houleuse avec le patron du lieu ou le public même (ce qui fit sourire Sonny Simmons, qui adhérait à la même éthique difficile à comprendre de l'extérieur). Le silence avait fait son apparition dans sa musique, et une sorte de calme tout de tension, de désespoir. Moins d'explosions de rage (mais celles-ci – de plus en plus dangereuses, physiquement dangereuses). Quête de dynamiques différentes à la guitare, à l'harmonica, aux percussions, aux flûtes. Mais qui a écouté le vaste corpus des derniers enregistrements de Abe, souvent négligés au profit de Overhang-Party, ou de son œuvre antérieure à 1975, sait que ses idées se raffermissaient. Il lui venait peut-être enfin l'idée d'évoluer, durer. Sabu semblait avoir sur lui une influence bénéfique, sur scène au moins. Certains malentendus n'en devenaient que plus pénibles. Quand le duo se vit offrir une participation « prestigieuse » aux projets de Milford Graves et Derek Bailey à l'été 1977, navré pour la légende – ceci n'enlève d'ailleurs en rien à la beauté de Meditation Among Us et à l’intérêt de Duo & Trio Improvisation - le clash était inévitable. Abe sentit qu'on ne le laissait pas s'exprimer. Que Graves et Bailey avaient des idées arrêtées sur l'improvisation, qui les cantonneraient à la position de sidemen. Pire, qu'on attendait de lui autre chose que ce que sa voix intérieure lui dictait – de revenir à la colère aveugle, dans laquelle Graves et/ou Bailey voyaient une analogie à la forme d'intensité qu'ils développaient dans leur musique. Furieux, Abe leur en donna pour leur argent, et au-delà. Le producteur dût intervenir avant que tout le monde ne quitte la surenchère générale, cacophonique. Sabu, convié aux enregistrements, resta chez lui sans donner signe de vie. Abe rentra dans le rang. La sortie des deux albums ajouta à la frustration du duo. Overhang-Party n'avait de cesse d'écumer les petits clubs japonais, plus que n'importe quel musicien d'avant-garde de l'époque, et n'avait toujours pas de contrat discographique. A bientôt trente ans d'ailleurs, Abe n'avait sorti qu'un disque, en 1970, avec Takayanagi. Un autre, un solo, était sorti sans son autorisation en 1972. Depuis, rien, malgré sa prééminence sur la scène...
Tourner, tourner... Encore des chambres d'hôtel, encore des patelins pas très vivants, encore des cachetons. 1979, pourtant, paraît promettre le « big break ». Le 13 janvier 1979, Overhang-Party est enfin promis dans un grand festival. Un gros festival. Programmé ! Soejima parle d'un disque, sur le nouveau label qu'il gère, Uranoia ! C'est le cœur du deuxième été – et au Japon, ça peut cogner – Sabu et sa femme prennent des vacances. Juillet, août, soirées chaotiques au club Gaia, toutes publiées dans les années 1990 dans un gros coffret. (Je pourrais en dire plus sur ces soirées si les notes de chacun des volumes avaient été traduites... Oki a écrit celles du volume 9, mais ce sont des impressions générales sur son jeu.) Abe saigne littéralement sur son saxophone, les auteurs des notes témoignent à demi-mot d'une attitude musicalement et humainement parfois auto-destructrice. L'audience, bien que loyale, s'offusque quelquefois de son insistance à se produire en multi-instrumentiste – là encore, on voudrait qu'il donne de long soli furieux jusqu'à tomber... Ces longs soliloques cristallisent l'essence du « nouveau » Abe. Les bandes de Mannyoka/Banka, enregistrées avant les vacances fatidiques de Sabu, celles du double LP historique A Tribute To Kaoru Abe, enregistrées le 13 août, le montrent lutter pour intégrer ce stream-of-consciousness à la dynamique du duo, Sabu se montrant particulièrement réceptif, fort de ses expériences chicagoannes avec l'AACM. The Last Recording (29 août) laisse deviner une certaine impatience, le set choisi est court, l'improvisation à l'os, l'audience de Hokkaido plutôt froide. Abe n'attend que de revenir à Tokyo pour le prochain concert du duo, le 10 septembre. Les deux amis ont convenu de se retrouver chez la mère d'Abe le 7. A la dernière minute, pour faire plaisir à sa femme, Sabu prolonge le séjour de deux jours. Le 8, ils s'appellent pour échafauder une tournée autour du festival cet hiver. Sabu retourne à la plage, Abe se fait chier, sort, rentre, prend des somnifères, oublie qu'il les a pris, prend d'autres somnifères, ou bien le sait-il parfaitement et se suicide, on peut faire ça aussi, quand on se fait chier. Toyozumi arrive chez Madame Abe le 9, et le corps est dans ce salon que je regarde sur les photos, que désormais des centaines d'auditeurs découvrent dans ce disque édité dans quarante ans. Sabu éclate de rire. La dernière bonne blague d'Abe, c'est que les ambulanciers n'arrivent pas à manœuvrer la civière dans l'escalier trop étroit ! Sabu écarte tout le monde, charge le corps d'Abe, peine quatre étages jusqu'au véhicule. « Nothing too serious, as usual. »
Au printemps suivant, Soejima lui offre une session en studio. Ce sera The Masterpiece, et le dernier album sous son nom propre jusqu'en 1992. En tête du disque, Pray From K2 – To The Late Kaoru Abe. Il aura gravi ce sommet pour son ami finalement. Ce même printemps, Soejima publie le disque « posthume » de Overhang-Party, capté à peu près professionnellement lors de deux concerts. Pas vraiment une consolation, le batteur estime que ce n'est pas entièrement représentatif de leur synergie, mais la technologie de studio de l'époque ne permet pas encore de sauver, sans claquer des fortunes que Soejima n'a pas, les cassettes que Sabu a commencé à récupérer auprès des fans avec qui il garde contact. Sabu « fait carrière » sans s'y intéresser, jusqu'à ce jour de 1984 donc, où il ne prend pas l'avion. Abe continue à être mort, Sabu continue à être à moitié vivant. Ses parents sont fiers de montrer aux amis et voisins sa bobine sur les posters de prestigieux festivals européens, mais n'ont jamais ne serait-ce que dé-cellophané ses disques. Et lui répètent que tout ça va s'arrêter un jour et qu'il ne sait rien faire. Quelques années auparavant, il s'est choisi un Roshi (maître), Watazumi Doso, Trésor Vivant d'une branche du zen très particulière, qui accorde beaucoup d'importance au son et à l'exercice en plein air. Cette fois, Sabu arrête de picoler, s'en remet à lui, se recentre. Le moins possible de propositions de concerts furibards. Plus de noise, moins de free, plus d'impro. Ne plus chercher l'attention à tout prix, se concentrer sur les rencontres, surtout si elles peuvent devenir des amitiés. Ne plus chercher l'assentiment de l'Occident, jouer au contraire en Amérique du Sud, dans toute l'Asie. Depuis trente-cinq ans donc, il est l’infatigable pèlerin de l'impro, transportant dans son maigre bagage (Sabu, tu as oublié ton pantalon chez moi en 2012) une certaine sagesse, un discours de libre expression, de libre pensée, de vitalité, d'hygiène. Et on se promène avec l'Esprit, l'immatériel, la sensation : il a en quelque sorte rempli à sa façon le programme que s'était fixé Abe. Avec cet autre grand mystique, Wadada Leo Smith, il publie chez son coiffeur, l'inestimable Wataru Matsumoto (Barberfuji), un disque manifeste, Cosmos Has Spirit.
Parfois, dans la fièvre du concert, sa présence renvoie une image presque glaçante de ce que dût être ce duo, dont tous les témoins m'ont affirmé qu'il n'y eut jamais rien de plus intense au Japon. Oui, les quelques expériences de concerts que j'ai relatées sont pour relativiser. Cela se produit immanquablement en duo avec un saxophoniste (mais pas Brötzmann ou Gustaffson : il les aime beaucoup, mais ce serait trop facile de les laisser aller par là – clin d’œil). Et il le dit, ce n'est pas entièrement bon pour lui. Après, il se sent « funny in the head ». Quand je lui demandai qui, lui qui avait joué avec tous les jazzmen et improvisateurs qui ont compté, avait réellement changé sa musique (quelle question con, désolé!), il me répondit qu'il avait rencontré trois Saints : Muhal Richard Abrams, Misha Mengelberg et Watazumi Doso. Je fus surpris qu'il ne mentionne pas Abe et Takagi. Non, ça, c'est trop personnel, dit-il. Cela reviendrait à parler de lui.
Kaoru Abe meurt cinq mois avant son trentième anniversaire. Il aurait fêté ses 70 ans ce 3 mai 2019. Toutes les morts prématurées entraînent de ces questions superflues – dans quelle direction serait-il allé, si sa carrière avait vraiment décollé dans les années 1980, allait-il changer, cette volonté de fer se serait-elle brisée, est-ce qu'il aurait essayé quelque chose de radicalement différent... Au lieu de quoi, nous n'avons que des réponses sur son passé musical. 28 albums auront vu le jour après sa mort. Peu d'artistes peuvent s'en vanter (dit ainsi... là où ils sont, ils s'en moquent bien, peut-être...). Mais finalement, ces disques présentent une image tronquée. Biaisée même : presque tous ont été péniblement arrachés à la boue magnétique de cassettes mono. Hum et Buzz, ces deux démons, ont enterrés la conversation solitaire du saxophoniste avec lui-même, avec ses doutes, avec son désespoir. Le maître des dynamiques infimes, des cliquetis, des soupirs, nous est inconnu. Et quand quelque chose en subsistait, les producteurs bien intentionnés, prisonniers de l'image d'un Overhang-Party et d'un Abe monstres sacrés et fouteurs de merde, ont sabré. Ce qu'ils ne cherchaient pas particulièrement à entendre et à donner à entendre, je l'ai écouté patiemment avec Sabu à la source – certains de ces disques sont à refaire. Ce Abe-là nous est curieusement contemporain. Par un curieux renversement, les cassettes utilisées pour Mannyoka/Banka avaient subi le sort inverse. Les bastons les plus salaces avaient rongé la bande. Les dialogues méticuleux étaient intacts. Une tête d'écriture farceuse. Mais le mal est fait d'une façon ou d'une autre : puisqu'il n'a pas été entendu de son vivant, il est devenu la figure tutélaire des noiseux paroxystiques de tous poils (heureusement : ceci jette un pont entre jazz et noise). Sabu espère que l'écoute des trois doubles albums qui sont le corpus désormais définitif de Overhang-Party rééquilibrera cette perception.
Un dernier mot d'analyse toute personnelle, pour ne pas se faire des amis. Dans les articles récents traitant de sa dernière période, je continue de lire qu'enregistrer avec Milford Graves et Derek Bailey a été un moment charnière pour lui. Je crois avoir suffisamment laissé entendre ce qui s'était réellement passé pour que l'on sache à quoi s'en tenir (j'aurais voulu avoir les témoignages de MM. Kondo et Tsuchitori, mais Sabu ne les savait pas intéressés...). Honnêtement : nous n'en savons rien. Sabu ne sait pas ce que Abe écoutait en matière de free et d'impro, je ne le sais pas et, plus important, ces critiques ne le savent pas non plus. Ces vues sont donc parfaitement ethnocentriques. Comme si l'évolution d'un artiste Japonais ne pouvait trouver d'explication que dans l'exposition de celui-ci à une influence occidentale. Je rappellerai volontiers que les dynamiques extrêmes, les silences, la méditation, le minimalisme étaient solidement ancrés dans la culture japonaise des siècles avant la naissance de Zarlino.
La postérité induit de ces déformations. Surtout quand la barrière du langage est si haute que l'intérêt du sujet n'entraîne pas automatiquement de traduction. D'un point de vue occidental, Kaoru Abe restera longtemps unheimlich – l'inquiétante étrangeté chère à la psychanalyse. Est-ce qu'il était une extension exotique, un rejeton isolé du Kaputtspiel ? Il est vrai que sa musique était bien un assaut planifié contre la culture et la société de son pays, mais il refusait le phénomène de groupe, la communauté, il ne cherchait pas à libérer les autres, cette rébellion était toute personnelle. Est-ce qu'il était un précurseur intuitif des communications empathiques de Derek Bailey ? Mais je ne vois pas, justement, ce qui dans le corpus auquel il avait accès au Japon en 1968-1970, lui aurait permis d'aboutir à des conclusions parallèles à celles de Bailey. Il faut peut-être tout simplement balancer toutes ces considérations aux orties, les comparaisons ne résistent pas à l'écoute au feeling, insiste Sabu. Il serait suprêmement, et juste cela, il serait temporairement, l'incarnation de quelque chose de spécifiquement japonais, ce continent oublié de la musique expérimentale, qui doit bien peu à nos jeunes civilisations.


