Jazz à Paris

16 septembre 2021

Tiri Carreras solo « Élan vital » (Petit Label 2021)

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Plutôt que de subir certaines des conséquences de la pandémie, certains y trouvent l’occasion d’un certain renouveau. Le batteur Tiri Carreras est de ceux là.

Il a choisi l’exercice un peu périlleux du solo de batterie. Le solo, c’est le nu intégral : pas d’autre musicien pour bousculer, ouvrir de nouvelles voies, entamer un dialogue, baliser l’espace; pas de public non plus, et donc pas d’interaction. 

Tiri Carreras a choisi de musarder aux limites de ses instruments, de fouiller son imaginaire. Il laisse une large place aux frottements d’un archet, de doigts, de cymbales, et de tout ce qu’il trouve à sa portée, y mêlant des rebonds, des vibrations, des micro percussions, des quasi roulements. On ne sait s’il fait ou non appel à des transformations électroniques, mais on reconnaît mal  la batterie, y compris la sienne lorsqu’il partageait la scène avec des amis. Un peu à l’image d’un Sonny Rollins s’imposant une introspection devenue célèbre, « The Bridge », Tiri Carreras se présente à nous à la suite d’une ascèse similaire, comme après une mue.

La surprise est là, le saisissement parfois aussi. Il sait fouiller les résonances, les frottements, les grondements de ses fûts, les grincements. Ses mouvements, ses vagues, sont comme des respirations lentes, profondes, qui viennent rythmer les nôtres.

La pièce la plus longue, « TranSimmenSe », débute sur des clochettes, puis des résonances de bois, de verre, de métal … on ne sait tant il cultive l’incertitude. C’est peut-être la pièce où les frappes, les chocs sont le plus présents dans une sorte de gamelan abstrait mâtiné de stridences, de brouillards métalliques, de feulements, de brisures, de crépitements, de vibrations vite étouffées, d’agrégats complexes. Un flux inexorable aux multiples facettes.

Tiri Carreras vient en ami toquer aux portes de votre imaginaire. Il sait faire émerger un paysage de chaos qui surprend, séduit, fait rêver, dériver, qui captive. 

Allons-y tout « SchuSs »

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13 septembre 2021

Jim Baker, Bernard Santacruz, Samuel Silvant : on how many surprising things did not this single crime depend ?

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Un titre d’album à rallonges et des noms de pistes comme des fragments d’un discours, cela peut surprendre, et conduire à fouiller. Il s’agit d’un extrait de « L’esprit des lois » de Montesquieu. 

«L’histoire de Constantinople nous apprend, que sur une révélation qu’avait eue un évêque, qu’un miracle avait cessé à cause de la magie d’un particulier, lui et son fils furent condamnés à mort. » [1]. À vous de poursuivre la réflexion. C’est une plongée dans les temps anciens à la lumière des temps présents, avec Montesquieu comme fanal.

On retrouve cet effet de miroir au plan musical, avec comme marqueur, le recours au piano par Jim Baker. Sur les pièces impaires, nous replongeons dans les chatoiements de merveilles d’autrefois, celles du trio canonique piano-basse-batterie sublimées par certains.  Paul Bley est parfois cité. Mais pourquoi est-ce Bill Evans qui me vient à l’esprit ? Peut-être pour le rôle de la basse, peut-être aussi en raison du titre de la dernière pièce, « [solar] ».

La magie opère encore à plus d’un demi siècle de distance. Le clavier pudique ou tressant des guirlandes délicates, les balais qui caressent, les promenades sur les peaux, ou les roulements qui apportent le « pain » cher à Art Blakey, la basse ronde et profonde : c’est une plongée nostalgique dans la séduction mélodique immédiate, dans les couleurs, sur les crêtes sensibles que seul le jazz d’alors pouvait exhiber. La basse alterne ponctuations et jeu soliste, en rupture avec les pratiques antérieures de l’époque. 

