Jazz à Paris

18 octobre 2018

Les Musiques à Ouïr "Duke & Thelonious"

 

duke thelonious cd recto


« Ellington, alias the Duke, l’élégance faite swing et mélodie, la luxuriance du Big Band.
Thelonious Sphere Monk, l’originalité absolue, l’âpreté faite poésie »

Saisissant raccourci.

Tout l’album illustre cette admiration, cette fascination pour ces deux pianistes, ces deux compositeurs qui ont marqué l’histoire de la musique du XX ème siècle. Creole Rhapsodie, Koko, Little Rootie Tootie, Prelude to a kiss, Évidence, Work ... autant de titres que de souvenirs émus, sans compter les jeux (nombreux) sur les titres, comme Ce vide né, Barthélémonk et Mélodious Ponk (de qui vous devinez), Le rutilant train B du coin de la rue (qui reluque avec insistance vers ... Monk) et bien d’autres.

Car avec Denis Charolles et son gang de virtuoses, les jeux, l’humour, les contrepieds sont irrépressibles, l’hommage est irrévérencieux. Et si on se laisse naïvement emporter par une rhapsodie d’Ellington, c’est avec des chaos et des furies Mingusiens entrelardant des couleurs d’un swing de légende, un glissendo fou à la manière de Johnny Hodges, des cliquettements de baguettes comme des collages, des rythmes cassés, brisés ...

Un travail de composition, d’arrangement (ici de Denis Charolles) confondant.
L’intelligence n’est pas au vestiaire.

Et cela agit comme un catalyseur pour les improvisations comme celle zigzagant dans l’histoire de la trompette, poussant très haut la luxuriance de l’instrument, pour finir vers des sons graves et tourmentés, par Aymeric Avice, qui nous régale aussi abondamment en fin d’album (Mélodious Ponk de Claude Barthélémy).

Si les deux orfèvres-artificiers de l’écriture, que sont Claude Barthélémy et Denis Charolles, nous ont mijotés des cocktails hallucinogènes, les autres musiciens du groupe y ont manifestement goûtés. Livrons-nous à l’exercice consistant, après avoir écouté au moins deux fois l’album d’une manière canonique, à passer au « cherry picking » (cher aux négociateurs du Brexit) pour déguster çà et là des moments singuliers.
Un saxophone qui rugit d’emblée au début de Chaos, et qui alterne véhémence et sensibilité (Hugues Mayot).
Un baryton qui fait nous trémousser irrésistiblement sur Koko (Raphael Qénéhen).
Un duo délicat et sensuel entre une clarinette basse et une contrebasse (bientôt rejoints par des balais) pour finir dans une fulgurance (Julien Eil et Thibault Cellier).
Une contrebasse chargée d’introduire Le rutilant train B du coin de la rue (toujours Cellier) en tenant en laisse son pupitre de cuivres impatient de dévorer Rootie Tootsie, puis le dialogue remuant trombone-baryton ( Gueorguie Kornazov, Matthieu Metzger ?).
Enfin revenir vers l’ellingtonien H me touch pour entendre l’orchestre offrir un écrin au délicat accordéon de Christophe Girard.

Cet album est une fête. Ça pétille de partout. Une orgie d’alliages sonores. L’intelligence et l’humour vous chatouillent le bas du dos, vous picotent dans le cou.

Le bonheur est dans l’album, cours-y vite, cours-y vite ! (emprunt à Paul Fort)

La musique nous illumine. Merci à ceux qui nous en régalent :
Aymeric AVICE : Trompette
Thibaut CELLIER : Contrebasse
Denis CHAROLLES : Batterie, arrosoir, graviers, percutterie, clairon et embouchures à bouches
Julien EIL : Flûte traversière, saxophone baryton, clarinette basse
Christophe GIRARD : Accordéon
Gueorgui KORNAZOV : Trombone
Hughes MAYOT : Saxophone, clarinette
Raphaël QUENEHEN ou Matthieu METZGER : Saxophone baryton, alto, sopranino

Arrangements de Claude Barthélémy, Denis Charolles, Julien Eil, Vincent Peirani, Fred Gastard

Le concert de sortie du disque est prévue pour le 21 novembre 2018 au Studio de l'Ermitage à Paris
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denis-charolle


15 octobre 2018

Lazro , McPhee, Abrams,Séguron, Taylor (TBS08)

lazro - mc phee 5tet cd recto




The Bridge : une idée brillante, généreuse, et une réalisation réussie. Elle consiste à créer des formations mixant artistes de France et des USA pour des séries de concerts des deux côtés de l’Atlantique, avec parfois (toujours ?) un album à la clef.
The Bridge, c’est bien sûr aussi le nom d’un album mémorable et re-fondateur de Sonny Rollins. D’où sûrement les remerciements qui lui sont adressés sur la pochette de l’album.