Discographie
Double datation : la première date est la date d'enregistrement de la musique, la seconde la date de première publication.
Masayuki Takayanagi/Kaoru Abe – 解体的交感 (Sound Creators Inc., 1970) Creative Destruction DIW415
(Kaitaiteki Koukan)
Kaoru Abe – 1972 Winter (Sound Works, 1972)
Milford Graves – Meditation Among Us (Kitty Records, 1977)
Derek Bailey – Duo & Trio Improvisation (Kitty Records, 1978)
Overhang-Party (Kaoru Abe/Sabu Toyozumi) – Overhang-Party – A Tribute To Kaoru Abe (ALM-Uranoia, 1978-1979)
Kaoru Abe – 彗星 Partitas-Unfinished (Nadja, 1973-1981)
Kaoru Abe/Motoharu Yoshizawa – <Nord> Duo '75 (ALM-Uranoia, 1975-1981)
Kaoru Abe – Mort à Crédit = なしくずしの死 (ALM-Uranoia, 1975-1983)
Kaoru Abe – Last Date 8. 28, 1978 (DIW, 1978-1989)
Kaoru Abe – Solo Live At Gaya Vol. 1-10 (DIW, 1977-1978/1990-1991)
Kaoru Abe – Studio Session 1976.3.12, The Documentary Of Solo Improvisation (Vivid Sound, 1976-1992)
Kaoru Abe – またの日の夢物語 Solo.1972.1.21 (P.S.F., 1972-1994)
Kaoru Abe/Nitta Kazunori/Senda Keiichi - 19703, 新宿 (P.S.F., 1970-1995)

