Jazz à Paris

03 octobre 2019

Masayuki Takayanagi’s New Direction Unit « April is the cruellest month » (blankform edition)

Masayuki Takayanagi

Le New Direction Unit, animé par Masayuki Takayanagi (g) est un quartet composé de Kengi Mori (as, fl,bcl), Nobuyoshi Ino (b, vlc) et Hiroshi Yamazaki (perc). Cet enregistrement date d’avril-mai 1975. C’était donc il y a près de 45 ans. Pourquoi donc exhumer ça aujourd’hui ?
Parce que cette musique est fascinante de beauté sauvage, mais aussi parce qu’il s’y passe quelque chose d’important : une bifurcation musicale, comme le début d’une dérive des continents.
Avant d’aller plus avant, une précaution à prendre. Cet album fait partie de ceux qu’il faut ecouter à fort volume, sans quoi tout se perd dans un brouet informe et sans saveur. C’était aussi, je crois, la recommandation de Xenakis. Ici, c’est essentiel.
Dans la première pièce, « We have existed », on est saisit par ces roulements, ces crépitements inlassables sur les différentes surfaces, les pièces de métal, les peaux avec pour toute rythmique une respiration des phrases lente et inexorable. Une batterie omniprésente, obsédante, accompagnée de violents coups d’archets, brefs et répétés, des grincements rugueux, des grondements sauvages. Et les cordes de la guitare électrique écrasées, avec application, en insistant : il faut que ça fasse mal. En arrière plan, une flûte, seule voix mélodique, virevoltante, dans ces décharges orageuses, ces stridences métalliques, ces cris sauvages et inconnus, ces feulements. Puis comme dans un retournement, les félins de la batterie et de la guitare amorcent un recul, les frottements au violoncelle (la basse ?) se font moins rugueux, la flûte devient de facto plus présente, puis l’extinction vient.
Cette musique est Free par quelques aspects, mais elle relève aussi des musiques improvisées. C’est une esthétique musicale spécifique à l’Archipel. La 2ème pièce renforce d’ailleurs cette spécificité avec, cette fois, Kengi Mori à la clarinette basse. Eric Dolphy n’est pas totalement absent mais c’est une toute autre musique qui se joue là, comme on peut s’en rendre compte via ce lien : What Have We Given?
Cet album mérite déjà toute notre considération, mais la 3ème pièce, « My Friend, blood shaking my heart », est une grande claque, bien plus, c’est un bouleversement esthétique. Dans ce cataclysme sonore, plus aucun des codes du Jazz, fût-il le plus Free, n’est respecté. Il faut jouer fort, donner tout ce qu’on a, ne pas se répéter. Miles disait qu’il n’y avait pas de fausse note. Ici, il n’y a pas de bon goût, ni de décence, ni de bribe mélodique quel qu’elle soit, ni de scansion. Il ne s’agit pas d’une révolte sociale, ou politique, ou de l’émancipation par rapport aux grands frères américains ou européens, ou encore par rapport à la musique contemporaine. Nous sommes ailleurs, aux portes de la Noise, qui n’existait pas encore. Takayanagi ne fut pas seulement le professeur de Otomo Yoshihide, il est probablement à l’origine des choix des Merzbow, Keiji Haino, Hijokaïdan et de bien d’autres icônes ultra radicales venues du Japon. Cette « nouvelle direction » a fait depuis bien des émules. Cet art brut nous oblige à prêter une attention soutenue aux sons, fussent-ils sales et violents. Cette pièce de près de vingt minutes est captivante de bout en bout. Elle est faite de déferlantes multiples, de stridences continues, de grondements, de cris inarticulés. Elle repousse les limites de ce qu’il est admis d’appeler musique. Et si l’on opte pour une écoute empathique, c’est un vrai bain de jouvence musical qui s’offre à nous. Nos oreilles sont neuves, prêtes pour l’écoute de nouveaux continents musicaux. Confirmation ici :


Un bain de jouvence vivifiant. Attention au retour des "musiques d'ameublement".

C’est un témoignage fascinant d’une bifurcation musicale dont les effets continuent de se faire sentir.
Un album phare.
Masayuki Takayanagi (guitare)
Kengi Mori (sax alto, flûte, clarinette basse)
Nobuyoshi Ino (contrebasse, violoncelle)
Hiroshi Yamazaki (percussions)
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30 septembre 2019

De Cleveland à Paris, les diverses facettes de Bobby Few (Wire, juillet 2019)

Bobby Few z,Avant Garde

On doit cet article de Wire et les compléments spécifiques à notre blog à Pierre Crépon.
L’idée lui en est venue lors d’une interview du pianiste lorsque ce dernier lui disait que ses albums sont actuellement difficiles à trouver. Il y avait là une lacune à combler, non en ré-éditant lesdits albums mais en rappelant quelle trajectoire fut la sienne, en soulignant quels jugements portaient sur lui des figures de premier plan de l’histoire du jazz, en mettant en évidence quelques une de ses folles rencontres musicales, en indiquant comment lui-même se situait face à deux des figures tutélaires du piano, Cecil Taylor et Thelonious Monk, et bien d’autres choses encore. Cela, c’est l’article qui nous l’apprend.
La playlist proprement dite ouvre la voie à la redécouverte, probablement aussi à la surprise. On le retrouve rageur, libre, puissant, original ... et charmeur. Je l’ai toujours vu sur scène souriant, malicieux. Il avait déjà plus de soixante dix ans (il est né en 1935, voir wiki https://fr.wikipedia.org/wiki/Bobby_Few), mais quel a été son parcours avant ça ?
Cette playlist joue son rôle d’aiguillon : exciter l’intérêt, la curiosité, l’envie d’en écouter davantage, de fouiller les bacs, les ressources en ligne. Surtout, s’il passe sur scène près de chez vous (ah, messieurs les programmeurs !), déplacez-vous, faites des photos, achetez ce qu’il vous propose et remerciez-le pour sa musique.
C’est, d’une certaine manière, ce qu’a fait Pierre Crépon avec cet article dans Wire. Il va ici plus loin encore en nous communiquant les informations associées à la discographie qui n’avaient pas été publiées sur Wire : les musiciens, les dates et lieu d’enregistrement et quelques liens pour vous inciter encore à acheter. Votre disquaire pourra aussi vous être d’un grand secours.
Vous pouvez certes écouter cette playlist de plus de cent onze minutes depuis le début, d’une traite. Mais la découverte curieuse, zigzaguante, avec d’éventuelles redites, un peu comme on regarderait sur quelle touche du clavier appuyer, a aussi ses charmes. À vous de « jouer ». La musique est là :