En fait, pour cet enregistrement, une troisième partie du globe est invitée, l’Afrique, avec ses sonorités, ses couleurs, ses rythmes, la danse, la transe ...

Ici, deux éminents vétérans des chemins de traverse du jazz, Joe McPhee (ts, pocket tp) et Daunik Lazro (bs, ts). Ils ont déjà joué et enregistré ensemble, il y a près de trente ans. Avec eux, deux figures des « sections rythmiques » US, Joshua Abrams (b, guembri) et Chad Taylor (dr, mbira), et un autre bassiste, français, de talent et sans complexe, projeté là dans la cour des très grands, Guillaume Séguron.

Un duo de contrebasses, âpre et puissant, comme prélude. Puis la batterie. Peut-être des claquements de becs. Les souffles viennent bien plus tard, avec d’abord le baryton avec des effluves du moyen orient puis des vibrations très profondes, éraillées, des couches de sons multiples pour faire chanter le métal, des accents bluesy en embuscade sur un champ de frappes sèches, chaotiques, enfiévrées, éruptives, puis c’est au tour de la trompette, avec ses éclats solaires, ses souffles, ses borborygmes, ses sifflements tourmentés.

La deuxième piste débute aussi par un duo de basses, bientôt accompagné du son du guembri, sorte de guitare rustique à deux cordes (plus ?), pour une danse douce mais irrépressible, puis un baryton âpre et languide, lyrique, avec des accents ayleriens. Après la trompette et ses fulgurences, un chant d’une folle intensité de Daunik Lazro en sons suraigus, en fouaillements graves, bientôt rejoint par Joe McPhee et la transe sur les peaux pour une séquence orgiaque.

Le guembri encore et la batterie, la basse en embuscade, en un trio fou. Un rythme irrépressible qui arrache des cris. C’est l’Afrique réelle ou fantasmé qui est appelée, et encore un très beau chant du baryton. Joe McPhee vient s’y mêler comme on embrasse un être cher. Il ne reste presqu’eux deux. On pense à ce duo mythique, Hector et Andromaque de Giorgio de Chirico. Avec des ponctuations aux percussions, des coups d’archets en boucle, des séquences entêtantes au guembri (au mbira ? Je ne sais plus) pour clôre cette pièce intense.

Puis les frappes sont lâchées, enivrantes et virtuoses. Et la trompette qui surgit. Et le ténor et les basses. Une pure merveille. Un de ces sommets que le jazz sait nous offrir. Claquements de bec, sifflements, borborygmes et infra chants pour finir et nous apaiser.

L’Afrique et le blues pour finir l’album en volutes lyriques, en chants amples à la sensibilité aiguisée. Le grand Albert encore en embuscade.

Une très belle musique, bouleversante. Un album intense aux riches couleurs. Une pure réussite.

A pride session
The Bridge Session 08

Daunik Lazro (ts, bas), Joe McPhee (ts, pocket tp), Joshua Abrams (b, guembri), Guillaume Séguron (b), Chad Taylor (dr, mbira)


Pour en savoir plus sur The Bridge : http://wordpress.acrossthebridges.org/fr/
"En organisant l'équivalent de 100 concerts et événements par an, grâce à 50 lieux partenaires des deux côtés de l'Atlantique, pour les 70 membres de son réseau, mais aussi pour près de 200 musiciens extérieurs au réseau, au fil des années, tout en développant un label et un large volet éducatif, The Bridge s'est positionné de l'avis de tous comme la principale structure travaillant à l'heure actuelle entre la France et les États-Unis dans le monde du jazz et des musiques improvisées"
(texte complet ici)
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CD etc.
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lazro - mc phee 5tet cd verso

 

11 octobre 2018

"Butter in my Brain" Claudia Solal et Benjamin Moussay par Claude Parle

 

Butter cd cover_

Comme si, d'entre deux blocs, un soir d'automne dilué dans un orage de gin au porto, la voix de Laurie Anderson échappait au soupirail d'une ruelle, poussée par la vapeur des sous-sols surchauffés ...