Kaoru Abe + Sabu Toyozumi (guest) – Solo Live At Gaya box set (DIW, 1977-1978/1995)
Kaoru Abe – 暗い日曜日 (Wax Records, 1971-1997) Kurai Nichiyoubi (Sombre dimanche)
Kaoru Abe/Yasukazu Sato – アカシアの雨がやむとき (Wax Records, 1971-1997)
Acacia no ame ga yamu toki
Kaoru Abe – 風に吹かれて (Wax Records, 1971-1997)
"Mata no hi no yume monogatari" ou Féerie pour une autre fois
Kaoru Abe – 恋人よ我に帰れpt.II (Wax Records, 1971-1997) Lover, Come back

Kaoru Abe + Motoharu Yoshizawa (guest) – Live At Passe-Tamps 1-18 (Passe-Tamps Disk, 1974-1976-1977/1999-2000)
Kaoru Abe/Motoharu Yoshizawa/Toshinori Kondo/Derek Bailey – Aida's Call (Starlight Furniture Co., 1978-1999)
Kaoru Abe/Hiroshi Yamazaki – Jazz Bed Duo 1971 (P.S.F., 1971-2000)
Masayuki Takayanagi/Kaoru Abe – 漸次投射 Gradually Projection (DIW, 1970-2001)
Masayuki Takayanagi/Kaoru Abe – 集団投射 Mass Projection (DIW, 1970-2001)
Kaoru Abe – 木曜日の夜 (P.S.F., 1972-2003)
Recorded live on July 13, 1972 at Pulcinella, Shibuya, Tokyo
Kaoru Abe – The Last Recording (DIW, 1978-2003)
Derek Bailey/Kaoru Abe/Toshinori Kondo/Toshi Tsuchitori/Motoharu Yoshizawa – The Music... Hardcore Jazz (Kitty Records, 1978-2003)
Overhang Party (Kaoru Abe/Sabu Toyozumi) – Senzei (Qbico, 1978-2004)
Kaoru Abe – 遥かな旅路 (P.S.F./Youth Inc., 1973-2012) Recorded at Pit Inn thea room; My foolish heart
Kaoru Abe + Hiroshi Yamazaki, Nitta Kazunori, Senda Keiichi (guests) – CD Box 1970-1973 (Youth Inc., 1970-1973/2012)
Kaoru Abe + Masayuki Takayanagi, Unknown (guests) – 未発表音源+初期音源 (Youth Inc., 1970-1973/2012)
Kaoru Abe/Keizo Inoue/Tatsuya Nakamura – Live At 八王子アローン Sep.3, 1977 (DIW, 1977-2015)
Overhang Party (Kaoru Abe/Sabu Toyozumi) – Mannyoka/Banka (NoBusiness Records, 1978-2019)

 

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11 septembre 2019

Mort à Crédit : Kaoru Abe (par Guillaume Belhomme)

Mort à Credit CD cover recto-verso

La vie de Kaoru Abe (1949-1978) ne m’a pas été racontée – je ne l’ai ni lue (La valse sans fin, de Mayumi Inaba, qui paraît ces jours-ci en français chez Philippe Picquier) ni vue (Endless Waltz, de Kôji Wakamatsu). Si je crois pouvoir l’entendre, je ne lis pas le Japonais et ai donc dû attendre que Kato David Hopkins traduise en anglais Soejima Teruto (Free Jazz in Japan: A Personal History) pour en apprendre sur le saxophoniste autrement que par le biais de son langage : son premier concert donné à 19 ans, son approche d’Itaru Oki verre de saké en main, sa rencontre et ses conversations avec Masayuki Takayanagi, son accrochage avec Milford Graves, ses addictions (c’est un joli mot, « addiction », en plus d’être un processus), son rapport difficile au public, ses derniers échanges avec Sabu Toyozumi… Son amour des lettres, aussi – françaises, qui plus est. Ainsi, à l’écriture de Céline, écrivain qu’il prise vraisemblablement plus qu’aucun autre et qu’il a plusieurs fois cité, Kaoru Abe fait écho quand il confesse : « J’ai un fort sentiment de haine et plus je le ressens mieux je sonne ».
 
Mort à crédit renferme six nuances de ce « sentiment » : fait d’extraits de concerts donnés seul à l’alto et au sopranino les 16 et 18 octobre 1975, le disque – le second, c’est-à-dire le dernier, qu’Abe publiera de son vivant – commence par un passage de la lecture enregistrée par Michel Simon du Voyage au bout de la nuit : Ça a débuté comme ça. Voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés place Clichy un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu’un bond d’enthousiasme. – J’vais voir si c’est ainsi ! que je crie à Arthur, et me voici parti à m’engager, et au pas de course encore. Si le livre n’est pas le bon, il suffit d’en comprimer l’extrait (c’est un processus, « addiction », en plus d’être un joli mot) pour commencer à évoquer le disque qui nous intéresse : Ça a débuté comme ça, et au pas de course encore.
 
C’est que Mort à crédit reste à écrire, c’est-à-dire : à improviser. Entendre Kaoru Abe n’est pas forcément le comprendre, mais plutôt le laisser aller et puis faire en essayant, au mieux, de le suivre : hors du commun, son langage peut d’abord rappeler aussi bien Ornette Coleman, Albert Ayler ou Eric Dolphy que George Gershwin ou Louis Armstrong : c’est « Alto Improvisation No. 1 », soit « What A Wonderful World » mis au jour par la purge entre de faux élans mystiques et de vrais morceaux de mélancolie. Abe s’écarte du micro et remplit tout l’espace ; il y revient pour faire œuvre de digression : abattre ce reste de mélodie qui menace encore, insister sur une note comme pour la pousser à la faute. Bel et bien engagé, le saxophoniste envisage sa deuxième improvisation à l’alto en tirailleur contemplatif, les courts motifs d’aigus ou les descentes de graves disputant aux couacs et aux cris une progression rampante mais non pas apaisée, quand, sur les troisième et quatrième, il soumet l’instrument aux tremblements voire aux convulsions, aux dérapages et aux rabattages, aux rabâchages et aux contorsions… Au sopranino, le musicien tresse d’autres motifs et même quelques mélodies : les entortillements de la première improvisation rivalisent alors de mystère avec les silences qui régénèrent la seconde, qu’Abe terminera sur un air de fête désolée, en seul et unique protagoniste d’un tortueux défilé. D’expressions lumineuses en comptines angoissées, en multipliant les propositions et en jouant de ses doutes, c’est pourtant là un seul et même langage, qui déconcerte et bouleverse. Si Abe en a égaré l’air, sa mélodie existe bel et bien : sourde, voilée, qui cherche non pas sa place mais sa chanson.
 