Mais rien n’est simple, tout se complique, disait un philosophe du siècle passé [2]. C’est que la 3ème pièce, « qu’elle fut véritable », s’ouvre avec un Bernard Santacruz omniprésent, diffusant des fragrances sombres et percussives d’aujourd’hui. Une sorte d’entre deux cultivé aussi par les frappes discontinues, chaotiques de Samuel Silvant, le piano apportant des gouttelettes de lumière avant de circonvenir la basse. Savoureux.

Sur les pièces paires, le clavier électronique (ARP 2600) apporte ses brouillards, ses convulsions, ses émergences contrariées, des atmosphères bien étranges aux regards d’alors. Les baguettes cliquettent, musardent, les cymbales griffent d’une manière erratique, la basse ronfle, frissonne, sort de toute métrique, déploie des résonances ou des lignes acides. « qu’il y eu de la magie » s’amuse de ce pied de nez.

Ainsi, c’est un jeu quasi cinématographique de champ-contrechamp, un changement de focale destiné à nous faire savourer les splendeurs d’alors et celles en devenir, plus actuelles, lorsque nos oreilles auront progressé dans leur apprentissage (mais c’est déjà bien avancé), les permanences et les ruptures, sans exclusive. Un délicieux ping pong esthétique.  Album paru chez Juju Works.

Peu d’extraits en ligne, deux en fait, une pour chacune des facettes. Optons pour « que la magie pût renverser la religion ». Tout un programme !

 

[1] Montesquieu L’esprit des lois https://fr.wikisource.org/wiki/Esprit_des_lois_(1777)%2FL12%2FC5

« De combien de choses prodigieuses ce crime ne dépendait-il pas ? Qu’il ne soit pas rare qu’il y ait des révélations ; que l’évêque en ait eu une ; qu’elle fût véritable ; qu’il y eût un miracle ; que ce miracle eût cessé ; qu’il y eût de la magie ; que la magie pût renverser la religion ; que ce particulier fût magicien ». 

C’est l’engrenage d’un procès fou, conduisant à un double crime. Mais toute la page mérite lecture. 

[2] Sempé

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09 septembre 2021

Lao Dan, Damon Smith, Luther Gray : live in Boston (2020)

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Lao Dan est un souffleur d’origine chinoise, faisant aujourd’hui carrière aux USA. Il a été cité deux fois sur ce blog [1], loué pour une sorte de « déraison sous contrôle ». Il est très expressif, généreux, impétueux, à l’aise avec des sons acides flirtant avec le suraigu. On le retrouve ici doté d’un sax alto et d’un suona. Ce dernier est un court instrument chinois à double anche. Wikipedia vous en dira davantage [2]. Dans la première partie de l’extrait proposé, cet instrument libère chez lui un flot tumultueux, irrépressible.

Il est aidé en cela par un Damon Smith [3] impressionnant aux cordes pincées, aidé en cela par la sonorisation de la scène, et plus encore lors d’une phase en duo avec la batterie, lorsqu’il lâche la bride à son archet, lorsqu’il le fait dialoguer avec les cordes pincées.

On pourra parcourir la discographie de Luther Gray sur Discogs [4], et noter que sur les 12 albums réferencés, 5 le sont avec Joe Morris. Ici, il déploie un « tapis de frappes », pour une bonne part sur les cymbales, augmentant si besoin était le sentiment que rien ne pourrait arrêter ces déferlantes.

Une très beau moment, certes un peu court, mais suffisant je crois pour donner envie d’en écouter davantage de la part de chacun d’eux. 