Réminiscences vocales intenses des années d'errances qui, par vagues, reviennent ...

Mushroom restaurant ...

C'est comme mes moires de l'eau, moires de l'ombre ...

Une fille au cerveau de gaz ... s'en vient vivre à la surface du monde souterrain.

Un piano électrique s'arrime et va vriller les multifaces de cette "femme cent têtes" du nouvel âge ...

Et la maison impossible échoue à contenir ...

Wanna say : Outta have a Jackson in ur house ! ...

J'entends les appels en morse d'une poésie du désespoir qui rit doucement de mes émois ...

Femme cent têtes, femme sans nom ... Les harmoniques s'enchainent et se figent ...

Le timbre d'un orgue noyé chante pour les sirènes ... Telharmonium englouti d'un monde désormais impossible; Chœur fou d'un Némo des errances perdues ...

Les cordes d'un piano qui claquent comme vergues dans la tempête, font sonner la coque et plier les haubans ...

Des barils roulent dans la cale ... Par rafales les vents lourds d'embruns flagellent les lambeaux de voiles ... Le hollandais fou s'évanouit parmi les brouillards des espaces incensés ... Beurre fondant de mon cerveau four ...

Remonter, remonter à tout prix par l'échelle du rythme ... On y va, on y va ...

Courage ...

Pousser tranquille la porte du fumoir, dérivant au beau milieu de l'océan ...

Aucune surprise au regard de grand aigle éteint, la maitresse du lieu d'un air insouciant, svelte dédain, d'un tour sur place accroche la bouteille d'or qui verse une larme d'immortel oubli au creux d'un verre de cristal qui bleuit sous les yeux ...

Je m'engloutis dans ta spirale et m'échoue aux vers d'un étrange Koan Zen ...

Des fleurs de prunier hérissé d'épines tatouent ma chair ...

Dogen, vertical, au sein de la neige parée des fleurs d'un vieux prunier ...

Mes paupière de givre deviennent de plus en plus lourdes ...

Et rient les épines, étreintes du vent fou du printemps qui les enlace si fort ...

La comptine doucement me réveille ...

Une bruine de grenouilles molles qui lentement s'échoue glisse tendrement sur mes cils ...

Quelqu'un joue du piano, encore ...

J'entends la voix ... Mais trop tard ...

La suivre, la suivre à tout prix comme "Tout smouales étaient les borogoves" du roman de Padgett ...

C'est le chemin d'Alice ... Les petites bribes de verre et d'os, fragments de mots, cailloux serrés des mouchoirs noués, riens ...

Les riens de La Voix ... Le Rien de La Voie ...

Loin, bien loin de là, j'ai réussi à déchiffrer quelques mots de graphite laissés dans un chiffon mouillé ...

"(I) simply disapprove any mixture of us,

of any kind ... "

C.P

extrait de Butter ...

Butter extrait

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Une vidéo, un teaser, un EPK, ce que vous voulez. C'est via la caméra de Josselin Carré

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Incenser selon le Godefroy

Incenser dico Godefroy

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08 octobre 2018

Guy-Frank Pellerin, Mathieu Bec "Saxa Petra" (Bandcamp et Setola di Maiale)

Saxapetra Bec Pellerin


L’impression d’avoir lu une chronique, belle, très fouillée, de cet album. Mais c’est introuvable (*). Des neurones endommagés, sûrement.
Peut-être une incitation à surmonter ma paresse et à écrire. Dont acte.

Une forme d’art brut.
Non que la musique soit agressive ou primitive.
Non qu’elle se contenterait de figures répétées : ici, ça furète, ça bifurque, ça prend à contrepied, ça change de couleur en permanence.
Non qu’elle manquerait de sophistication ; il suffit d’écouter les murmures, les bruissements, les crépitements, les clair-obscur des frappes, les successions ou combinaisons des matériaux sonores pour mesurer la délicatesse et la maîtrise des percussions ; de même que cette science du jeu des saxophones pour nous offrir des matières contrastées, irisées, éraillées ou feutrées, parfois ravageuses, toujours très travaillées, aux paysages imaginaires étendus, puissants ou délicats, bien loin des usages canoniques.

