Jazz à Paris

14 juin 2021

John Butcher, Barre Phillips, Ståle Liavik Solberg : We Met ... and Then (Relative Pitch Records)

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Le titre de l’album est strictement factuel. Le projet, c’est la rencontre. La perception aiguisée à l’extrême de l’action des autres, de leurs intentions, de leurs méandres affectifs, pour faire advenir la magie. Et en guise de preuve, d’évidence, l’album débute par « And Then ». 

Une prise de son très attentive comme pour rehausser chaque vibration de l’air. Des percussions, des frottements et l’ambiguïté s’invite. Mais il ne s’agit pas que de cordes, le souffle est là, avec des roulements rapides, des ronflements très doux, de pseudos brouillards électroniques, des quasi drones de timbres qui égarent nos perceptions. Une errance comme suspendue, constellée de métal, traversée de zébrures lentes et stratifiées, de micros chocs de l’archet. Une stase un peu mélancolique s’installe sur les cordes, des chocs de clés, de peaux, de cordes s’entremêlent, des souffles éraillés entament leur voyage ... puis le silence. Des baguettes qui crépitent, des cordes qui en font autant, et des claquements de bec, des salves de roulements du sax qui jaillissent, qui gazouillent, qui mixent souffle et roucoulement, qui dévoilent des harmoniques. «And Then», la magie s’épanouit, s’intensifie. Puis la coulée se raréfie un temps, pour ne laisser que quelques chocs de peaux, de métal, de cordes. Ils n’en resteront pas là, évidemment.

Chaque pièce est ainsi une forme de poème de timbres, avec des vocabulaires inventifs, avec des enchevêtrements de phrases sans cesse renouvelés au service d’une expressivité alternative, et d’un lyrisme contenu. Lors de son dernier passage aux Instants Chavirés, Barre Phillips [1] nous avait offert une forme d’illustration de certains de ses modes de jeu, une promenade étourdissante. Ici en revanche, c’est l’interaction serrée des trois flux, l’osmose déconcertante des granulations qui prennent toute la place. Avec ses deux amis, ils s’y entendent pour nous égarer, mais ce n’est pas leur propos principal. On retrouve aussi ce saisissement à l’écoute de John Butcher [2], et le renouvellement permanent de ses sollicitations du sax. Il a déjà enregistré en duo avec le batteur Ståle Liavik Solberg, un tachiste économe des frappes, ainsi qu’avec Barre Phillips. Ces trois orfèvres de ce langage radicalement neuf, aiguisent notre écoute et nous guident dans de nouveaux espaces de plaisirs. Une superbe rencontre.

Notre trio laisse au grand maître de la basse, Barre Phillips, une place particulière, une piste en solo, ample et superbe, "Traveling". Une forme de coup de chapeau.

Ce dernier s’est installé en France. Peut-être est-ce la raison d’un titre comme « Chaudron Profond » que je vous laisse déguster ici, en particulier l’ouverture en duo de Barre Phillips et du batteur, rejoints magistralement par le sax pour un quasi drone superlatif d'invention, et finissant dans un tourbillon enivrant.

 

 

[1] : Barre Phillips aux Instants Chavirés : https://www.citizenjazz.com/La-lecon-de-musique-de-Barre-Phillips.html

 

[2] John Butcher : Last Dream of the Morning « Crucial Anaromy »: http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2021/04/12/38912521.html 

   et Stovelit Lines http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2021/04/19/38914062.html

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07 juin 2021

Tikkun « Dawn Ceremony for Dreadful Days » (LFDS)

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C’est le deuxième album de cette formation singulière (voir chronique du précédent album)

Tikkun est mené par le bassiste Yoram Rosilio. Outre son leader, elle comporte une batterie (Rafaël Koerner) et quatre instruments à vent : Jean-Michel Couchet (as,ss), Florent Dupuit (ts, fl, piccolo), Benoit Guenoun (ts, fl), Andrew Crocker (tp, voc). Une belle force de frappe.

Yoram Rosilio est, en effet, mû par une énergie farouche, par la volonté de partager, par un esprit libre qui trouve un exutoire comme taillé sur mesure : un free sans concession, aux frontières des musiques improvisées. 