Malgré les efforts, Mort à crédit reste donc à définir, c’est-à-dire : à réécouter. Chose faite, et avant d’aller en entendre d’autres, des saxophonistes à l’introspection agissante (Mototeru Takagi, Masayoshi Urabe ou Harutaka Mochizuki qui disait hier au son du grisli avoir abandonné les synthétiseurs pour le saxophone après avoir entendu Abe sur CD), conclure cette nouvelle écoute par la lecture d’un morceau du roman éponyme – après tout, avant de l’inspirer, Céline n’a-t-il pas, comme pressé par le temps et sûrement amusé de l’anticiper, signé la plus juste chronique jamais écrite d’un enregistrement de Kaoru Abe ? et en le faisant parler encore : Ma grande rivale, c’est la musique, elle est coincée, elle se détériore dans le fond de mon esgourde… Elle en finit pas d’agonir… Elle m’ahurit à coups de trombones… Je joue du triangle des semaines entières… Je ne crains personne au clairon. Je possède encore moi tout seul une volière complète de trois mille cinq cent vingt-sept petits oiseaux qui ne se calmeront jamais… C’est moi les orgues de l’univers… J’ai tout fourni, la bidoche, l’esprit et le souffle… Souvent j’ai l’air épuisé. Les idée trébuchent et se vautrent. Je suis pas commode avec elles. Je fabrique l’Opéra du déluge.
 
* http://grisli.canalblog.com/archives/2018/09/17/36711296.html
Ce sont là quatre improvisations. La première pièce, si ce n’est sur sa fin, est assez loin du free jazz de Kaoru Abe, mais on peut y entendre en effet cette variété de sons dont tu parles, une sorte d’ « expressionnisme blanc », avec autant de notes que de vents à passer, de grognements, de grincements…
grisli.canalblog.com
 
 
Guillaume Belhomme
pour Guy Sitruk
* Double album disponible sur Discog, autour de 50€, et sur JapanImprov autour de 29€. Dans les deux cas, prévoir les frais de transport.
En attendant, avec les limites du web, une version Full Album est disponible sur Youtube. Pour info, l'extrait lu initial est à d'assez piètre qualité. C'est là : https://youtu.be/KgbLzbAt8Ag


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10 septembre 2019

Kaoru Abe « Acacia No Ame / Live vol.1 » Tokuma TKCA71096 (par Michel Henritzi)

Kaoru Abe Acacia no ame

 
« Et tu étais couché sur la banquette dans ce moment hors du temps sous la lumière de la petite ampoule rouge du bus et tu voyais les rideaux de l'éternité s'écarter pour que ta main commence et afin que tu puisses être l'affecteur – et l'effecteur – du complet demi-tour et du profond renouveau de la robe virevoltante de la littérature mondiale jusqu'à ce qu'elle devienne quelque chose sur quoi un homme puisse poser ses yeux et lire sans discontinuer pour le plaisir de lire et le plaisir de sa langue dans sa bouche et non simplement ces insipides histoires d'une aridité insipide et d'une paranoïa florissante et pourquoi l'image cependant – écoutons le Son de l'Univers, fils, et plus de demi-balivernes- » Jack Kerouac, « Vieil Ange de Minuit » ed. Gallimard.
 
1978, déjà parti, barré dans la mythologie nécrophage des grands incendiaires, l'altoiste Kaoru Abe s'est éteint dans l'excès des drogues, le constat clinique sera radical : overdose, le paradis ou l'enfer. Il avait 29 ans. Errant dans les marges d'un jazz d'importation, dans sa part sauvage, réfractaire aux petits commerces d'ambiance, il partagera dans le désordre des seventies avec le guitariste Masayuki Takayanagi et le contre-bassiste Motoharu Yoshizawa ce bruit insoumis, d'autres, amateurs, le corps traversé, parleront de free-jazz. Kaoru Abe préféra les impasses de l'extrême radicalité à la misère morale de la répétition, du ressassement, dans l'écoute d'une fondamentale de la partance, des harmoniques d'une liberté musicale, hors.
Tokuma édite trois volumes live enregistrés lors d'une tournée en 71 de Kaoru Abe (aux sax alto, clarinette basse, harmonica) avec le percussionniste Yasukazu Sato, courant de salles de bar en amphithéâtres d'universités pour déballer leur fratras intime et habité. Kaoru Abe partage avec Albert Ayler non seulement les corridors où errent les mythes d'une jeunesse dévorée, mais le phrasé halluciné d'un vent ascendant, creusant les rangs d'un public effrayé, explosant des thèmes d'une infinie mélancolie, caressant le corps libidineux de son instrument, quittant le spectacle pour une danse intérieure votive. Ce sont les restes d'une incandescente beauté qu'on ramasse ici, à se brûler le crâne. Ascension pour rejoindre les anges défroqués redevenus des hommes, se heurtant aux limites d'un espace scénique trop étroit, il lui fallait partir à travers ce jazz libertaire, à bout de souffle pour trouver d'autres portes à défoncer, pousser les nuages vers d'étranges desseins.
C'est avec Charles Gayle que Kaoru Abe partage l'ivresse absolue d'un son pris de vertige, dans la dépense magnifique d'une technicité effrayante. Il y a cette courte improvisation déprimée de Abe à l'harmonica, crachant l'air à travers ce bout de métal, un blues asthmatique s'effondrant dans les stridences de l'alto, comme des chaines balancées, courant dans un inconnu trop vaste. L'alto de Abe veut le hurlement, il veut gémir, il feule, chante dans toutes les langues; comme Ayler il est de ces perdants magnifiques qui font l'Histoire dans ses marges, suicidés trop jeunes.
Si Keiji Haino est un ange des ténèbres, Kaoru Abe est celui d'une nuit qui fut, pressentant dans trop de mélancolie et de rages des lendemains qui ne chanteront pas. Sombre dimanche …
 