Wire Playlist: From Cleveland to Paris - the many sides of Bobby Few - The Wire

In 1969 US pianist Bobby Few flew to Paris as a member of The Noah Howard-Frank Wright quartet, beginning a 50 year plus relationship with France where he still resides. Born in Cleveland in 1935, Few started his jazz career in Ohio.

https://www.thewire.co.uk


Je vous suggère d’écouter en ayant sous les yeux les éléments détaillés promis :
Booker Ervin "The Muse"
From The In Between (Blue Note)
Rec. Jan. 12, 1968, Englewood Cliffs, NJ
Booker Ervin (ts, fl), Richard Williams (tp), Bobby Few (p), Cevera Jeffries (b), Lenny McBrowne (d)
Albert Ayler "Water Music"
From The Last Album (Impulse!)
Rec. Aug. 27, 1969, New York City, NY
Albert Ayler (ts), Bobby Few (p), Bill Folwell (b), Stafford James (b)
Noah Howard "Viva Black"
From Space Dimension (America/Eating Standing)
Rec. early 1970, prob. Paris, France
Noah Howard (as), Frank Wright (ts), Bobby Few (p), Art Taylor (d)
Frank Wright Quartet "Chapter Ten"
From For Example: Workshop Freie Musik 1969-1978 (FMP/Destination: OUT)
Rec. between Mar. 30 and Apr. 3, 1972, Berlin, Germany
Frank Wright (ts), Bobby Few (p), Alan Silva (b), Muhammad Ali (d)
Bobby Few "Few’s Blues"
From More or Less Few (Center of the World)
Rec. Nov. 1, 1973, Paris, France
Bobby Few (p), Alan Silva (b), Muhammad Ali (d)
Bobby Few "El Torro"
From Solos & Duets (Center of the World)
Rec. Nov. 1975, Paris, France
Bobby Few (p)
Sunny Murray Quintet "Tree Tops"
From Aigu-Grave (Marge)
Rec. Apr. 1, 1979, Paris, France
Sunny Murray (d), Richard Raux (ts), Bobby Few (p), Alan Silva (b), Sunny Murray (d)
Bobby Few "Continental Jazz Express"
From Continental Jazz Express (Vogue)
Rec. Mar. 12, 1979, Villetaneuse, France
Bobby Few (p)
Steve Lacy/Brion Gysin "Gay Paree Bop"
From Songs (hat ART)
Rec. Jan. 29, 1981, Paris, France
Steve Lacy (ss), Steve Potts (as, ss), Irène Aebi (vln, voc), Bobby Few (p), Jean-Jacques Avenel (b), Oliver Johnson (d)
Byron Pope "Pope’s Blues"
From Speed of Light Jazz (Speed of Light)
Rec. 1984, Paris, France
Byron Pope (as), Bobby Few (p), Jean-Jacques Avenel (b), Roger Raspail (perc)
Bobby Few Trio "Few’s Boogie"
From Few and Far Between (Adès)
Rec. ca. 1991, prob. Paris, France
Bobby Few (p), Raymond Doumbé (el-b), Noel McGhie (d)
Bobby Few "Like a Waterfall"
From Continental Jazz Express (Boxholder)
Rec. May 27, 2000, New York City, NY
Bobby Few (p)
Bobby Few & Avram Fefer Quartet "For Frank (Lowe)" [excerpt]
From Sanctuary (CIMP)
Rec. May 7, 2005, Canton, NY
Bobby Few (p), Avram Fefer (ts), Hilliard Greene (b), Newman Taylor Baker (d)
Sonny Simmons & Bobby Few "Round Midnight"
From True Wind (Hello World!)
Rec. Nov. 10, 2007, Paris, France
Sonny Simmons (as), Bobby Few (p)
Bobby Few "Let it Rain"
From Let it Rain (Bobby Few)
Rec. Jan. 2002, Montreuil, France
Bobby Few (p, voc), Rasul Siddik (tp), Jon Handelsman (ts), Harry Swift (b), Bob DeMeo (d)
J'aimerais aussi vous proposer cette vidéo en 4tet à Paris, au Z'Avant Garde (de Noah Rosen) en 2011, avec Harry Swift (b), Jon Handelsman (ts, bcl), Ichiro Onoe (dms) ... et Aldridge Hansberry "à la technique".



Et encore merci à Pierre Crépon qui a fait l'essentiel
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26 septembre 2019

Masahiko Satoh (p) & Sabu Toyozumi (dr) (26/3/1997)