Sauf qu’ici, idiome il y a, et donc des thèmes, des chants, des unissons, des répons, des pulsations ancestrales. Un mélange curieux de repères, de balises et de hors piste débridé. C’est l’influence assumée de ses racines, la tradition juive séfarade du Maroc. L’album propose en effet des titres inspirés de cette liturgie, qui se caractérise par un mélange de sérieux et d’humour, par une hiérarchie bousculée puisque le clerc, ici le rabbin, n’est pas seul à bord, chacun prenant le relai selon l’inspiration du moment.

« Cérémonie de l’aube pour des jours terribles », un titre qui annoncerait une période sombre. Cependant, à l’écoute, cette musique paraît bien festive ! C’est qu’il y a ce retour du plaisir sans complexe du déploiement de timbres, des thèmes assez simples, faciles à mémoriser, des geysers improvisés qui émergent des unissons, des chemins foisonnants qui rappellent les grandes heures de cette période charnière de l’émancipation du free. Une sorte de « Liberation Music Orchestra » des temps actuels.

Cela ne déplairait probablement pas à Yoram Rosilio qu’on n’évoque que le groupe. Certes, cette puissance de feu des  quatre vents est impressionnante. Mais la maîtrise, l’à propos, les sonorités puissantes des cordes rappellent les qualités intrinsèques du bassiste. Et Rafael Koerner est le compagnon de jeu tout trouvé pour passer des rythmes bien appuyés à des ponctuations diaboliques d’efficacité. 

Écoutons l’ouverture de l’album, « Hachem» 

 

Concert de sortie d’album le 12 juin 2021 à l’Anis Gras : https://fb.me/e/1ge8z8iO1

 

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26 mai 2021

Raymond Boni « Mémoire de l’oubli: Images for Donald Ayler » (MazetoSquare)

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Deux souvenirs surgissent. John Coltrane avait choisi Albert Ayler pour la musique de ses funérailles et ce fut un moment magique. De même reste à l’esprit l’image de ce corps flottant sur l’East River [1]. Albert Ayler disparaissait et son frère Don, effondré, se retirait de la scène pour un temps. Albert reconnu, voire enfin encensé; Donald progressivement oublié, n’était-ce la sortie de cet album qui lui est dédié. 

On n’y retrouve pas la composition fameuse de Don, « Our Prayer », jouée lors des funérailles du Trane, mais plutôt une errance dans la mémoire, la sensibilité, les tropismes de Raymond Boni. Certes du Free, du blues, mais aussi le slide, des parfums flamencos, et finalement tout l’univers musical du guitariste. 

Une même pièce ouvre et termine l’album, dédiée à Malia (petite fille du guitariste),  « One Day Malia Will Hear the Solitary Walker Whisper ». Une musique vagabonde, interrogative, dissonante et très sensible.
Des rafales de notes, des brisures, des crépitements incessants, quasi frénétiques, une célérité à couper le souffle pour dire «serre-moi très fort dans tes bras», un deuxième titre. 

Cet album multiplie des moments intenses, contrastés, nécessaires. L’Espagne, l’un des pôles magnétiques de la guitare, est ici présente peut-être moins par ses couleurs que par son énergie, par la science aiguë de ses scansions qu’on retrouve dans les claquements de mains et de talons, dans ces mouvements où la précision et l’oubli de soi se partagent l’instant. 

Quant aux deux titres qui donnent leur nom à l’album, ils nous emmènent dans des régions contrastées. Quelques cordes légèrement claquées, puis des étirements acides de notes d’une quasi comptine répétitive pour « Mémoire », qui naturellement se dérègle, qui bifurque. « De l’oubli » est fait de salves irrégulières, de couleurs instables, d’échos très lointains de blues, de convulsions irrépressibles, pour un oubli impossible de ce qui fait la géologie musicale aux strates enchevêtrées de Raymond Boni. 

Un univers bien singulier. Il nous propose là un album fractal aux surprises multiples, une errance dans le labyrinthe de ses émois d’hier et d’aujourd’hui, dont cette révérence à Donald Ayler, le frère un peu oublié, hommage qu’a partagé en quelques mots son ami Joe McPhee.