Michel HENRITZI
Chronique parue dans Revue & Corrigée #38, décembre 1998
  • Michel Henritzi est l’auteur de « Jazz au Japon » , l’un des articles de « Polyfree, la Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)» rassemblés par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont
  • Sombre dimanche : piste 2 de l’album
  • Je ne sais si l’album est encore disponible ou pas. Il a été édité en 97 chez Wax Records puis réédité en 2003 chez Polystar (Polystar Jazz Library, MTCJ-5505 Japan CD). Je n’ai pas trouvé de disponibilité sur les grandes enseignes en ligne. À moins que votre disquaire vous le trouve, il est possible de l'acheter sur Discog (32€ hors frais de port, mais les prix changent; lien ici)
    A attendant, avec une qualité de son limitée, on peut faire connaissance avec cet album via un lien vers ce « full album » sur YouTube

 

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09 septembre 2019

Free Jazz au Japon : préface par Takeo Suetomi (Chap Chap records)

 

Chap Chap Records



Maintenant, le Japon regorge de musiques variées.
Cependant, il est difficile de dire que le free jazz des années 1960 aux années 1970 est en cours de réévaluation au Japon.
En attendant, j'entends dire que le free jazz japonais - en particulier Kaoru Abe, Masayuki Takayanagi - attire l'attention à l'étranger. C'est surprenant et agréable.
Au Japon, depuis le milieu des années 1960, d'autres musiciens de pointe tels que Masahiko Togashi, Motoharu Yoshizawa, Mototeru Takagi, Yoshisaburo Toyosumi, Itaru Oki, Masahiko Satoh, etc. expérimentent avec essais et erreurs. Ils ont élaboré leur propre musique, différente de celle du Free jazz occidental.
Aujourd'hui même, Itaru Oki, Masahiko Satoh, Yoshisaburo Toyozumi, etc., continuent de se produire, et vous pouvez écouter leur performance à travers le monde, à tout moment.
Leur créativité est toujours vigoureuse. Ce n'est pas un sillage qui s'effiloche.
J'aimerais que vous écoutiez aussi leurs performances d'aujourd'hui.
(Takeo Suetomi)

Takeo Suetomi vous propose, en guise d'illustration de son propos, l'accès à sa bibliothèque YouTube, et pour commencer, à cet enregistrement du 22 mars 1994, avec Sabu Toyozumi et Wadada Leo Smith. Dans cette pièce, Sabu Toyozumi choisit de laisser l'espace à Leo Smith tout en créant un climat propice à la transe, en particulier à partir de la 7e minute. Et, bien sûr, ça marche. Wadada Leo Smith tout à l'intérieur de son chant, se met à se dandiner sans peut-être s'en rendre compte, et nous livre un moment d'une sensibilité intense.

Une seconde vidéo du même concert est disponible là: https://youtu.be/Nj5_dD6baRU
Il existe un enregistrement live de ce duo au Hair Salon Fuji, le 13 avril 1992, Cosmos has spirit, quasi introuvable aujourd'hui, et un autre, Burning Meditation, de 1994 publié chez NoBusiness Records
. La consultation des informations de NoBusiness et de la vidéo nous révèle qu'il s'agit bien d'un extrait du concert publié en version longue (reférence NBCD110) et en vynile (NBLP120).
Sur le site de NoBusiness on trouve quelques liens vers des chroniques dudit album