Sabu Toyozumi, Masahiko Satoh


Alors que je proposais quelques titres ou vidéos pour illustrer sa préface à la série d'articles autour de Kaoru Abe, Takeo Suetomi (label Chap Chap) m'a fait parvenir une série de vidéos assez remarquables sur "la vie d'après", après la disparition de ce météor du Free au Japon.
On y retrouve des figures emblématiques de cette fantastique cavalcade musicale, hors des sillons occidentaux. Il ne s'agit pas d'une musique totalement étrangère au Free US ou Européen, mais d'une esthétique propre à l'Archipel, qui nous offre des plaisirs inattendus et qui jette parfois un pont vers la Noise, cette musique radicale (mais fascinante aussi), héritière elle aussi de ces pionniers.
Aujourd'hui je vous propose d'écouter une playlist vidéo réunissant Masahiko Satoh (de dos malheureusement) et Sabu Toyozumi, avec tous ses cheveux et l'énergie de la jeunesse. C'était en 1997.
Takeo Suetomi ne proposait que l'écoute du 4e duo, probablement par courtoisie afin de ne pas encombrer mes oreilles, peut-être aussi par malice sachant que cette pièce s'enchaîne aussitôt avec le 5e duo tout aussi passionant, etc.
On pourrait bien sûr parcourir cette playlist d'une manière aléatoire, mais on y perdrait la trajectoire du concert.
On pourrait être tenté d'éviter le début dudit concert, d'autant que les premières touches au piano se font européanisantes. Mais le diable Sabu ne veut évidemment pas en rester là. Il nous fait oublier notre approche prudente, d'autant que Masahiko Satoh se libère de certaines attractions occidentales pour des accords plaqués, des bribes mélodiques virvoltantes, des sculptures sonores à grands coups de sabre. Et si Sabu Toyozumi est une force éruptive de tout premier ordre, ce paysage fait de roches saillantes, de reliefs instables, de déchirures sèches, doit l'originalité de sa texture à la composition de deux talents. Dans la 3e pièce on croit retrouver quelques repères, qui seront pervertis, emportés dans une gestuelle économe aux effets dévastateurs. Dans la 5e, Sabu nous offe un solo qui par moment fait penser à l'Art Blakey des plus grands jours, mais c'est une forme de "collage" pour enrichir encore la complexité du kaléidoscope sonore. Peut-être aussi est-ce une façon de marquer un commencement du monde qui n'en finit plus d'évoluer.

Le passage d'une pièce à l'autre peut être parfois assez abrupt, "déconcertante". Pourquoi perdre cette ambiance si fascinante ? On ne sait, mais dès les premiers instants de la pièce suivante on est replongé dans cette fournaise du diable à l'apparence si calme.
Tout de même, la fin de la playlist est aussi violente et douloureuse qu'un coïtus interruptus. Mais il y a eu, avant, toutes ces décharges neuronales, ces sens en ébullition.
Une question demeure (une seule ?) : c'est une série de vidéos captées par un professionnel averti, certes non pas de l'image mais du son. Ce n'est donc probablement pas totalement fortuit. Il fallait interroger Takeo Suetomi. Il m'informe alors qu'il avait organisé ce concert, qu'il en est le producteur, et que bientôt, Chap Chap et NoBusiness Records le publieront. Vous voilà avertis.
C'était à Yamaguchi-shi, C S akarenga (la brique rouge), si j'en crois mon traducteur en ligne.
A vous de goûter à cette drogue musicale, et pourquoi pas d'y mettre vos mots.

Pour passer à la vidéo suivante de la playlist, il suffit de cliquer sur le bouton à gauche de celui du réglage du son, c'est tout.
Si vous préférez regarder les vidéos dans un ordre différent, il suffit de suivre ce lien, la liste s'affiche. A vous de choisir.

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23 septembre 2019

Horace Tapscott « Why don’t you listen » (Dark Tree DT(RS)11)

horace cover recto

« aïee ! The Phantom ». En ouverture de l’album, un titre à propos de l’influence de la culture Noire, de la communauté , dans la musique d’Horace Tapscott, faite de présences et d’absences. De fait tout l’album déborde de cette influence. Il ne s’agit que de cela. Immédiatement, cette musique vient se lover aux creux de nos circonvolutions cérébrales. Un leitmotiv qu’on ne risque pas d’oublier, fait de tendresse, accompagne ce morceau plus de seize minutes durant. Et sur cette passerelle sensible, un thème qu’il s’agit d’installer progressivement, lentement, d’en fouiller les recoins, d’épurer, de distiller jusqu’à l’hypnose, pour en extraire tout le suc, toute la puissance émotionnelle. Les couleurs de Coltrane ne sont pas bien loin, lors du chant au saxophone ou sur les touches impressionnistes du piano. Et pourtant, dans cet univers, les séductions du bop viennent aussi nous chatouiller les tympans et le cœur, nous rappeler qu’il s’agit d’une unique mouvance.
Et lorsqu’il s’agit de visiter un classique, « Caravan », on se délecte de cette science consommée de l’esquive, de l’évitement, du contournement du thème en particulier lors du chant de Dwight Trible, pour des esquisses, des rémanences, des envolées toujours plus ou moins à distance au sax alto de Michael Session où lors des fouissements au trombone de Phil Ranelin, cela au milieu d’une orgie de percussions aux puissantes couleurs africaines.
L’Afrique est pleinement là encore, avec un thème en hommage à Fela Kuti. « Fela Fela » s’ouvre sur un solo assez étourdissant sur les peaux de Najite Agindotan. Puis une ligne de basse, un chant choral (en Nigérian ?) puis celui de Dwight Trible, un scat sec et sauvage, l’envolée lyrique de Michael Session au soprano et les fouilles du trombone. On sent le chœur impatient d’intervenir pour clamer la nécessité de la fête, pour simplement dire que pour cela, les bons citoyens n’hésitent pas à rejoindre les truands d’un quartier de Lagos.
C’est qu’il y a deux formations réunies sur un plateau :
Pan Afrikan Peoples Arkestra (Ark), un tentet avec une section rythmique surdéveloppée (trois instruments à percussion et trois contrebasses).
Great Voice of UGMAA (Union of God’s Musicians and Artists Ascension): un chœur de douze chanteurs
On les retrouve ensemble pour les deux dernières pièces, « Why don’t you listen ? » et «  Little Africa ». Dans les deux morceaux, il s’agit d’une affirmation identitaire, la fierté d’être noir et d’être issu de l’Afrique. C’était l’une des dimensions du Free Jazz que cette revendication ainsi que ce reproche fait aux critiques blancs d’alors : pourquoi vous ne nous écoutez pas ? Ou si mal. Écoutez Clifford Brown, Dizzy, Monk, Roach etc.
Cela ressemble à une suite, à une liturgie profane, à la célébration d’une communauté solidaire mais trop marginalisée, à une communion qui aurait pu avoir sa place dans de très grandes enceintes, au milieu d’une foule dense et fervente.
« Why don’t you listen ? » donne son nom à l’album, à juste titre. Mais tout l’album est animé d’un souffle puissant, d’une richesse mélodique et orchestrale confondante. L’Afrique y est partout, et nous rappelle ce qu’elle nous apporte.
Les deux formation, Ark et Ugmaa, étaient réunies au LACMA (Los Angeles County Museum Of Art) pour l’un des concerts régulièrement programmés du vendredi soir, le 24 juillet 1998 (on attend encore ça à Paris, sous la Pyramide, par exemple).
Et depuis lors, pas de publication. C’est à la ténacité de Bertrand Gastaut qu’on doit de pouvoir écouter cette musique intense, bien loin de Los Angeles, vingt ans après.
Et oui, il aurait été dommage de ne pas publier ce moment émouvant de fête. Il aurait été aussi regrettable d’ignorer le talent de compositeur et d’arrangeur (« phantom », « Caravan » ...), de musicien, de leader de Horace Tapscott, de continuer à le confiner dans un recoin obscur du jazz.
Pour compléter le plaisir, on pourra parcourir les liens d’une précédente chronique afin d’écouter d’autres aspects de sa musique : http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2019/05/02/37299496.html
DarkTree, c’est le nom de l’excellent label de Bertrand Gastaud. Dark Tree est aussi le nom d’un thème et d’un album du pianiste Horace...
jazzaparis.canalblog.com
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20 septembre 2019