Non c’est de l’impact émotionnel qu'il s'agit, de ce qui fait que l’attention est d’emblée totalement piégée.
C’est le choc de l’évidence : ce duo, dont je n’ai pas vu venir la maturation, est parvenu à une forme de climax. La parfaite complémentarité des discours, l’équilibre, la délicatesse alliée à la puissance et à la richesse oniriques. Comme l'invention d'un langage qui leur serait propre.

Une heure d’oubli du reste du monde

Bandcamp vous propose l’album en téléchargement numérique de qualité pour 8€, mais aussi en libre écoute en ligne.
L’album est aussi disponible en CD, chez Setola di Maiale https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM3680

Album enregistré à Puéchabon, Eglise de Saint Sylvestre des Brousses

(*) En fait, la dite chronique alors introuvable est là. C'est juste après le texte à propos de l'album de Christiane Bopp
             Par Jean-Michel Von Schouwburg : https://orynx-improvandsounds.blogspot.com/2018/10/christiane-bopp-mathieu-bec-guy-frank.html?m=1


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04 octobre 2018

Joëlle Léandre et Bernard Santacruz par Claude Parle (Le Triton)

Joëlle Léandre et Bernard Santacruz

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Voir l'album complet

 

Extrait de la Tablette V de l’Épopée de Gilgamesh,

Les deux héros arrivent finalement à la Forêt des Cèdres, qui suscite leur contemplation
les cèdres majestueux et d'autres essences, leurs parfums ; les chants des oiseaux, des criquets, les cris des singes se combinent pour former une polyphonie dont profite Humbaba, le maître des lieux.

Oui ! ... Parce qu'en effet que dire ? Qu'écrire, lorsque Joelle Léandre et Bernard Santcruz arrivent sur scène au Triton, dans une étrange exiguïté qui ne peut émaner que de la malignité et la malfaisance des Dieux .
Nul doute que l'étroite porte que nous venons de franchir n'est qu'illusion et que nous venons de pénétrer dans un ce ces multivers dont l'ouverture reste parfaitement énigmatique ...
Mise à part la rencontre de Gilgamesh et d'Endiku ? Leur fabuleux combat contre le géant Humbaba l'invincible, puis la quête de l'immortalité enfin ..

À travers) toute la forêt, un oiseau commence à chanter :
Un grillon solitaire (?) entame un chœur bruyant,
Une palombe gazouille, une tourterelle lui répond.

Parce que Joëlle joue et cela commence comme l'introduction au Sitar d'un antique Raga ...
Parce l'épicéa qui se nourrit de corde et enfante le son appartient aussi à la famille des cèdres et que ces arbres sont sacrés ! ...
Et que le style de Joëlle, comme le mot l'indique est comme le tronc d'un arbre qui engendre une forêt de sons ...

Et Bernard, me direz vous ? ...
Eh bien lui aussi est une sorte de géant, un éreinteur de contrebasse, un équarrisseur de troncs, un virtuose de la hache et du passe-partout ...

Et voilà que leurs deux basses s'enlient, viennent faire un ramage-ravage propre à décrocher les nuages, égrisant nos tympans effeuillant les buissons encombrant nos artères, nos labyrinthes, nos pavillons hérissés ...
Quand les doigts de Bernard treppent sur l'ébène, les crins de Joelle frisent d'impalpables harmoniques sur ses cordes; la basse de Santacruz grince avec plus d'acharnement qu'un galion sous la fureur d'un typhon, l'archet de Léandre rugit et grogne sur trois cordes à la fois ! ! ...
L'un lance un rythme décérébré, l'autre file sur des gruppetti de notes qui sifflent plus que les furies jaillissant de la boite de Pandore ...
Puis soudain: le calme, certainement nous voici par quelque miracle étrange dans l'oeil du cyclone ...
Chacun observe l'autre, et notre respir s'éteint ...