 

[1] Lao Dan sur Jazzaparis :

Saxophone Anatomy http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2018/02/19/36145397.html

Playlist 21-2, en 4tet avec Paul Flaherty http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2021/01/22/38753256.html

[2] Suona sur Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Suona

[3] Discographie de Damon Smith sur Discogs, avec près de 80 entrées : https://www.discogs.com/fr/artist/941095-Damon-Smith

[4] Luther Gray sur Discogs https://www.discogs.com/fr/artist/566042-Luther-Gray

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06 septembre 2021

Choi Sun Bae 4tet « Arirang Fantasy » (No Business Records)

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Voici une bombe à fragmentation assemblée en extrême orient, par deux coréens et deux japonais. C’est un quartette réuni par Choi Sun Bae, trompettiste qu’on a pu écouter avec Itaru Oki dans le magnifique « Kami Fusen » [1], album publié par le même label No Business Records, à suivre assurément.

Une musique libérée de toute bonne manière, un Free intégral, sans référence à la mère patrie, la great Black music, sans thème ni pulsation régulière, fouillant les tripes des matières sonores, et pour qui le mot « urgence » semble être fait. 

Il faut dire que cette petite formation est menée par un fou des sons hors de tout souci de joliesse, de mélodie. Chaque phrase propulse des salves tranchantes, qui laissent apparaître les secrets intimes des textures. Des lacérations, des grincements éjectés par un souffle qui donne tout ce qu’il a. Quelques moments de relative accalmie permettent des grommellements, des murmures éraillés, tout un vocabulaire hors de l’académie.  

Cette musique convulsive sait cependant être lyrique, proposer des bribes de quasi ballades qui nous plongent dans les circonvolutions de l’affect du trompettiste. 

Ce versant est particulièrement présent dans la première moitié de « Remember Bird », un hommage  aiguisé, sensible rendu par les deux souffleurs. Une sorte d’élégie en duo, loin du jeu craquelé, nerveux, torturé de Jinji Hirose tel qu’on peut l’entendre, par exemple, en solo [2]. Ensuite, le dialogue se crispe. Il est alors fait de brèves salves, de phrases courtes à la limite de l’interjection, dans une sorte d’ivresse où chaque échange permet de se libérer encore davantage.

Sur le site de NoBusiness Records, Motoharu Yoshizawa est présenté comme seconde tête d’affiche. Rappelons que le contrebassiste est l’un des acteurs clés de l’émergence d’un free nippon. Il a joué avec tous les acteurs de cette explosion du tournant des années 70, ainsi qu’avec des acteurs majeurs occidentaux. Ici, il laisse son instrument de prédilection pour une basse électrique verticale qu’il sollicite souvent à l’archet. Dans une étrange danse qu’il initie avec la trompette dans « Blue Sky », il rappelle quel formidable créateur il est, ouvrant des abysses, faisant trembler les cordes, le bois … et notre corps, stimulant radicalement notre imaginaire.

Enfin, l’autre musicien coréen est le batteur Kim Dae Hwan. Son jeu est fait de frappes discontinues, parfois de martèlements qui font songer à ceux sur un taiko, sorte de gros tambour japonais. Il s’offre aussi un pièce en solo, « The Stream Of Time ». Il a déjà joué avec le bassiste, en particulier dans l’album paru chez ChapChap [3]. Ici il est en totale osmose avec le trompettiste : peut-être la fréquentation de mêmes scènes.

C’est un album produit par l’infatigable patron de ChapChap, Takeo Suetomi. 

Nobusiness Records publie ici un concert de 1998, une musique éruptive, et continue ainsi de nous présenter ce jazz d’extrême-orient radical, effervescent, plein de sève. 

Je vous suggère l’écoute de la dernière pièce, la seule réunissant les quatre musiciens. 