Franco-Japanese friendship 15 (Guillaume Belhomme dans Wire)

Wire sept 19 Liste Guillaume Belhomme

En parcourant les titres, les noms de lieux, de groupes des années 1970, on note avec étonnement la trace d'une certaine culture française. Mort à Crédit, Action Direct, le club Passe-Tamps, le groupe Les Rallizes Dénudées ... j'en oublie. En revanche, peu de collaborations alors avec des musiciens français, sauf en cas d'expatriation, comme avec Itaru Oki.
Ce n'est plus le cas depuis.
Et par un heureux concours de circonstances, le magazine The Wire, publie dans le numéro de septembre une sélection d'albums mettant en valeur l'intérêt mutuel entre musiciens japonais et français au XXIeme siècle. En tant que telle, cette commande par un magazine britanique est un signe, celui d'une convergence non démentie.
Seule exception, il en faut toujours une, le dernier album, Mort à Crédit, de Kaoru Abe, seul album publié de son vivant avec son assentiment.
Cette liste a été établie par Guillaume Belhomme, un des membres de l'équipe en charge de cette série d'articles autour de Kaoru Abe, ce qui n'est pas totalement fortuit.
C'est une forme de passage de relai des iconoclastes des années 70 vers ceux d'aujourd'hui, une forme de tremplin pour connaître plus avant cette avant-garde japonaise, toujours aussi fascinante.
 
Fuji Yuki, Michel Henritzi & Harutaka Mochizuki
Shiroi Kao (An'archives) (voir plus bas)
Luc Ferrari & Otomo Yoshihide
Les Archives Sauvées Des Eaux (Disc Callithump)
Itaru Oki & Raymond Boni
Ten-Kai (Ohrai)
Joëlle Léandre & Kazue Sawaï
Organic – Mineral (In Situ)
Seijiro Murayama & Stéphane Rives
Axiom For The Duration (Potlatch)
François Tusques, Itaru Oki, Claude Parle & Isabel Juanpera
Le Chant Du Jubjub (Improvising Beings)
Vomir & Yoshihiro Kikuchi
Collaboration ‎(Geräuschmanufaktur)
Noël Akchoté, Keith Rowe, Taku Sugimoto & Anthony Taillard
ARST (Live 1999) (Akchoté Downloads)
Ryoko Akama & Bruno Duplant
Immobilité (Notice)
Bruno Meillier & Toshimaru Nakamura
Siphono (Musiques Innovatrices)
Éric La Casa & Taku Unami
Parazoan Mapping (Erstwhile)
Jac Berrocal, Aki Onda & Dan Warburton
Un Jour Tu Verras (Smeraldina-Rima)
Richard Pinhas & Merzbow
Keio Line (Dirter Promotions)
Junko & Thomas Tilly
Wild Protest (Vent des Forêts)
Kaoru Abe
Mort à Crédit (ALM) (lire chronique)
 
Cette liste a été réalisée par Guillaume Belhomme pour marquer la la 40e publication des éditions Lenka lente : La chanson des vieux époux de Pierre Loti, soit une histoire japonaise vue de France et mise en musique par Quentin Rollet et Vomir.  www.lenkalente.com


Pour illustrer cette amitié, une piste, issue de l'album réunissant Harutaka Mochizuki, Michel Henritzi et Fuji Yuki


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19 septembre 2019

Free Music 1960-80 Disk Guide (via Pierre Crépon)

Free Music 1960-80 Disk Guide

Il s'agit d'un ouvrage collectif de Takeo Suetomi, Yoshiaki Kinno, Koji Kawa, Kazue Yokoi, Sabu Toyozumi, KenYa Kawaguchi, Harumi Makino, Masafumi Oda. Il existe une autre version du même ouvrage, apparemment plus condensée et avec couverture rouge. Tous les deux sont en japonais , donc difficiles d'accès pour la plupart d'entre nous, bien que certaines infos soient en caractères latins. On espère une traduction en anglais ou en français.
En attendant, on le trouvera à un prix raisonnable là : Free Music 1960-80: Disk Guide
On doit à Pierre Crépon, non seulement d'avoir signalé cette discographie qui semble être la référence aujourd'hui, mais aussi d'avoir retranscrit ladite discographie avec des liens discog qui permettent d'en savoir plus (les musiciens, les références, les lieux d'enregistrement, les dates etc.). Les prix varient du peu cher à totalement déraisonnable, mais il arrive qu'ils changent.
Ces disques ne sont donc pas tous facilement accessibles (pour le moment), mais il est déjà possible avec ce livre de consulter votre disquaire préféré, de constituer un "fond de discothèque", et de partir en chasse pour les plus motivés.
Comme toute liste, cela pourrait paraître d'une lecture un peu fastidieuse, mais quel trésor ! Une liste à conserver.