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05 septembre 2019

Une quinzaine avec Kaoru Abe

Kaoru Abe

Qui est donc Kaoru Abe ? Quelle a été son influence sur la scène du Free, de l’impro et des autres musiques au Japon ?
Ces questions sont à l’origine d’une série de publications qui auront lieu sur ce blog à partir du lundi 9 septembre, date anniversaire de la mort de Kaoru Abe, en 1978.
En fait ces questions découlent de l’écoute de quatre récents albums de/avec Rick Countryman : Chasing the sun (bientôt chroniqué), Sol abstraction, Jya-Ne et Center of Contradiction, tous crédités au batteur Sabu Toyozumi.
Dans chacun de ces albums, Sabu Toyozumi se révèle être un batteur d’exception, subtil et inventif, tout entier dans une forme de sacerdoce consistant à ouvrir des espaces à ses partenaires.
Quelle a été la carrière de ce musicien de 76 ans ? Sur wiki (en anglais https://en.wikipedia.org/wiki/Sabu_Toyozumi ) on apprend qu’ils furent un groupe très restreint à ouvrir la voie du Free au Japon à la fin des années 60 avec Kaoru Abe (as)  , Masayuki Takayanagi (g) et quelques autres.
En recherchant les albums de ces musiciens, une publication récente sur Nobusinessrecords attire l’attention : Mannyoka, un duo incandescent Kaoru Abe et Sabu Toyozumi. D’où les questions du début de cet article.
Pour tenter d’y répondre, il suffirait a priori de parcourir les ressources de l’Internet. En fait, on y apprend peu de choses.
Une présentation sur AllMusic par Eugene Chadbourne (https://www.allmusic.com/artist/kaoru-abe-mn0000366246/biography) semble ne retenir que quelques points : le côté tragique de sa courte vie, une sonorité abrasive, quasi caricaturale, et la chance qu’il aurait eu de jouer avec Milford Graves et Derek Bailey, tout en reconnaissant que la scène japonaise tarde à produire un autre talent de cette envergure.
Milford Graves, pourquoi pas, mais Kaoru Abe jouait bien avant déjà avec Sabu Toyozumi ! Et sa coopération avec la vedette US n’aura duré que le temps de l’enregistrement : incompatibilité ! N’y aurait-il pas là une forme de suffisance occidentale ?
Sur l’aspect sulfureux de la vie de Kaoru Abe, un biopic a été réalisé (https://www.imdb.com/title/tt0291149/). Par ailleurs, un ouvrage a été écrit par Teruto Soejima sur l’émergence du Free Jazz japonais, récemment traduit en anglais (« Free Jazz in Japan : A personnal history » publié chez Public Bath Press) dans lequel il revient sur cette vie agitée . On pourra en lire la chronique par Pierre Crépon (en anglais) là : http://pointofdeparture.org/PoD67/PoD67Japan.html
Pour y voir plus clair sur l’importance de Kaoru Abe, pourquoi ne pas interroger le fondateur du label ChapChap, Takeo Suetomi, éditeur de Chasing the sun, cité plus haut ? Tout autre avis que celui d’Eugene Chadbourne ! Il considère que Kaoru Abe est un musicien très important sur la scène des musiques radicales du Japon. Et de citer quelques albums indispensables (voir plus bas).
Un rapide tour sur les sites francophones ne permet pas d’en savoir davantage, hormis deux citations spontanées sur « le son du Grisli » d’un des créateurs japonais actuels, Harutaka Mochizuki
Interrogé à son tour, le responsable de ce site, Guillaume Belhomme , me conseille de me mettre en rapport avec Michel Henritzi, et se déclare prêt à contribuer à cette série d’articles en gestation. Ce serait « Mort à Crédit ».
Michel Henritzi est l’auteur de « Jazz au Japon » , l’un des articles de « Polyfree, la Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)» rassemblés par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont. Il répond favorablement à ma requête en acceptant de transcrire trois de ses chroniques déjà publiées dans « Revue & Corrigée ».
Le livret de l’album de chez Nobusinessrecords, dû à Julien Palomo, laisse apparaître une vue plus complexe, moins géo-centrée de la vie et de l’importance des deux musiciens. Il prend d’ailleurs quelques distances avec l’ouvrage de Teruto Seojima. Interrogé, Julien Palomo s’engage à produire une version complétée dudit livret pour publication.
Au-delà de ces chroniques, Takeo Suetomi, patron du label Chap Chap, qui a produit le dernier "Chasing the sun" avec Sabu Toyozumi, a accepté d'écrire quelques mots de préface à cette serie, préface qui peut tout aussi bien être lue comme une forme de conclusion.
Par ailleurs, Pierre Crépon (déjà cité) m'informe d'une playlist sur Wire et me propose de fournir une discographie de cette période du Free du Japon. Il s'agit de l'extrait d'un ouvrage collectif (non encore traduit du japonais) qui est une sorte de référence. Parmi les auteurs, Sabu Toyozumi et Takeo Suetomi. Interrogé, ce dernier en est ravi et donne son accord pour publication dans notre série.
Enfin, Guillaume Belhomme vient de publier, toujours dans Wire, une liste d'albums sur le thème de l'amitié franco-japonaise dans ces aventures musicales; il me permet de la relayer.
Avec ma propre chronique de l’album déjà cité, Mannyoka, ces dix articles seront publiés sur ce blog, un par jour ouvrable (le week end, on reprend son souffle).
Il s’agit souvent d’albums peu disponibles dans nos bacs. Quand c’est le cas, un lien est proposé vers une ressource en ligne, accompagné des références discographiques afin de permettre à ceux désireux d’écouter cette musique dans de bonnes conditions, d’aller solliciter un disquaire militant, de consulter des sites de ventes en ligne comme discog, ou de commencer une traque obstinée desdits albums partout où c’est possible : cette quête est en soi source de plaisir. Deux sites de vente en ligne méritent une attention particulière :
C’est d’ailleurs en hommage à JapanImprov que la série d’articles sera réunie dans la rubrique ImproJapon de ce blog.
Michel Henritzi et Julien Palomo ( lire chronique) sont eux-mêmes des musiciens exigeants.
D’autres contributions sont prévues pour compléter cette rubrique. Il est possible aussi que d’autres plumes veuillent se saisir de cette occasion pour faire mieux connaître la richesse peu commune de ces musiques.
Réjouissons-nous que des musiciens de premier plan du Japon aient choisi la France pour exercer leur art, comme Itaru Oki, Makoto Sato et bien d’autres.
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Albums essentiels de Kaoru Abe spontanément cités par Takeo Suetomi (label Chap Chap)
« His only album released before (his death) was "Mort A Credit". After his death, Sabu Toyozmi "Overhang Party (ALM / 1978) / Senzei (QBICO / 1978)", "Partitas (Trio / 1975)", "Nord" with Motoharu Yoshizawa (ALM / 1975)", "Jazz Bed" with Yasuhiro Yamazaki (ds) (PSF / 1971) ", " Mata No Hi No Yume Monogatar" (solo 1972)(PSF / 1972), "Hikarigagayaku Nintai" (PSF / 1972)", "Mokuyobi o Yoru" (PSF / 1972)", "Studio Session 1976" (Art Union / 1976)...»
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Cette série d'articles a aussi bénéficié de l'aide décisive de Ernst Nebhuth et de l'équipe d'Inconstant Sol (Nick, Sotise, Oxylib ...). Inconstant Sol joue un rôle particulier pour faire connaître des albums de jazz absolument introuvables par ailleurs. Et sitôt qu'ils sont re-publiés quelque part, les liens sont désactivés.
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02 septembre 2019

Motion has not ceased yet (for Yves Tanguy) (album numérique)

motion has not ceased yet cd cover

Une forme d’hommage à ce peintre surréaliste de la première moitié du XXe siècle.
Julien Palomo propose dans ce nouvel album un voyage étonnant dans des contrées inédites, à l’image de celles proposées par Yves Tanguy. Pour cela, il retourne en Bretagne, pays du peintre, pour y écouter la nature, pour y lire les composantes du paysage comme une partition. «L'accumulation de roches, la flore féroce, les tours, tout est toujours là dans cette terre de mystère et de beauté. Je devais juste écouter. »
Julien Palomo, qu’on connaît comme créateur du label Improvising Beings est aussi un musicien à la sensibilité aiguisée qui s’exprime sur des machines électroniques dont les noms à la poésie mesurée refusent de s’inscrire dans ma mémoire.
Cela se présente comme un petit orchestre d’instruments électroniques dont les voix se mêlent, se répondent, s’éloignent, surgissent. On pourrait reconnaître çà et là quelques sons et boucles déjà rencontrés mais il s’agit ici de composer des agrégats sensibles, des images composites, de s’égarer dans des galeries riches en paillettes pour orpailleurs. C’est une sorte de stase émotionnelle en demi-teintes subtiles qui imprègne durablement.
Les titres aussi traduisent l’errance sensible : Extinction of useless lights, Zones d’instabilité, The tower of the sea ...
Un extrait à partager là :

Une hypnose longue (cent deux minutes !) et puissante qui vous est proposée pour ... 5€ (6€ avec TVA). Qu’attendez-vous ?
https://boubis.bandcamp.com/album/motion-has-not-ceased-yet-for-yves-tanguy
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Encore Julien Palomo :
Who? - Free Jazz producer turned Experimental Retro Pioneer.
How? - This is AAD. Oldies but goldies crafted with ARP 2600, EMS Synthi E, Eurorack, Solina, Farfisa.

What? - File under electronic/drone/noise/ambient/cute.

Boubi's


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26 juin 2019

Denis Charolles Octet et Surnatural Orchestra - Nuits des Arènes 15 juin 2019

Nuits des Arenes 2019


Du 13 au 16 juin 2019 se tenait le cinquième festival Les Nuits des Arènes (voir programme), aux Arènes de Lutèce bien évidemment, à l’exception du 13 où le festival était logé au Petit Bain.
C’est un jeune festival où vie artistique et citoyenneté se côtoient. C’est sa raison d’être. D’ailleurs, cette dimension citoyenne se retrouve toute l’année durant, une fois par mois, pour des échanges sur des sujets d’actualité. Par exemple, une soirée, à bord d’une péniche, avait pour thème la pollution des océans par des micro-particules de plastique. Pour être informées et participer à ces débats, il suffit de s’inscrire à la liste des Arènes ( https://www.nuitsdesarenes.com/ , rubrique Nous contacter).
Ce festival est animé par un jeune groupe de bénévoles et avec assez peu de moyens.
N’empêche , cette année, était programmée une soirée jazz, avec deux formations de belle taille : le Surnatural Orchestra et le Denis Charolles octet.