[...] se répondent les uns aux autres, le bruit était un vacarme incessant,
[...] chantent une chanson, faisant la ... flute fort.
[À l'appel de] la cigogne, la forêt jubile,
[Au cri] du francolin, la forêt jubile pleinement.
[Les mères-singe] chantent à haute voix, un jeune singe crie :
[Tel un orchestre (?)] de musiciens et de percussionnistes (?),
Chaque jour ils font retentir (cette symphonie) devant Humbaba.

Alors commence cette étrange mélopée des sirènes; cela nait d'indistincte manière de la basse, puis on devine mieux qu'il s'agit de celle de Joelle, reprenant, sur les harmoniques qu'elle seule sait extirper de ses cordes qu'un sortilége particulier déroba aux forges bannies d'Hephaïstos, l'âpre chant de la prêtresse de Beare ...
Puis la voix se précise, elle échappe aux cordes, s'enfle et nous presse, elle nous secoue, elle dresse nos cheveux sur nos têtes, elle fait chanceler nos vertèbres, elle nous plie comme épis sous l'orage ...
Ensuite, encore le silence ...
Les duos s'enchainent et se succèdent sans qu'aucune limite ne nous semble vraiment évidente ...
Ils s'amplifient, ils s'arc-boutent, ils courent l'un devant l'autre, l'autre avec l'un, puis s'encourent et disparaissent ...
La magie, la magie pure ...
Parce qu'il ne faut pas perdre de vue l'objectif: Affronter Humbaba ! ..

Le combat s'engage alors, avec une première passe d'armes au cours de laquelle le dieu Shamash vient à aide à Gilgamesh, faisant s'abattre sur Humbaba les « Treize vents », qui l'immobilisent.
Et Shamash, contre Humbaba,
Fit lever de grandes tempêtes :
Vent-du-Nord, Vent-du-Sud,
Vent d'Est, Vent d'Ouest, Vent-souffleur,
Vent-rafales, Vent-tourbillons,
Vent-mauvais, Vent-poussières,
Vent-morbifère, Vent-de-Gel,
Et Tempête, et Tornade :
Les Treize Vents (tant) se ruèrent sur lui,
Que son visage s'assombrit :
Il ne pouvait, ni avancer, ni reculer,
À portée des armes de Gilgamesh

Décrire tout cela n'est plus à la portée du langage humain ...
Ce qui sort de ces basses défie alors l'entendement, comme si ces cordes s'inboisaient, comme on dit s'incarner, dans ces carcasses de bois et de vents, vernies de sang et d'embruns, pétrifiées aux enduits des éons ...
Les chants qui se parlent et se fécondent, leurs envois, leurs frications, engendrent des mondes, des langues ...
Tout va trop vite, il faudrait apprendre tout cela pour nous permettre de survivre à l'agonie des mondes ...
Comment retenir l'incantation des cordes, ces câbles enserrant d'autres univers, d'autres impensables ...
Comment faire face aux monstres dévorateurs d'espoirs quand ces caisses cesseront de résonner ? ...
Comme une fugue où sujets et contre-sujets seraient multiples, générant tant de suites que Fibonacci lui même laisserait à l'abandon ...
Mais l'espoir nous tient tant que la vie dure ...
Nous pouvons sentir ce qui émane des ces formidables instruments nous agacer, nous écharner et fomenter en nos chairs et nos viscères les fermentations futures ...
Hors du son, point de salut ! ! ...

... Les héros se ruent à nouveau contre Humbaba, qui tente de leur échapper, mais ils parviennent à le mettre à mort.
Les vainqueurs procèdent ensuite à l'abattage de cèdres sur la montagne, et Enkidu décide de se servir d'un arbre particulièrement massif afin de construire une porte qu'il portera en offrande à Nippur, la ville du dieu Enlil, sans doute pour apaiser ce dernier après la mise à mort de son protégé.
Ils s'en retournent à Uruk, Gilgamesh portant avec lui la tête de Humbaba

Nous avec nos joies, nos peines, saucées de ce divin nectar, renâclant de devoir s'extirper de nos sièges, réalisant que la porte temporelle vient de se refermer inexorablement sur la clôture de cet univers par trop familier que nous commençons d'exécrer à force d'habitudes ...
Nous aussi, nous jouerons demain, nous aussi, nous partagerons des victoires avec nos partenaires de folies, nous n'auront plus de plaintes, nous apprendrons des musiques inouïes, des musiques à ouïr avec les dents, des musiques à bouger les ponts, à trembler les falaises, à gésir les tours et toutes ces cimenteries tant mentales qu'urbaines, nous aurons, comme hurlait Léo: TOUT ! ...
Mais ... Pas dans dix mille ans ... DEMAIN ! ...