52 albums
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Groupe Ongaku : Music of Group Ongaku (1996),
Various Artists Gin-Paris sessions 26 juin 1963 (dont Togashi et Takayanagi)
Motoharu Yoshizawa, Mototeru Takagi duo (9/10/69)
Mototeru Takagi , Masahiko Togashi Isolation (1969)
Masahiko Sato trio Palladium (1969)
Various 2 to 10 Saxophone adventure : Takagi-Toyozumi; various  (1970)

Group Everything Everything Everything Hino’s Journey to Air (1970)
Watazumido Doso : Shakuhashi Classical Religious
Toyozumi, Takagi If Ocean is Broken (1971)
Stomu Yamash’ta, Masahiko Sato etc Metempsychosis (27 janvier 1971)
Kanai, Hideto Group : Q non disponible sur Discog, mais sait-on jamais
The Taj Mahal Travelers : Prix surprenants (de 23€ à 399€ !!!)
Shako Mizuno, Toshiyuki Miyama (1973)
Masahiko Sato & Yosuke Yamashita piano duo 1973
Inspiration and Power Free jazz festival 1 (1973)
Masahiko Togashi, Masahiko Sato Sohsyoh (1973)
Yamashita trio Clay Moers (1974)
Sabu Toyozumi Message to Chicago
Steve Lacy Distant voices
Yamashita Yosuke Breathtake
Moriyama Takeo Percussion Ensemble Full Load
Seikatsu Kojyo Iinkai non disponible sur Discog
Toshi Tsuchitori, Mototeru Takagi Origination
Masahiko Togashi Spiritual Nature
Kaoru Abe Mort à crédit (159€ sur Discog !)
Ichiyanagi, Ranta, Kosugi Improvisation (Sep 1975)
Mototeru Takagi trio Mosura Freight ! (441€ sur Discog !)
Itaru oki Genso Note
Takayanagi and New Direction Unit Eclipse
Masahiko Togashi Rings
Toshiyuki Tsuchitori, Ryuichi Sakamoto Disappointment Hateruma
Cosmique Pulsation Unity
East Bionic Symphonia (Discog à 1900€ !)
Evolution Ensemble Orchestra 1976 (250€ sur Discog !)
Keiki Midorikawa Complete Grüne Revolution (1976)
Tatsuya Nakamura 4tet Song of Pat
Gap-Gap
Warren Smith - Masami Nakagawa : Saiun (2€ sur Discog !)
Milford Graves Méditation amont us
Kazuko Shiraishi featuring Sam Rivers Dedicated to the late John Coltrane
Richard Teitelbaum : Hiuchi Ishi
FMT : You got a freedom
Ken Carter, Oliver Johnson, Takashi Kako : TOK TOK + TOK
TOK Tok est en live. Deux albums en fait disponibles
Kaoru Abe, Sabu Toyozumi Overhang Party
Derek Bailey duo trio improvisation
Takehisa Kosugi, Akio Suzuki : New sens of hearing
This is music is this !?
Toshinori Kondo : Fuigo from a different dimension
Takayanagi New direction Live at Moers (198€ sur Discog)
Togashi, Yamashita duo, (Discog 8€)
Honsiger, Beresford + sur 2 pistes David Toop & Toshinori Kondo : Imitation of life
Beresford, Honsinger + sur 2 pistes David Toop & Toshinori Kondo : Double indemnity

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18 septembre 2019

The Wire Playlist Free Jazz in Japan

Itaru Oki trio Spectral
Itaru Oki trio "Spectral"

Dans l’article de présentation de cette série de chroniques, était mentionné l’ouvrage Free Jazz in Japan de Teruto Soejima. À la suite de cette traduction en anglais, Pierre Crépon en a rédigé une chronique (en anglais) qu'on peut trouver là : http://pointofdeparture.org/PoD67/PoD67Japan.html

Omnidirectional Projection: Teruto Soejima and Japanese Free Jazz

by by Pierre Crépon Motoharu Yoshizawa + Mototeru Takagi © 2019 Tatsuro Minami The second side of Pharoah Sanders's Tauhid starts with a short track titled "Japan." The pseudo-Asian piece was recorded a few months after Sanders's return from a Japanese tour with John Coltrane, in 1966.