Denis Charolles micro lightJPG
Denis Charolles photo dolphy00

On retrouve donc ce dernier après la parution de leur superbe album « Duke et Thelonious » (voir chronique). Pas d’Aymeric Avice ni de Christophe Girard, mais avec Sylvain Bardiau (tp) et Charles Kieny (acc).
Dans ce vaste espace des Arènes, on pouvait craindre que le son se disperse, mais l’engagement militant du groupe et la douce fantaisie de Denis Charolles ont de nouveau opéré.
Le répertoire de l’album y avait sa place, bien sûr, mais il faut souligner qu’il ne s’agit pas là d’une problématique récente : on peut retrouver trace d’un concert au New Morning « En Campagnie de Duke et Thelonious », du 24 janvier 2012 (voir chronique). C’est dire que le répertoire peut dépasser les titres de l’album. De plus, comme dans la plus belle tradition du jazz, l’interprétation en public diffère assez de l’enregistrement. Une fête renouvelée.
Denis Charolles, lors d’une de ses prises de parole, à souligné l’importance et le plaisir de pouvoir réunir en concert une telle formation, un grand ensemble. C’est un superbe pont jeté entre deux des piliers du jazz, le Duke et Thelonious, pour rappeler affectueusement ce qu’on leur doit mais dans un jazz d’aujourd’hui .
À l’exemple de « Creole Rhapsody » du Duke ou folies instrumentales et glissandos nostalgiques se succédaient tout naturellement (Hugues Mayot et Raphaël Quenehen), où l’hommage flamboyant aux riches heures du trombone (Gueorguy Kornazov) côtoyait un lyrisme spontané et actuel de Sylvain Bardiau.


Tous n’ont pas été solistes dans cette pièce, naturellement, mais tout le concert durant, chacun a pu donner la dimension de son talent, y compris Charles Kieny dont c’était la première apparition dans la formation.
Quelques moments résistent à l’usure du temps comme lorsque Denis Charolles secoue une grosse caisse d’objets divers, sa «percuterie», tout comme il l’avait fait il y a quelques années au Studio de l’Ermitage (voir chronique).

Denis Charolles Octet light
photo dolphy00

Une belle fête d’une heure de chatoiements musicaux, de révérences nostalgiques et de surprises et frissons d’aujourd’hui.
Les musiciens : Denis Charolles, Julien Eil , Raphaël Quenehen, Thibault Cellier, Hugues Mayot, Gueorgy Kornasov, Sylvain Bardiau , Charles Kieny

Place ensuite au Surnatural Orchestra. Une formation nombreuse (19 musiciens), pour l’essentiel des instruments à vent mais où les percussions sont devant. Pas de contrebasse ni de piano, mais un sousaphone tenu par un Fabien Debellefontaine bien visible.
À noter une présence sur scène hors norme, avec des musiciens costumés, perruqués, changeant fréquemment de place, jouant les éclairagistes dérisoires pour les solistes du moment, trimbalant des échelles pour que plusieurs autres s’y installent.
Un groupe sans chef, nous dit-on, bien que Nicolas Stephan soit à la manœuvre depuis les origines et que les arrangements ne doivent pas grand chose à l’inspiration du moment. Il y a par moments, il est vrai, le Sound Painting, ce mode de composition de l’instant, où l’un des musiciens se place devant les autres et les « dirige » grâce à une codification précise des gestes.
L’humour est toujours là. En particulier avec Hanno Baumfelder, au trombone. Il y a quelques années déjà, au Studio de l’Ermitage, il proposait comme produit dérivé, la sueur des musiciens : chaque spectateur était invité à venir sur scène avec une éponge pour la recueillir en échange d’une obole. Cette année c’est un délire verbal sur « couche » en lieu et place de « coup » pour des expressions comme « du coup ». Délire verbal progressivement noyé par la masse orchestrale.
Un sens de la fête très aiguisé qui conduit à faire participer les spectateurs pour danser, se déguiser. Une forme de retour aux origines.
La musique jouée est celle de leur dernier album, Tall Man. Une remarquable puissance musicale n’excluant pas des passages très lyriques et des chants (en particulier Nicolas Stéphan).
La formation se renouvelle avec l’arrivée de Basile Naudet à l'alto, Camille Secheppet au baryton, Guillaume Christophel au ténor et Pierre Millet à la trompette (merci FD). On trouve la liste des Equipiers là : http://www.surnaturalorchestra.com/-L-orchestre-

Une vraie grande fête qui allait encore s’amplifier lors du 3e round, avec la présence simultanée des deux orchestres. Mais attention, «vous dansez, et nous on jouera». Le public ne se le fait pas répéter.
Vingt six musiciens sur scène ou avec le public ( Kornazov à dû s’absenter).
Et tout d’abord un chant éruptif de Nicolas Stéphan, qui en super showman, sait faire grimper l’ardeur d’une scène déjà bien festive. Après un solo au baryton de Camille Secheppet, c’est Sylvain Bardiau, cette fois au trombone, qui est invité sur le devant de la scène : une présence explosive, un moment purement jubilatoire. Puis c’est au tour d’Hugues Mayot d’être invité dans ce moment de fusion fraternelle. Le Surnatural rejoint progressivement le public pour faire la fête et profiter de l’octet de Denis Charolles. Sur un rythme antillais, deux superbes solos chaloupés et inspirés de Julien Eil et de Raphaël Quenehen. Une vidéo pour découvrir tout cela «en vrai».


On pourrait s’en tenir là. Mais ce serait sans compter sur l’enthousiasme de Denis Charolles et sa soif insatiable de musique. Il propose un rock, puissant et tout en autodérision, qui ne sera pas mis en ligne pour ne pas choquer les tenants d’une musique intimiste.
Une belle soirée de jazz, d’amitié, de convivialité.
Une réjouissante première Nuit jazz aux Arènes. Merci aux organisateurs d’avoir choisi crânement d’inviter simultanément deux grandes formations parmi les meilleures.