C.P.
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Final du concert en images et sons


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Epic_of_Gilgamesh,_three_fragments_-_Oriental_Institute_Museum,_University_of_Chicago_-_DSC07124
Par Daderot — Travail personnel, CC0,
https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=40840359


01 octobre 2018

Musaeum Clausum : Louis Laurain, Hannes Lingens, Sébastien Beliah (UMFRCD23)

laurin, lingens, beliah cd recto

Laisser la surprise advenir.
J’imaginais une séquence improvisée sur la foi du doc de presse et de l’itinéraire des protagonistes. Mais c’est une errance nocturne déstabilisante, très musicale et hors code qui nous est offerte.
Un cornet, une batterie, une contrebasse, voilà tout pour ce cheminement comme suspendu. La sonorité si particulière du cornet de Louis Laurain, ses phrases qui touchent au cœur, ce va et vient entre ce que nous croyons retrouver et ce qui nous désarme. Enfin, une inspiration continue, sans temps mort, naturellement fluide.
Hannes Lingens joue des brasillements, des crépitements doux, voire fait taire par moments sa batterie, pour revenir ensuite, souvent par des frappes répétés, comme une mitraille lente, ou par d’autres qui semblent à la fois simples et décalées, hors champs, qui forcent l’attention, l’intérêt.
Quant à Sébastien Beliah, il fait de sa basse un autre instrument soliste, sans véhémence, au chant particulièrement sensible, une errance continue. Et quand elle se fait accompagnatrice, elle sait offrir un pur écrin à la voix du cornet, une alchimie particulière qui magnifie chacune des voix.
Trois pièces qui renouvellent la surprise, la séduction, l’écoute.
Oublions les réminiscences des glorieux aînés et laissons l’émotion pure nous submerger.
Un album nécessaire, bien évidemment

Lire aussi les chroniques de All About Jazz : https://www.allaboutjazz.com/two-on-umlaut-records-with-bassist-sebastien-beliah-by-john-eyles.php?width=768

PS : oui, tout de même, j’ai cherché pour vous éviter de le faire. Musaeum Clausius est un ouvrage de Sir Thomas Browne dont le titre complet est « Musaeum clausum, ou Bibliotheca abscondita: contenant quelques livres remarquables, antiquités, tableaux et curiosités de multiples sortes, à peine ou jamais vus par quiconque » (1684). Il ne fait que 33 pages. https://www.sudoc.fr/171868749

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27 septembre 2018

Tout Noël Akchoté sur Bandcamp

Noël Akchoté photo site noelakchote.org

Noël Akchoté site

Comment dire ça ? Une inclination ? Un préjugé favorable d’emblée ?
Il est de fait que la musique de Noël Akchoté est très souvent (toujours ?) passionnante, qu’il joue en solo ou en groupe (la liste de ses partenaires est particulièrement impressionnante), qu’il explore des terres vierges du jazz ou qu’il revienne sur le parcours de maîtres d’hier (Ornette Coleman, John Coltrane, René Thomas, Charlie Christian) voire d’encore plus loin (Bechet, Armstrong, Holiday).
Mais il ne s’arrête pas là. Il sait aussi se ré-approprier la pop, le reggae , la musique indienne, la country (pas sûr que les adorateurs de Hank Williams s'y retrouvent). Et surtout la musique dite savante, depuis la Renaissance (encore avant ?) à aujourd’hui.

Graphisme extrait du livret de KCS
graphisme extrait du livret de KCS


Et comme cela arrive pour un artiste, il a d’autres terrains de jeu, comme le graphisme : ses lettres sont immédiatement reconnaissables, ses couleurs, ses pochettes ...

À divers messages, on voit qu’il est à un moment pivot. Vers quoi ? Il n’en dit rien pour le moment. Une forme de point d’orgue, de longue respiration.