http://pointofdeparture.org

De plus, Pierre Crépon a sélectionné une liste qu’on peut écouter sur The Wire (mai 2019).
L’article qui l’accompagne, toujours en anglais, permet de repérer les acteurs clés et de les situer dans cette émergence radicale. Elle présente les débuts encore influencés par le jazz US et la prise progressive de distance jusqu'à la figure emblématique de Kaoru Abe et sa fulgurante originalité.
Une playlist très intéressante et riche : elle dure plus d’une heure trente (91 mn). C’est une sorte de carte au trésor incomplète mais suffisante pour commencer votre voyage initiatique.
https://www.thewire.co.uk/audio/tracks/free-jazz-in-japan-sounds-from-the-first-decade
A large part of Teruto Soejima’s Free Jazz In Japan: A Personal History, recently translated by Public Bath Press, focuses on the early years of free jazz in the country.The selection here follows the music’s recorded history from its 1969 starting point to the end of the 1970s.
www.thewire.co.uk
Pour vous permettre d’en enrichir l’écoute, on trouvera ici les références discographiques, l’année de l’enregistrement et les musiciens des divers groupes.
Cela pourrait aussi vous être utile pour constituer un début de collection d’albums de cette période particulièrement fructueuse.
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Masahiko Togashi 4tet « Speed & Space » 1969
Union Jazz TECP 18771
Yoshio Ikeda (b, eb), Masahiko Togashi (dr, perc, bells, vib); Masahiko Sato (p, gong); Mototeru Takagi (ts, bcl, reeds (corn pipe))
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Masahiko Togashi 4tet « We now create » 1969
Victor VICJ 23007
Mototeru Takagi (ts, cornpipe); Masayuki Takayanagi (g); Motahoru Yoshizawa (b,cello); Masahiko Togashi (dr, perc)
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Mass projection 1969
DIW 424
Kaoru Abe (as); Masayuki Takayanagi (g)
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Itaru Oki trio Spectral 殺人教室 1970
Jazz Creaters Bridge 061
Keiki Midorikawa (b, p, gong); Hazumi Tanaka (dr, ...); Itaru Oki (tp, etc)
(Jaquette en illustration de l’article)
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Mototeru Tagaki, Motoharu Yoshizawa 深海 1969
PSF Records PSFD-47
Mototeru Tagaki (bcl , ts); Motoharu Yoshizawa (b, cello)
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Kaoru Abe solo « Winter » 1972 « Winter »
PSF Records PSFD-158
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Yosuke Yamashita trio in Inspiration & Power 14. Album collectif. 1973
Vivid Sound VSCD 302-3
Yosuke Yamashita (p), Akira Sakata (as) et Shota Koyama (dr)
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Motoharu Yoshizawa solo Outfit: bass solo2,5 1975
Trio Records POCS 9348 (2015)
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Itaru Oki « Phantom Note » 1976
Doubtmusic dmrp 128
Yoshiaki Fujikawa (as); Keiki Midorikawa (celle, b, p); Hozumi Tanaka (dr); Itaru Oki (tp)
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Masahiko Togashi « Spiritual Nature » 1975
East Wind UCCJ 9143
Yoshio Ikeda (b); Keiki Midorikawa (vlc, b); Masami Nakagawa (fl); Sadao Watanabe (fl, sn, as); Shigeo Suzuki (fl, ss); Noboru Tanaka, Yoshisaburoh Toyozumi*, Shohji Nakayama* (perc); Masahiko Togashi (perc, celesta); Masahiko Satoh (p, etc)
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Steve Lacy sextet « The Wire » 1975
Denon Jazz YX-7553-ND
Motahoru Yoshisawa (b); Keiki Midorikawa (celle, b); Masahiko Togashi (dr); Masahiko Satoh (p); Steve Lacy (ss)
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Kaoru Abe, Sabu Toyozumi « Mannyoka » 1978
NoBusiness records NBCD 107
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Sauf erreur, tous ces albums sont disponibles au moins sur Discog.
Mais parlez-en d’abord à votre disquaire.

Enfin, pour ceux qui, comme moi, regrettent la faible place laissée à Sabu Toyozumi, Pierre Crépon apporte la précision suivante : les contraintes éditoriales de Wire imposent des morceaux assez courts, ce qui l'avait alors conduit, bien à regret, à retirer un titre issu de l'album "Sabu : Message to Chicago" qu'il avait initialement prévu.
Je n'ai pas les mêmes contraintes, mais je ne dispose pas de cet album à ce jour. C'est pourquoi je vous propose l'écoute d'une pseudo vidéo de YouTube :
"Message to Chicago" (1974, Nadja). Ukaji Shoji (bs), Ryo Hara (p),  Sabu Toyozumi (perc) : Malachi's Tune


De très beaux moments pour ceux qui, comme moi, découvrent l'originalité et la vitalité de ce Free made in Japan.

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17 septembre 2019

Mass Projection et Gradually Projection(DIW 424 et 425) : Kaoru Abe, Masayuki Takayanagi (par Michel Henritzi)