 

[1] Lire « Les Treize Morts d’Albert Ayler » où 13 auteurs de polars imaginent les circonstances de cette mort énigmatique 

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17 mai 2021

Alan Wilkinson, Dirk Serries «One in the Eye » (A New Wave of Jazz)

 

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A New Wave of Jazz est un peu plus qu’un label, c’est une démarche qui vise à promouvoir des musiques aux franges dudit jazz, comme l’expérimentation ou le minimalisme. Piloté par Dirk Serriesun guitariste et un infatigable défricheur des marges, ce label présente sa collection d’albums d’une manière elle aussi minimale: un fond gris, le nom des protagonistes,  le titre de l’album, et c’est tout. Ce design est dû à Rutger Zuydervelt, et les notes de pochette à Guy Peters, invariablement.

Il vient de publier une salve d’enregistrements, dont ce double album d’une heure trente d’un duo Serries (g) - Wilkinson (bs, as, bcl, voc).

Ce dernier est un vrai personnage. Il nous propose une musique qui nous laisse un peu groggy. Le son est le plus souvent puissant, abrupt, jouant sur les éraillements harmoniques, loin de toute tentative de séduction. Et pourtant, cette dernière est là. Après la surprise des premiers instants, on suit avec intérêt, avec un plaisir renouvelé, ces discours faits de quasi interjections ou de phrases courtes, de grognements, de miaulements, offrant cependant quelques segments mélodiques, comme par inadvertance.

Le sax est parfois comme propulsé par la guitare de Dirk Serries, mais en avait-il réellement besoin ? Ce dernier lui livre alors une sorte de corps à corps, des salves de clusters sans résonance. Il crée une tension de chaque instant. Il parasite, il bouscule, il électrise, éloignant toute perspective d’accalmie.

Et pourtant, Alan Wilkinson trouve le chemin de notes suaves, de timbres feutrés en particulier quand il s’empare de la clarinette basse. Lorsqu’il opte pour un quasi drone, souffle, éraillements, sifflements et notes s’entremêlent, ce qui n’empêche pas quelques coups de griffes. Il laisse alors une large place à des crépitements minimalistes et à bien des explorations de timbres sur les cordes de Dirk Serries, comme dans l’étonnant « The Stings of Flesh ». Enfin, il n’hésite pas à mêler sa voix à son discours, parfois comme une extension presque indiscernable de son sax ou de sa clarinette (« Pull the Other One »).

Les deux dernières pièces ont été enregistrées au club « Hundred Years Gallery », avec pour titres évidemment HYG 1 et 2. Et là, le duo se déploie en un plein épanouissement. Alan Wilkinson savoure l’interaction avec Dirk Serries. Il sollicite son bec avec verve et malice; il percute à l’image du discours des cordes. 

Ce duo nous régale. Il nous offre une improvisation Champagne.

Écoutons la piste qui donne son nom à l’album, « One In The Eye », la pièce la plus courte.

 

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13 mai 2021

Sabu Toyozumi, Rick Countryman «Masaki Castle Tower » (ChapChap)

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Rick Countryman a quitté les USA et son terreau fertile du jazz pour faire sa vie aux Philippines, loin de ses pairs. Mais certains musiciens viennent sur ses terres et l’y rencontrent, comme le batteur suisse Christian Bucher, occasions de graver de superbes enregistrements. Rick prodigue un Free rugueux, rauque parfois, lyrique, une musique de  rencontres, de l’instant, spontanée.

Sabu Toyozumi est ce drummer de légende ayant été l’une des figures essentielles de l’émergence d’un Free japonais original, une forme d'appropriation aux multiples conséquences, dont une part de la radicalité nippone actuelle. Il a été un très proche de Kaoru Abe, un saxophoniste d’exception, à la carrière aussi courte que fulgurante.

Ce drummer est aussi un infatigable voyageur, allant à la rencontre des autres, aussi bien en Afrique, aux USA et ailleurs dans le monde. À 78 ans, on pourrait s’attendre à un relatif recul, il n’en est rien. Il voyage encore. Lors de sa récente visite au Philippines, en mars 2020, cinq albums ont été enregistrés. Manifestement, ils avaient beaucoup de choses à se dire, à nous dire.

Entre les deux, une amitié, un compagnonnage s’est installé, et a conduit à la publication d’une dizaine d’albums en assez peu d’années.