Choi Sun Bae (tp), Junji Hirose (ts,ss), Motoharu Yoshizawa (electric vertical five-strings bass),  Kim Dae Hwan (perc)

 

[1] Chronique de Kami Fusen http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2019/11/07/37749152.html

[2] Jinji Hirose https://youtu.be/AUT8-atwfyk

[3] Okidoki : Motoharu Yoshizawa avec Barre Phillips et Kim Dae Hwan. https://motoharuyoshizawa.bandcamp.com

 

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02 septembre 2021

Circle Round : Noël Akchoté, Brad Jones

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Vous prendriez bien encore un peu de blues ? Surtout s’il est décalé au possible et assorti d’une sorte d’effet retard obtenu avec les effets spéciaux. Deux Noël Akchoté pour le prix d’un afin de mieux savourer des accents d’antan revisités, agrémentés de zestes d’autres effets électroniques, et servis avec des attaques dont il a le secret. 

Ce guitariste avoue des goûts très éclectiques, nous invitant à des géographies, des esthétiques et des temporalités très diverses. Contrairement à l’adage, il embrasse large et étreint bien, avec tout de même des prises jack profondément branchées dans le jazz. 

Et pour illustrer ce tropisme, cet album de 2017 parmi ses nombreuses collaborations avec le bassiste Brad Jones. https://en.wikipedia.org/wiki/Brad_Jones_(bassist)

On les retrouve en duo pour « Toi-même » en 2008 ainsi qu’au sein du Big Four (superbe quartette avec Max Nagl et Steven Bernstein de 2002 à 2010) pour trois albums. 

Ici le blues est comme transfiguré. La basse n’assure par moments qu’une esquisse de ligne, quelques notes discontinues, parfois même juste des ponctuations. Et pourtant, la pulsation est là, certes avec des trous ça et là. À d’autres moments, elle prend le lead, l’ascendant mélodique. 

La guitare égraine parfois juste quelques notes et laisse entr’apercevoir un chant. Mais elle semble se régaler des accents du Sud profond, bien arrosés de traits acidulés, de brouillards ou d’apnées électroniques, pour de belles bal(l)ades … parsemées de brisures. Une alchimie savante entre avant garde exigeante et tradition  populaire du siècle dernier. 

Mais rien n’est simple, tout se complique avec ces deux talents. À preuve un début, « Ida », où un certain blues vient chatouiller une nostalgie bien enfouie, et une fin, « Round Circle » (l’inverse du titre de l’album), dont les émergences contrariées, les convulsions font douter. 

Je vous suggère donc pour commencer l’écoute de Ida, vous laissant le soin de parcourir le reste jusqu’à cette surprenante dernière piste. 

 

À l’occasion, pensez à acquérir la totalité de la discographie numérique de Noël Akchoté sur Bandcamp, pour moins de 30€ !!! Ce serait ballot de s’en priver. 

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30 août 2021

L’amour : Catherine Jauniaux, Jean-Sébastien Mariage, Xavier Charles (AYLCD - 168)

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Trois improvisateurs rendent hommage au roman de Marguerite Duras, L’amour. On trouvera sur le site de l’auteure une présentation dudit roman. 

https://www.marguerite-duras.com/L-amour.php

Une invitation à le relire ou à vous le procurer.

Mais ici, il ne s’agit que de courts extraits sertis dans la musique du trio. Inutile donc de chercher un fil narratif, lui-même éclaté dans le livre. Le choix de ces extraits fait d’ailleurs partie du projet musical en y projetant des instants étranges où chacun des personnages est comme posé là, sans intériorité, sans passé ni devenir, un moment suspendu. 

La diction de Catherine Jauniaux participe à cette « chosification » des protagonistes, du chien, de la plage, une sorte d’écho à certaines toiles de Giorgio De Chirico (à chacun ses fantômes). L’onirisme est là, puissamment projeté par la voix de la chanteuse. Nous sommes alors saisis lorsque cette voix change de registre, quitte les mots et va fouiller les cordes vocales au risque de les rompre. Des feulements, des souffles, des pépiements, des craquements, des grincements, des trilles, des babillages, tout un éventail de vibrations qui viennent se mêler aux créations surprenantes des deux autres protagonistes, s’y fondre parfois dans une alchimie imprévisible. 