Kaoru Abe Mass Projection

 
Greil Marcus écrivait dans son « Histoire secrète du XXème siècle » que « La musique cherche à changer la vie ; la vie continue ; laissant la musique derrière elle, et c'est çà qui est intéressant ». Kaoru Abe est mort d'overdose (1948-79), Masayuki « Jojo » Takayanagi est mort d'un cancer du foie (1932 – 91) ; laissant derrière eux la vie inchangée, après avoir bouleversé la musique et les traditions d'un jazz importé dans l'immédiate après-guerre. La musique ne peut changer qu'elle même. Abe et Takayanagi auront implosé ses codes dans un acte de terreur sonique sublime, ce fut un moment de subversion et de défi lancé à l'industrie du disque et à son spectacle mortifère. Takayanagi prit une « new direction *» radicale à la fin des années 60, laissant les standards et les ritournelles du jazz derrière lui, dans les jazz kissa * nostalgiques de Tokyo, et des âmes solitaires pour pleurer avec elles. L'époque était à toute les formes de radicalité et d'expériences, à l'action directe, ils sont montés pour quelques rares concerts ensemble sur scène, comme on monte au front, y jouant leurs vies ; puisqu'ils refusèrent obstinément de séparer leur art et leur vie. Ils étaient restés dans une idée romantique de l'Art, peut-être leur a t-il manqué de partager le cynisme de ce temps marchand, pour faire commerce de leur art de la ritournelle jazz. Kaoru Abe (sax, clarinette basse, harmonica, shakuhachi *) était devenu une rock star dans les dernières années de sa vie, mythe alimenté par la presse qui relatait l'histoire tourmentée de son couple avec la romancière Izumi Suzuki et leurs excès, et puis il y avait sa classe, dans le jargon des mauvais garçon on aurait dit qu'il était un « prince », cette façon magnifique de se tenir dans sa musique, wild et debout. C'est par le critique Aquira Aida qu'ils ont été amené à jouer ensemble, plus que l'histoire d'une rencontre, l'histoire d'un embrasement. L'Histoire de la musique au Japon ne serait plus la même. Takayanagi apportera à l'expressionnisme violent et mélancolique de Abe, l'abstract sound de sa guitare, parfois jouée sur table – il a été un des tout premiers avec Keith Rowe a utiliser cette technique de renversement – jeu arraché du jazz, idiome déconstruit dans le bruit salutaire électrique, comme le tir d'une kalachnikov sur l'immobilisme d'une époque qui avait « échangé le risque de mourir de faim pour celui de mourir d'ennui », figure rhétorique d'une génération perdue.
L'équivalent américain c'était le « Black Woman » de Sonny Sharrock, le jazz soudainement tagué par le black power, infréquentable, terroriste, le boucan des bas-fonds, des classes dangereuses. Abe n'a peut-être finalement été qu'un jeune homme trop doué, croyant à la réalité de ses désirs, de changer la vie, sa vie, par et pour le son. Il a voulu rejouer l'engagement pour la couleur de Van Gogh, ou celui de l'irruption de l'argot dans la littérature de Céline * à la langue des académiciens. Ces deux disques racontent cette histoire. « Mass Projection » et « Gradually Projection » renvoient à deux concepts de Masayuki « Jojo » Takayanagi, deux tactiques soniques pour renverser le public et ses attentes.
9 juillet 1970 : une première déflagration. « Mass Projection » s'ouvre comme un seau de vicères répendues lors d'un seppuku. Explosion sonique se projetant dans toutes les directions, brûlant l'air, la guitare de « Jojo » Takayanagi dresse un mur de larsen comme l'Histoire n'en avait jamais vu (annonciateur du japanoise qui suivrait) que déchiquette hystériquement Kaoru Abe, lèvres fendues, notes lacérées, les poumons dehors, créant un appel d'air, ou simplement un appel à être entendu. Phrasés jazz défaits, cisaillés par les riffs chaotiques d'une guitare noise, noyés dans une saturation de décibels, drippings dansés à deux, non plus le jazz comme asphyxiante culture gagnée à la marchandise, mais cette culture jazz – bande-son des publicités de l'american way of life – asphyxiée dans le son, le bruit et la fureur. Une renaissance sans filins de protection.
« Gradually projection » commence par quelques notes obsessionnelles de sax raclées dans une humeur mélancolique, tombent des accords déconstruits au son métallique, des progressions lentes d'accords jazz, tristesse infinie, dérive dans un territoire non cartographié, outside jazz, presque immobile. Takayanagi s'approprie Wes Montgomery et Derek Bailey, ces techniques de dérives sur le manche, à l'écoute du seul son, cherchant à le placer hors de la ligne permise, de l'autre coté de la frontière entre l'admis et l'insoumission, à ce qui a déjà été joué. Notes voulues fausses à l'oreille, parce que le spectacle est un moment du faux, et qu'ici tout est vrai. Deux disques qui ouvrent sur l'inconnu.
* New Directions : 4tet de Masayuki « Jojo » Takayanagi
* Jazz Kissa : cafés propres au Japon où l'on joue des disques de jazz, lit des manga, des journaux, qui organisaient parfois des concerts.
* Shakuhachi : flûte droite datant du XVI siècle
* Trois albums de Abe ont pour titre des œuvres de Céline « Mort à Crédit », « Nord » (duo avec Motoharu Yoshizawa parus sur ALM records) et Féerie pour une autre fois ("Mata no hi no yume monogatari")
 
Michel Henritzi
Chroniques parues dans Revue & Corrigée #50, décembre 2001
  • Michel Henritzi est l’auteur de « Jazz au Japon » , l’un des articles de « Polyfree, la Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)» rassemblés par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont
  • Mass Projection (DIW 424) et Gradually Projection (DIW 425) sont disponibles sur Fnac.com et probablement aussi chez votre disquaire. Ce n’est en revanche pas le cas sur cdjapan et japanimprov, les sites de référence. Donc, faire vite.
  • En cas d’échec, une version YouTube, de moindre qualité sonore évidemment, est disponible : https://youtu.be/m4SeDipcQZw et https://youtu.be/

Kaoru Abe Gradually Projection

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16 septembre 2019

Mannyoka: Kaoru Abe (as) et Sabu Toyozumi (dr) (Nobusinessrecords NBCD 107)

 

kaoru abe cd recto image

Il s'agit d'une édition relativement récente (juillet 2018) d’un album enregistré à la fin de la courte vie de Kaoru Abe, en 1978.
Plus de quarante ans après, cette musique sortie de l'oubli est un choc. Dès les premières notes au saxophone alto, on ne peut qu’être saisi par la puissance et l’originalité du discours de Kaoru Abe. Une musique qui nous explose au visage et qu’on ne peut plus oublier. Il s’agit d’un flux éruptif qui pourrait être sans fin, d’une énergie cataclysmique comme si chacun de ses atomes se désintégrait pour libérer l’énergie qu’il contient. AllMusic évoquait une compétition pour savoir quel saxophoniste aura le son le plus abrasif : cette morgue est vraiment hors sujet. Ici, les pâtes sonores sont au service d'un discours qui rejette toute règle, tout conformisme. S’il est toujours intense, il sait prendre bien des formes. On croit repérer un mode de jeu, il est remplacé bien vite. L’intensité proprement tragique est le seul aspect permanent. Kaoru Abe est le Prince Noir de l’alto.
Il a joué le plus souvent en solo et ce duo avec Sabu Toyozumi pourrait confirmer ce tropisme. Ce dernier est certes bien jeune à l’époque, mais il est déjà dans cette ouverture à l’autre. Dans les deux premières pistes, enregistrées en juillet 78, le jeu de Toyozumi est fait de discrétion et d’éclats, conciliant les contraires. Il ponctue, souligne, propose des séquences, pose des taches de couleur sur les torrents impétueux de l’alto. On peut imaginer que ce type de compagnonage n’était pas acceptable pour Milford Graves, déjà vedette (Meditation among us). Ce dernier s’est d'ailleurs très vite débarrassé de Kaoru Abe.
Ce jeu est encore plus évident dans la première des trois pistes du concert de janvier 78, lorsque Kaoru Abe est dans une errance calme et sombre : des frappes éparses, douces, des ébauches de roulements. Quand les sons deviennent suraigües, au début de la deuxième des trois pistes, Sabu prend l’espace sans le moindre déchaînement, tout en frappes discrètes, donnant au saxophoniste l’occasion de revenir pour un dialogue presqu’apaisé. C’est là que le batteur donne l’étendue de son talent de plasticien, de sculpteur délicat de sons. Le discours du sax devient-il plus impétueux que celui de la batterie se fait plus incisif (sans être envahissant). Commence alors une danse infernale et magique entre ces deux artistes d’exception. Tout ce concert de janvier 78 laisse d’ailleurs apparaître l’étendu des registres de Sabu Toyozumi et de Kaoru Abe, tout d’impermanence, d’invention, d’opportunisme, de subtilité, de complémentarité en dépit (ou à cause) de certaines phases hallucinées ou d’une extrême fragilité de l’altiste.
Comment dire ? Un moment rare de musique.