Ils ont souvent joué avec le bassiste, Simon Tan, et plus récemment avec le turbulent Yong Yandsen (ts), mais ils ont aussi pris l’habitude de se retrouver en duo. Cet album en est le quatrième exemple.

Ici, les jeux respectifs vont à l’essentiel. 

Sabu Toyozumi, en vénérable qui refuse son âge, percute hors de tout tempo, avec une dynamique des frappes, une subtilité qui laissent pantois, et qui désespèrent les preneurs de son. Il fait musique de tout choc, de tout désordre apparent, avec la malice du chenapan.

C’est pour le saxophoniste l’occasion d’une expressivité sur le fil du rasoir, d’un phrasé qui parcoure les timbres, les strates harmoniques, les suraigües. 

Ils dédient ici un hommage appuyé à Kaoru Abe, après celui consacré à Mototeru Tagaki, autre figure marquante de ces années 70, dans un précédant album en duo, « Sol Abstraction ». Dans cette « Ode to Kaoru Abe », les frappes sont déstructurées, avec des friselis, des ponctuations, une forme de retenue n’excluant pas quelques éclats. On retrouve cette déférence au sax, la profondeur de l’hommage, ces phrases éraillées, ces timbres qui dérapent, pour progressivement développer un duo d’une belle intensité puis un solo de batterie qui rappelle par moments certains maîtres d’antan.

On retrouve cette expressivité dans la piste qui donne le titre à l’album, « Misaki Castle Tower », et qu’on va déguster ensemble. 

Cette rencontre épurée entre Sabu Toyozumi, le magicien des frappes, et son ami Rick Countryman, est l’illustration de ce que le jazz peut apporter de convergence entre des parcours pourtant bien différents, d’étincelles de l’instant. Sabu Toyozumi développe là un jeu comme distillé, souvent déstructuré, avec des frappes posées dans l’espace comme des balises aléatoires ... et millimétrées. De purs présents offerts à Rick Countryman qui trouve là l’occasion de déployer un lyrisme intense. 

Une réussite de plus pour le label ChapChap de l’infatigable Takeo Suetomi, à qui l’on doit bien des trésors.

PS : l'illustration de pochette est due à Sabu Toyozumi 

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10 mai 2021

Roberto Miranda’s Home Music Ensemble « Live at Bing Theatre, Los Angeles 1985 (Dark Tree RS 14)

 

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Dark Tree (Page Bandcamp) sort peu d’albums, mais ces derniers sont chaque fois salués. Ce label s’est spécialisé dans les musiques improvisées. Depuis 2015 cependant, sont publiés des enregistrements inédits du passé, dans la collection Roots Serie : voir en particulier le premier de la série : « No U Turn » de Bobby Bradford et John Carter 5tet, enregistré en 1975, avec déjà un certain Roberto Miranda à la basse.

Le concert eu lieu en 1985. Dolphy, Coltrane, Ayler étaient déjà partis. Demeuraient comme grandes figures initiales Ornette et Cecil (pardon pour les autres). On pouvait alors craindre la disparition du Free mais de nouvelles initiatives, dont celle de Sam Rivers avec les cinq « Wildflowers » enregistrés à New York en 1976, révélaient un lot de de nouveaux talents qui prouvaient le contraire et relançaient la dynamique.

Pour autant, les flamboyances du hard bop demeuraient vives. Il était donc fréquent que le Free se mâtine de Bop et que le curseur fluctue. De plus ici, la musique latino s’invite, probablement en raison de l’héritage culturel du leader, Roberto Miranda.

Dans ce nouveau Dark Tree, nous retrouvons trois des leaders de cette «Roots Serie», Bobby Bradford, John Carter et Horace Tapscott, ainsi qu’une autre figure de cette scène bouillonnante de Los Angeles, James Newton. 

Et le résultat est débordant de sève.

Dans la première piste, « Platform for Freedom », Roberto Miranda (b) impulse un tempo d’enfer que chevauche hardiment Horace Tapscott (p). Ici pas de demie mesure. Le clavier ouvre d’une manière impérieuse, incisive, semant à foison des dissonances. Et c’est le boss. Un duo avec la batterie (Luis R Miranda Jr ?)  lui donne l’occasion de virevoltes, de nouvelles gambades amusées avant de laisser son compagnon face à lui-même et à sa panoplie de roulements.