Durant l’été, si vous étiez « follower » de Noël Akchoté sur Bandcamp, vous auriez reçu plus d’une centaine de mails vous avisant qu’un nouvel album était disponible, sorti de ses archives.

Noël Akchoté bandeau

Puis, un mail spécial : toute sa collection Bandcamp en téléchargement pour une somme dérisoire, à partir d’une trentaine d’euros.

414 liens de téléchargement ! La caverne magique dans laquelle vous ne savez où donner de la tête, où cliquer fébrilement . Comme un shoot pour collectionneur obsessionnel.
C'est là



Oui, bien sûr, je l'avoue. J’ai craqué !

Faites-vous plaisir. Faites plaisir à vos amis.
Et prenez le temps de tout découvrir, sans urgence.

Deux articles sur mes blogs

Noël Akchoté 5tet "KCS"
http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2009/09/09/15007271.html


Un extraterrestre du 17e siècle, Akchoté et Lislevand
http://fluxjazz.canalblog.com/archives/2012/11/16/25594560.html

 

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24 septembre 2018

Makoto Sato, Jean-Luc Petit, Richard Comte, Basile Naudet, Benoît Joblot (Chat Noir; Paris; 19 /09/2018)

Benoît Joblot (dolphy00)

Benoît Joblot 2

 

L’ordre des musiciens du titre de l'article n’est ni alphabétique ni conforme à la disposition sur la scène du Chat Noir ce soir d’un été qui ne voulait plus finir. C’est celui de l’ordre d’arrivée sur Terre (pour B. Joblot ?) : une illustration de plus du mélange des générations si salutaire dans cette musique vivace qu’est le jazz.


Album Photos du Chat Noir

18-09-19_Sato, Petit, Comte, Naudert, Joblot - Album photos - Jazz à Paris

18-09-19_Sato, Petit, Comte, Naudert, Joblot : Toutes les photos 18-09-19_Sato, Petit, Comte, Naudert, Joblot - Jazz à Paris : Chat Noir Paris

http://jazzaparis.canalblog.com

 
Une soirée encore plus torride au sous-sol de ce bar grâce à l’engagement et à l’inspiration des musiciens. Et en guise d’illustration de cette rencontre sans complexe de générations, ce concert a débuté par un duo de batteurs de 4mn20 (!), Benoît Joblot aux mailloches et Makoto Sato aux baguettes (puis aux mailloches). Idéal pour situer le niveau d’exigence et aiguiser l’écoute dans la salle.

Puis vint Jean-Luc Petit et son chant tout de boucles obsédantes en souffle continu. Le sentiment de tenir là l’une des figures majeures de la musique improvisée de France.

Moment intense, encore plus fort avec l’arrivée de la guitare de Richard Comte. À noter qu’il jouera à plusieurs reprises dans la soirée ce rôle de pivot.

Basile Naudet (dolphy00)

Basile Naudet

Basile Naudet tout en souffles et murmures depuis le début de la soirée, progressivement densifie son jeu et instaure un vrai dialogue de haut vol entre les deux saxs.

Et c’est l’effet de groupe, chacun sentant que c’est le moment. Écoute maximale des autres, dépassement de soi. Le concert culmine.

Ecoutons ce début de concert :




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 Richard Comte (dolphy00)

Richard Comte 1

 

20 septembre 2018

Ping Machine Ubik Upgrade

fred_maurin_ping_machine

Fred Maurin, qui dirige Ping Machine, va devenir le nouveau boss de l'Orchestre National de Jazz (ONJ), et donc va abandonner sa Machine qui fait Ping.
Voir article sur CultureBox :
https://culturebox.francetvinfo.fr/musique/jazz-blues/frederic-maurin-prend-les-renes-de-l-orchestre-national-de-jazz-275873
C'est pourquoi je propose un petit retour sur cette étonnante aventure avec un petit EPK dans lequel Fred Maurin présente Ubik (l'une de ses dernières créations). C'est court (2mn45) mais c'est clair, d'écoute délicieuse et visuellement bluffant : c'est que cet Ubik là intègre une création graphique qui amplifie encore le voyage acoustique. C'est Ubik #Upgrade et c'est là :