La clarinette de Xavier Charles participe à cette cinématographie immobile, à ces temps suspendus par des répétitions, par des quasi drones de notes tenues aux textures mouvantes, mêlées de souffles, par des rafales de micro-percussions, par un vocabulaire très étendu mis au service de cette scénographie, de ces moments où notre sensibilité tangue, chavire. 

Une corde qui vibre, longuement, pour initier, ponctuer le début de l’album. Jean-Sébastien Mariage annonce d’emblée son propos, se mettre en résonance avec les extraits du roman, avec le parti pris de « chosification », où l’absence d’affect des personnages vient exciter notre sensibilité. La guitare est sollicitée hors de tout usage académique, invitant parfois l’électronique aux frontières de caresses de cymbales ou de voix doucement métalliques. Il s’agit d’extraire de la guitare, de distiller des essences émotionnelles délicates. 

Notons que les encres de la pochette sont de Catherine Jauniaux, décidément partout.

Bien des talents sont réunis pour ce moment délicat aux saveurs multiples : les trois musiciens, la romancière, ceux qui ont rendu les choses possible … et votre imaginaire. La magie n’est là qu’avec vous, qu’avec votre écoute. Il vous faut mériter cette musique, ces mots, ces images. Il y va de ces instants de plaisir intense que certains savent vous offrir, en particulier ce trio.

 

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26 août 2021

Indigenous Lifeforms

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C’est une histoire de rencontres improbables. 

Chyskyyrai est chanteuse, conteuse, chamane, prêtresse. Elle officie auprès de petites communautés de la Yakoutie, dans le grand nord sibérien. Elle y déploie des récits, des chants qui a priori ne nous sont pas destinés. 

C’est sans compter sur deux improvisateurs fascinés par ces atmosphères magiques, étranges, par ces cultures très éloignées du fatras de celles d’occident :  Tim Hodgkinson (sax, cl) et Ken Hyder (dms). Ils ont choisi de longue date d’aller à la rencontre de ces univers chamaniques et d’y ressourcer leur free jazz. 

Leur route a croisé celle de Valentina Romanova, le nom civil de Chyskyyrai. 

Mais pour que cette alchimie parvienne jusqu’à nos oreilles, il a fallut le militantisme de certains, dont Misha Maltsev. Ce dernier a choisi de promouvoir des rencontres entre ces arts ancestraux sibériens et l’avant garde musicale occidentale. Un pari original ! Internet a fait le reste pour que cela parvienne à vos oreilles. 

Le résultat ? Ce sera à vous de juger, mais d’abord écoutez, si possible sans tenter d’analyser, d’une manière la plus naïve possible.  Adoptez une écoute flottante, qui permette de rentrer en résonance, sans distraction, sauf peut-être le regard posé sur la peinture à l’encre de la pochette. Laissez vous surprendre par cette plongée dans une culture qui n'est probablement pas la vôtre, sans appréhension. L'envoûtement  sera sûrement au rendez-vous.

 

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23 août 2021

Rick Countryman « The First Bird » (ChapChap)

 

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« L’enfer, c’est les autres » a dit Jean-Paul Sartre. Qu’on comprenne cette phrase au sens littéral (l’action des autres) ou comme l’impossibilité d’échapper au regard des autres, il faudrait en prendre l’exact contrepied en matière d’improvisation. 

C’est le partage, le fait de s’exposer nu aux oreilles des autres, sans cache sexe, l’interaction avec d’autres artistes qui font la nécessité de bien des musiques chroniquées ici.

À une exception près, la musique de Rick Countryman ne parle que de ça, qu’il s’agisse de Sabu Toyozumi, Christian Bucher, Simon Tan, Royal Hartigan, Yong Yandsen. L’exception, c’est Armagedon Nova, un album concept où trois souffleurs improvisent librement, en un solo d'un seul jet, sans rien connaître de celui des autres. Interrogé sur ce point, Rick ne manifestait pas le désir de recommencer.