Un extrait ?
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/track/song-for-sakamoto-kikuyo-part-ii
Le son a été restauré par Benjamin Duboc et Julien Palomo, qui a en outre rédigé le livret (en anglais) du CD.

L’album peut être acheté en ligne en version numérique (9$) :
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/mannyoka
ou sur support physique (12€ + 3€ de frais de port) : http://nobusinessrecords.com/arirang-fantasy.html
J’ai acheté le mien au Souffle Continu, 22 rue Gerbier, Paris 11e.

L’écoute d’autres albums de Kaoru Abe, de Sabu Toyozumi, de Masayuki Takayanagi, de Motoharu Yoshisawa, et de bien d’autres, sans oublier les albums du jeune Itaru Oki (les récents aussi) laisse apparaître un espace musical aussi original et puissant que relativement méconnu. C’est la raison même de cette série d’articles, d'autant que Takeo Suetomi (label ChapChap) laisse entendre qu'il a en réserve encore un ou deux enregistrements qui pourraient sortir chez NoBusiness. Cette musique se joue au présent.
La figure de Kaoru Abe a été choisie comme symbole de cette émergence radicale.

Deux chroniques ont été publiées à ce jour, en anglais :
une de Pierre Crépon ici - http://www.pierrecrepon.co/pdf/new_york_city_jazz_record_2019_05_p29.pdf
et l'autre de Nick Metzger là - http://www.freejazzblog.org/2019/01/kaoru-abe-sabu-toyozumi-mannyoka.html
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13 septembre 2019

Kaitaiteki koukan (DIW 414) Kaoru Abe & "Jojo" Takayanagi (par Michel Henritzi)

 

Kaoru Abe Kaitaiteki Koukan

Il est de ces disques pour faire des mythes, ancrés dans la légende du free, collector d'une recherche d'absolu, de ces disques qui appartiennent autant aux marchands cyniques qu'aux névrosés de cette grande histoire d'un art de l'éphémère. On est prêt à investir dans cette charge émotive, fantasme d'un objet disparu avec ses protagonistes : Masayuki « Jojo » Takayanagi (guitariste légendaire de la scène primitive du jazz nippon et du son noise) et Kaoru Abe (saxophoniste qu'on entendait comme un frère de Ayler). Enfin réédité ce disque tiré à l'origine à 100 exemplaires sur PSF, explose dans notre hi-fi de salon, annonçant autant Rudolph Grey que Stefan Jaworzyn, Arthur Doyle que Yoshinori Yanagawa. Préfigurant la noise japonaise qui devait advenir une dizaine d'année plus tard comme insoumission radicale aux codes de l'entertainment. Mais ce disque répondait aussi aux actions sonores terroristes – pour les gardiens du temple sacré de la tonalité – de Derek Bailey, d'Evan Parker, de Sonny Sharrock ou de Peter Brötzmann. La même charge explosive dans cette no-technic sidérante de Abe et Takayanagi. Toute l'histoire de la dissonance qui bascule dans ce trou noir, de Penderecki à Coleman, de grands blocs d'angoisses pures et de révoltes, l'entendement partant avec ce free incandescent. Disque sublime qui touche à la folie, à une ivresse d'absolu, sortir sa propre langue des années d'apprentissage et qu'elle sonne comme le tir d'une kalashnikov dans ce qui oppresse. Ca fait forcément mal. L'écoute n'est pas si habituée que ça à l'implosion des certitudes, au saccage des règles, elle lui préfère l'encasernement des musiques, leurs prompts renoncements à ce qui les lient au vivant. Disque noir comme toute l'encre déversée par les grands irréguliers du langage, de Trakl à Guyotat, de Burroughs à Dufrêne, reposant l'énigme. « Qu'est-ce en effet que cette surface colorée qui n'était pas là avant ? Je ne sais pas n'ayant jamais rien vu de pareil. Cela semble sans rapport avec l'art, en tout cas si mes souvenirs de l'art sont exacts. » in Samuel Beckett, Trois dialogues. Ed. De Minuit. Difficile d'arpenter toute l'étendue sidérale qu'a parcourue cette comète, d'en faire une cartographie précise, méticuleuse, ses mouvements ne nous mettent pas en garde, ne nous protège pas, mais nous happent dans ce trou noir aux étranges dissonances, galaxie psychédélique en flamme.
Michel HENRITZI
Chronique parue dans Revue & Corrigée #43, mars 2000


* Album publié initialement en 1970
* En vente sur Discog à 25€ (environ 31€ frais de port compris)
Disponible sur cdjapan (25€ + 23€ de frais de port)
Votre disquaire pourra probablement vous aider.

* En attendant d’obtenir cet album, deux liens YouTube
01 Untitled
https://youtu.be/QPzmegG7oTw

02 Untitled
https://youtu.be/phy-jcjSLi4

* Site de Michel Henritzi .
* Michel Henritzi est l’auteur de « Jazz au Japon » , l’un des articles de « Polyfree, la Jazzosphère et ailleurs (1970-2015)» rassemblés par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont

Kaoru Abe de dos



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