Une voix non entendue depuis longtemps s’élève du pupitre des quatre vents, celle de la flûte de James Newton (fl), qui piaffait déjà dans les unissons et qui là se libère enfin. Une section rythmique en retrait mais terriblement efficace accompagnent cet envol souple, mélodieux, avec de subtiles nuances de timbres. Roberto Miranda, en hôte omniprésent, lui offre contrechants et assises rythmiques avant le retour du mini big band. C’était « Faith ».

Si cette formation compte quatre vents, elle dispose aussi de quatre (voire six) percussions. Ces dernières ouvrent la pièce suivante, « Agony in the Garden », sur un leitmotiv de quatre notes au piano et à la basse. Dans cette orgie de frappes à l’assise rythmique bien charpentée, les vents propulsent des geysers indépendants, libres, des efflorescences mingusiennes, desquelles surgit à nouveau James Newton avec ses circonvolutions, ses pépiements, ses amples survols des cimes. Les autres miaulent parfois, griffent, lacèrent l’espace mais l’oiseau est bien haut.

Les quatre vents se succèdent sur « Deborah Tasmin », un blues aux accents vaguement churchy, de la Great Black Music diraient certains. Un solo lyrique de Thom David Mason (as), un autre fouillant davantage les timbres de Bobby Bradford (cornet), un échange entre un David Bottenbley (eb) aux quasi riff crépitants et les percussions, puis un magnifique duo entre John Carter (cl) et James Newton (fl) sur une rythmique effervescente. Cela prend les allures d’une suite, d’une composition faisant penser à Mingus, à certaines de ses couleurs.

Roberto Miranda nous offre ensuite une longue improvisation de basse dont il aime faire résonner les cordes, le bois. Les cinq minutes de la pièce passent bien vite tant il varie les sollicitations de son instrument, tant il déploie son agilité et son talent mélodiste.

Après une introduction longue et trés travaillée, aux équilibres subtils, mettant en avant la trompette de Bobby Bradford, Horace Tapscott commence d’attiser les braises de ce feu d’artifice qu’est « Prayer », la pièce la plus longue et que Dark Tree propose en libre écoute, peut-être la pièce maîtresse de l’album. Plutôt que d’en parler, autant l’écouter 


Bertrand Gastaut, le créateur du label Dark Tree, est un collectionneur. Il publie sur FaceBook des photos de cette époque héroïque où le langage actuel s’est forgé, des affiches et des affichettes qu’on n’appelait pas encore des flyers. De même, il nous fait profiter de ces musiques qui n’avaient pas encore été publiées, on se demande bien pourquoi. On s’aperçoit qu’au-delà de l’urgence de découvrir et de soutenir les créations d’aujourd’hui, il faut aussi se replonger dans ces cavernes aux trésors insensés, dans des archives qui risquent d’être oubliées. Et cet album est de ceux là. Il est flamboyant. Il rappelle que le jazz n’est pas limité à quelques figures clé et que nombre de créateurs d’alors étaient mû par le désir irrépressible d’ouvrir de nouvelles voies, de nouvelles brèches, sans renier leurs attaches. Il rappelle aussi que le jazz est une fête.

Roberto Miranda (b, congas), Bobby Bradford (cornet, tp), John Carter (cl), James Newton (fl), Horace Tapscott (p), Thom David Mason (as, ts, bcl), Louis R. Miranda, Sr (voc,, perc), Louis R. Miranda, Jr., (dm),  Elias "Buddy" Toscano(dm, timbales), drums, timbales), Cliff Brooks (timbales, congas, bongos), David Bottenbley (g, eb, perc, voc)

PS : Un très interessant livret accompagne ce disque, en anglais. On en trouvera une forme de synthèse sur France Musique https://www.francemusique.fr/jazz/jazz-trotter-roberto-miranda-live-bing-theatre-95164

 

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05 mai 2021

Lynn Cassiers, Alexandra Grimal « Hybrids - Hi Birds »

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À lire Lynn Cassiers [1], Hybrids serait le nom du duo qu’elle forme avec Alexandra Grimal, et Hi Bird celui de cet étrange album.