Et voilà pourtant un album solo. Les Philippines, son lieu de résidence, sont un peu à l’écart des routes migratoires du jazz, routes à très faible fréquentation en ces temps de pandémie (oui, je sais, pour certains çà n’existe pas). Alors que faire ? 

Il a partagé des vidéos de solos dans la nature (voir sa page FaceBook) un peu à l’image de Joe McPhee, de David Murray et de bien d’autres. Mais …

Il a finalement opté pour un duo, certes atypique, avec Joerg Wand, un plasticien qui définit son art comme fractal. On ne lui doit aucun son, mais l’une de ses oeuvres, The First Bird, a servi de source d’inspiration au saxophoniste. De plus, le nom de chacune des pièces a été donné par ce même plasticien. Enfin, Rick Countryman définit lui-même sa musique comme fractale, les concepts qu’il met en œuvre étant directement issus de cette géométrie.

Mes connaissances théoriques en matière de composition instantanée étant inexistantes, je lui fais volontiers confiance. L’écoute de l’album crée ce même sentiment un peu narcotique que les formes très fragmentées, très colorées, aux multiples transformations lors de vidéos. On y retrouve par moments ses sons rauques, ses suraigüs, ses glissements d’intensité, ses passages du souffle aux notes en dévoilant à l’occasion les entrailles du métal, ses harmoniques. Mais ses rages, ses déferlantes à hautes énergies se font plus rares. 

Par la force des choses, c’est un album instrospectif, au lyrisme puissant mais apaisé. Et comme indiqué au début de l’article, on a le sentiment qu’il est là, sans fausse pudeur, sans affèterie, dévoilant les strates, les méandres d’une sensibilité complexe. Il nous entraîne sans effort dans sa propre hypnose engendrée par l’œuvre du plasticien. C’est un passeur. 

Tous les titres sont de Joerg Wand sauf le dernier, Large as Life (for Sonny). Sony Simmons. Par esprit de contradiction, c’est la pièce que je vous propose d’écouter. 

Ce solo est une œuvre collective, Rick Countryman saluant le travail d’Alvin Cornista, magicien des sons et de Julien Palomo pour ses conseils. Il faut bien sûr y ajouter le label ChapChap de Takeo Suetomi, et naturellement le plasticien, Joerg Wand.

Rick Countryman par Joerg Wand

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18 août 2021

Ghedalia Tazartès en playlist

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(photo page FaceBook)

Un soir, au Baron Rouge, un bar à vin du quartier d’Aligre à Paris. Un homme vaguement souriant, le chapeau un peu en arrière, s’approche du comptoir où officie son ami, Quentin Rollet. Je le connais, c’est sûr, mais qui est-ce ? De fait, les habitués des scènes alternatives à Paris l’ont souvent croisé, parfois entendu sur scène, portant chapeau, vêtu d’un kilt, avec cet œil pétillant comme s’il nous préparait un sacré tour, mine de rien. Ghedalia Tazartès surprenait toujours par cette capacité d’être toujours aux franges mais jamais bien loin de quelques repères familiers, de concocter des collages musicaux totalement inattendus. Il cultivait l’art du décalage. Il chantait souvent, mais dans une langue inventée dans l’instant. Il « composait » des titres d’albums, de pièces, avec une gourmandise quasi surréaliste comme « La Bar Mitza du Chien ». Il jouait de plusieurs instruments, d’une manière un peu nonchalante, comme s’il faisait sonner un objet trouvé là par hasard. J’ai lu (où ?) qu’il disait que son instrument c’est le magnétophone ! 

Et le 9 fevrier 2021, il n’était plus là. 