Je n'ai pas eu l'occasion de voir cette création. Aussi je vous propose de retrouver quelques lignes écrites au sujet de l'album Ubik :

Ping Machine

Un nouvel enregistrement de Ping Machine est toujours un évènement. A fortiori lorsqu'il s'agit de deux sorties simultanées (Neuklang Future) : "U-bi__K" et "easY listen_-ing ...". Deux intentions différentes, à traiter peut-être séparément.Aujourd'hui, "U-bi__K". Plus qu'un simple hommage au grand romancier de science fiction qu'est Philip Dick, ce titre place la musique dans le domaine du merveilleux, de l'étonnement ("sens of wonder").

http://jazzaparis.canalblog.com

On peut trouver sur le web cet album en écoute intégrale. Mais pas sûr que ce soit avec l'assentiment de Ping Machine.
Aussi, je vous propose de voir et écouter une autre vidéo cette fois au sujet de Easy Listening, trop brève bien sûr, mais tout aussi passionnante :

Bonne chance à Fred Maurin et à tous les musicien de cette somptueuse machine :


Voir leur site là : http://www.pegazz.com/projets/pingmachine/

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17 septembre 2018

Épiphanies par Jean-Brice Godet (Gigantonium)

jean-brice godet epiphanies recto

Le titre de l’album ne fait pas référence à la révélation divine devant l’enfant Jésus (du moins, je le crois) mais plutôt à une vérité dont l’évidence soudaine éblouit. Eurêka! J’ai trouvé !
Et un sous-titre qui annonce la couleur : «8 études pour dictaphones, radios et clarinettes». Il ne s’agirait donc pas, a priori, de fouailler les tréfonds de l’âme de l’artiste mais bel et bien d’explorer méthodiquement un nouvel horizon, un langage musical neuf, pourtant déjà abordé lors de différents concerts, posé alors comme un défi encore à relever, mais dont la nécessité pour lui ne faisait d’emblée aucun doute. Et avec Épiphanie, Jean-Brice Godet est prêt. Le défi est relevé. Et il nous offre de l’entendre en huit plages.

En « Ouverture », une diffusion musicale lointaine, brouillée de bruits blancs , de crépitements. Elle est suivie de grondements multiples, complexes, très graves de la clarinette. Nous sommes « Dans la matière». Autour d’une seule note, un peu comme en forme d’aboutissement du travail de Watt (4tet de clarinettes). Et quand ces grondements s’envolent en un chant tout chantourné, à l’arrière plan un récit (peut-être un poème) dans une langue qui pourrait être de l’anglais, mais avec un vague accent d’Ecosse (de l’allemand ?) : « Well you know »
Des claquements à la clarinette, d’autres frappes entêtantes en arrière plan, des irrégularités, en une forme de gamelan mixant vents, souffles, percussions, crépitements ... « Petit poème symphonique ».
Quant à « Continuum », il s’agit d’un chant tout de circonvolutions en chant continu, bien évidemment .

Peut-être le moment le plus intense de l’album, « L’absence ». Une variation qui pourrait être sans fin sur ce qui n’est plus, sur la souffrance tenue à distance, sur des messages de désarroi, sur des émergences du passé sur fond de grésillements, de brouillage, tout cela dans la retenue, s’habillant de banalité, comme pour en atténuer les effets présents. Et là, je craque. Dès la première écoute. Cette pièce joue comme une révélation (d’où peut-être l’épiphanie) de la finalité de l’album : un regard voulu comme factuel (les titres l’attestent), pour ne retenir que l’essence d’une sensibilité très pudique.

Puis la clarinette basse reprend ses résonance mêlant souffle et sifflement, toujours autour d’une seule note, comme pour souligner que seules comptent les sonorités et leurs « Aspérités ». Et comment finir sans « Final », sorte de résumé des boucles, des frappes répétées, des cycles qui tournent à vide, des souffles, des marées de brouillages ponctuées de bips, des voix lointaines.

Cet album émerge de la production actuelle. Il accroche l’intérêt, l’attention. Il nous attache comme par surprise. La séduction d’un vrai talent.

Cet album est disponible en version numérique : http://gigantonium.bandcamp.com/album/jean-brice-godet-piphanies
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