Quelques souvenirs du Festival par Les Nuits des Arènes : https://www.vacarm.net/concerts-live-report/5e-edition-des-nuits-des-arenes-a-paris-du-13-au-16-juin-2019/
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Retrouvez toutes les brèves de concert .
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18 juin 2019

Bill Nace, Paul Flaherty, Chris Corsano « Free gutters vast fish»

nace flaherty corsano cafe oto

Retour au Café Oto de Londres avec un trio guitare-sax-batterie. Un extrait au nom qui laisse perplexe. La musique, quant à elle, nous saisit d’emblée.
Paul Flaherty se lance dans un discours véhément, quasi réduit à tourner autour d’une note, très vite rejoint par les mitrailles erratiques de Chris Corsano, par ses frappes lourdes qui nous crucifient sur place, continûment. Une musique d’une belle intensité dès les premières notes qui nous donnerait déjà une substantielle réserve d’énergie.
Mais on n’en reste pas là. Bill Nace vient déchirer cet espace quasi saturé par des stridences qui raréfient davantage le peu d’air disponible dans nos poumons. Cela libère encore plus de rage au sax ténor, ce qui, curieusement, lui donne une plus grande fragilité : ces cris ont besoin d’air, le sax doit respirer, les limites du corps s’imposent. Ce qui n’est pas le cas d’une guitare qui peut se permettre des stases longues, rugueuses, ni celle d’une batterie qui nous régale de rudes cahots que rien ne semble pouvoir arrêter.
« Toute résistance serait futile » (Star Treck)
Mais Corsano suspend ses frappes. Nace installe un bourdon puissant. Flaherty tournoie indéfiniment dans ses labyrinthes, puis quelques frappes douces et c’est fini.
Après ces mots maladroits, la musique.


Ces trois là ont joué ensemble à plusieurs reprise, mais c’est le tandem Flaherty-Corsano qui fait preuve d’une étonnante longévité. Une page web est d’ailleurs dédiée à leurs enregistrements communs, avec ou sans d'autres partenaires : elle en signale seize, si j’ai bien compté, agrémentés de liens, ce qui nous offre de belles plages d’écoute.

Flaherty Corsano

Elle s’ouvre sur une citation pleine de fougue et de foi du critique Byron Coley que je vous laisse découvrir. C’est là.
Curieusement, l'album qui comprend le titre "Free gutter..." n'y figure pas (Open Mouth ‎– OM50/LP). On le retrouvera là :
https://www.discogs.com/fr/Nace-Corsano-Flaherty-These/release/10095207
Open Mouth est le label de Bill Nace. On apprend sur le site du label que cet album est épuisé. Il suggère plusieurs autres sites pour se le procurer dont Metamkine.

Pour mémoire, deux autres articles à propos de mises en ligne du café Oto :
New jazz imagination avec Antonin Gerbal (dr), Joel Grip (b), Seymour Wright (as) et ... Pat Thomas (p)
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10 juin 2019

« Selon le vent » : João Camões, Gabriel Lemaire, Yves Arques + Alvaro Rosso(JACC Records JR035 CD)

Cover

Le groupe s’est donné pour nom « Pareidolia ». Selon Wiki, « c’est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Par%C3%A9idolie). En clair, un visage dans un nuage ou dans une concrétion au détour d’un boyau d’une caverne, une voix aimée dans un son de la nature ou au milieu du brouhaha urbain...
Ici donc, c’est une invitation au voyage où toute association d’image mentale est bienvenue.
Pour accentuer le propos, le titre de l’album, « Selon le vent », évoque cette errance imprévisible, légère, cet état instable qu’un souffle, qu’un murmure perturbe, irise, fait dériver, ce défi à la pesanteur. La musique est bien à ce diapason là.
Deux titres dans cet album court : Himmelskino et Herzkino, soit Cinéma Ciel et Cinéma Cœur selon mon traducteur en ligne préféré, peut-être lui aussi pris dans une logique floue.
C’est le seul trio (violon alto, anches, piano) qui s’occupe du « ciel ». Un début fragile, évanescent, où les cordes et les vents se plaisent à nous perdre, où le calme de l’âme nous saisi déjà, où le piano propose de douces percussions boisées. Des trames ténues, des éraillements délicats, des bourdonnements, des craquements intermittents, une chouette ou une plainte (pareidolie sûrement). Ici, pas de violence, la paix du ciel et l’esprit qui dérive, irrésistiblement.
Pour le « cœur », une contrebasse est invitée. Elle installe un duo d’archets avec le violon alto, fascinant, fait de bourdonnements incessants, de voltes vives. Puis le propos s’élargit. Des vibrations, des tremblements sourds au piano, une voix qui s’extrait avec peine du sax, des percussions qui deviennent parfois notes au clavier. Des cordes pincées, des arabesques sensuelles qui s’évaporent en bribes de chants, des claquements de bec, des accords doux plaqués puis des ruissellements de notes. Un duo piano-contrebasse qui frôlerait une forme de jazz de chambre. Un sax au feulement très doux, encore des cordes pincées, en cadence cette fois ... et c’est la fin de l’errance.
À peine trente minutes de musique mais la plénitude de l’âme est là, celle que rencontrent certains dans la méditation, ou dans l’oubli de soi devant une toile ou une sculpture, ou dans l’immersion au sein d’un acousmonium, ou devant les vagues qui moutonnent inlassablement à l’horizon, ou devant un feu aux flammes hésitantes qui dansent continûment. Une hypnose douce et apaisante.
Les musiciens ?
João Camões au violon alto, Gabriel Lemaire aux anches (qu’on avait entendu aussi dans l’Orchestre du Tricot : «Atomic Spoutnik » une autre errance folle , YvesArques au piano et Alvaro Rosso à la contrebasse.
Vous pouvez écouter cet album en ligne sur Bandcamp, l’acheter en version numérique pour 7€, ou mieux encore, aller voir votre disquaire préféré, en parler avec lui, l’écouter sur son lecteur ou le commander pour le plaisir d’une nouvelle rencontre.

« Selon le vent » est le dernier album de João Camões paru en ce début 2019. C’est un musicien que nous avons appris à connaître grâce à un séjour à Paris où il a eu l’occasion de se frotter à quelques figures de la scène improvisée dont Claude Parle, Jean-Luc Cappozzo et Jean-Marc Foussat. Il nous en laissé quelques traces dont les albums «Bien Mental», «À la face du ciel» et « Autres paysages » (non encore chroniqué). Auparavant , il avait publié « Earnear » aussi chroniqué ici.
C’est un artiste qui impressionne par la vigueur et l’originalité de son discours, ainsi que par la richesse des textures sonores qu’il sait extraire de son violon alto.
En guise de friandise, un extrait d’un concert parisien de 2015.


Jadis, au XIXe siècle, les gens de plume n’hésitaient pas à convoquer des divinités au renom pourtant bien estompé, pour, disait-on, épater le bourgeois. C’est le tour aujourd’hui de musiciens, mais c’est plutôt pour donner corps à l’indicible ou à l’étrangeté totale. Souvenez-vous : Psithurisme, Stomiidae ... J’en oublie ? Sûrement. Cela donne l’occasion au chroniqueur paresseux (dont je suis) de trouver les premières lignes d’un texte qu’il peine à extraire de sa psyché défaillante.

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