Wikipedia lui consacre une page, à consulter 

Bandcamp lui a réservé un hommage, avec un très bel article, en anglais, mais ce que vous ne comprendrez peut-être pas, Google vous le traduira. Tout y est dit, y compris des témoignages de sa fille. Et comme de juste, on vous propose des extraits de quelques albums, d’une part au fil de l’hommage puis dans la séquence des albums sélectionnés (avec des extraits différents). Vous pourrez prendre des chemins de traverse pour en écouter davantage. C’est ici : 

Remembering the Work and Wit of Experimental Innovator Ghédalia Tazartès

Remembering the Work and Wit of Experimental Innovator Ghédalia Tazartès By Phil E. Bloomfield · April 27, 2021 There's a photo of sound artist and composer Ghédalia Tazartès, who passed away in February this year, sitting in his apartment nicknamed "L'Atelier" ("the Studio") near Bastille in Paris.

https://daily.bandcamp.com


En guise de souvenir pour la route, un exemple de ces soirées mémorables, décalées, où on le retrouve avec ses amis Jac Berrocal (mais pas à la trompette !), David Fenech et Quentin Rollet. Jac s’était agenouillé devant son ami d’enfance, un Claude Parle hilare devant ce geste. C’était une soirée organisée par Eric Perier pour l’un de ses Cabinets de Curiosité.



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12 juillet 2021

Shampanskoye (Rollet, Lorichon, Borisov, Nosova)

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C’est une musique hors piste qui nous est proposée par ce quartette. 

On est cueilli par un éclat de rire, vaguement contraint, un peu inquiétant, puis comme un vol de mouche énervée, des claquements de clés, des souffles semblables à des borborygmes, des presque notes, des colliers de perles électroniques, des stridulations douces, des éboulements doux aux balais.  Une guitare (peut-être) qui rappelle des pré-échos, des craquements, des parasitages d’une téléphonie déréglée. Des phrases en salves, un peu plaintives, rugueuses parfois, qui nous saisissent comme des rafales d’uppercuts. Des ondes électroniques qui rappellent Twilight Zone. Un sax un peu en écho, d’abord en quasi stase, éraillé, puis projetant des circonvolutions rapides. Des claquements de cordes, devenant percussions se mêlant aux frappes discontinues, aux limites de l’erratique, de la batterie. Ainsi un double duo se met en place, Quentin Rollet (sax) et Jérôme Lorichon (élec) de part et d’autre, Alexei Borisov (g) et Olga Nosva (dms) au centre. « Telephone Call », premier titre de l’album, installe un flux surprenant, saisissant.

Dans certaines pièces, comme « Escopados », l’électronique se fait omniprésente, avec des réverbérations en forme de tocsin, des brouillages, des infra discours au sens indiscernable, des parasitages. Le sax s’y fond par moments avec un naturel confondant, illustrant l’extrême ductibilité du discours de Quentin Rollet. Puis, quittant un temps ces parages, se déploie un discours aux limites de la perte de repère, un mix de plaintes, de roulements rapides, des phrases véloces faisant du sur place. La batterie se fait avalanche, succession d’éboulements. Des drones électroniques se mettent en survol. Des craquements et des distorsions de guitare comme dans des prémisses d’orage menacent.

J’évoque le free. C’est plutôt un certain rock qui émerge, avec des rythmiques plus ou moins repérables, plus ou moins marquées. Des projections de textures électroniques aux marges de la Noise surexcitent notre imaginaire. Des voix péremptoires, quasi enfantines mais incompréhensibles, parcourent l’album et installent un ailleurs qui nous échappe. 

Le titre de ce disque, « Shampankoye », résonne comme en écho à une certaine actualité. Le maître du Kremlin vient en effet de baptiser Champagne le mousseux local, celui des collines de Reims étant relégué au simple rang de vin pétillant. Ici, bien avant cet oukase, le bonheur musical est brut, évident, enivrant, remarquable. 

Il semble qu’aux USA on donne le même nom au super héros et aux guêpes, « Yellow Jacket ». C’est le titre qu'il vous est proposé d’écouter.  

 

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