Il allie voix (traitée ou non), électronique et sax. En soi, de telles formations n’ont rien d’hors norme aujourd’hui. En revanche, ce qui accroche l’attention, c’est le parti pris minimal, délicat, poétique qui anime les deux musiciennes. 

Nul besoin d’affirmation, de puissance, d’explicitation pour que l’intérêt soit vite suscité.

Des oiseaux électroniques pépient discrètement, d’une manière répétitive, des souffles mêlés de vibrations du corps du sax, des ronflements doux, des lignes qui serpentent sans véritables directions, des brouillages légers, quelques mots susurrés sur un texte d’Antoine Cegarra. Le souffle du sax se mêle au drone électrique, aux micro crépitements, aux doux battements cardiaques du flux, quelques clochettes et le poème encore. Ces «Unihabitaded Spaces » viennent de s’engouffrer dans votre esprit, peut-être une forme de clin d’œil à l’épopée onirique des « Espaces Inhabitables » de François Bayle.

On pourrait craindre que ces partis pris conduisent à une forme de musique assez uniforme. Il n’en est rien. Les changements de pieds, de couleurs, d’ambiance, de timbres, de références esthétiques sont au rendez-vous, mais cette délicatesse, cette errance onirique nous accompagnent de bout en bout, en prenant des formes différentes. On y retrouve la douceur un peu acidulée d’Alexandra Grimal, son attirance pour le rêve éveillé, un quasi hypnose des mots et des télescopages d’images, la voix comme vecteur supplémentaire de son expression artistique, son goût des chemins de traverse. Connaissant moins bien Lynn Cassiers, les références me manquent un peu : un forme d’encouragement à faire plus ample connaissance [1]

Elles vagabondent en trans frontalières des esthétiques, des paysages oniriques, des granulations sonores. Ne rien faire d’autre, fermez les yeux, affûtez vos oreilles et lâchez tout. 

Accompagnons un moment ces méduses ...

 [1] Lynn Cassiers https://lynncassiers.com

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03 mai 2021

Ivo Perelman, Matthew Shipp « Special Edition Box »

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Ivo Perelman a publié plus d’une centaine d’albums. Si son jeu est immédiatement reconnaissable, chacun de ces enregistrements apporte son lot de surprises, en partie en fonction de la personnalité des musiciens qui l’accompagnent et qui comptent naturellement parmi les meilleurs. Dans ce coffret, il est en duo avec Matthew Shipp qui semble se faire une spécialité d’un compagnonnage sur la longue durée avec des saxophoniste hors pair, le précédent étant le très regretté David S Ware.

L’actuel duo est comme une formation pivot, l’une de celles sur laquelle Ivo Perelman revient souvent, sûrement la plus prolifique. 

Difficile de s’y retrouver parmi ces productions foisonnantes n’était-ce l’ouvrage de Jean-Michel Van Schouwburg, « Embrace of the Souls », qui est inclus dans cette riche « box ». On le sait être un chanteur très original et un fin connaisseur de la scène de l’improvisation [1]. Son ouvrage, d’une cinquantaine de pages, est une forme de déclaration d’amour à leur musique. Il raconte ses premiers contacts avec celle d’ivo Perelman, puis focalise sur ce tandem si singulier. Son analyse des différents albums est d’une érudition, d’une accuité saisissantes. Il sait trouver les mots pour dire ce que vous ressentez plus ou moins confusément, renforçant si besoin était le sentiment que chacun d’eux est spécifique, indispensable. Mais qui peut se les offrir tous ? Demeure l’instillation d’un désir tenace d’y parvenir, un jour, ou à défaut, celui de compléter sa propre collection le mieux possible. Demeure aussi cette ouvrage de référence, indispensable à chaque plongée dans les enregistrements passés, qu’il faudra bien un jour compléter à l’occasion des futures publications, et qu’il faudra aussi un jour publier en français. Une écriture dont le style reflète parfaitement cette passion musicale. 

Quelques accords au clavier, à l’intensité millimétrée, distendant délicatement les harmonies, puis le souffle du sax, aux dérivées multiples diraient les mathématiciens. Des vibratos amples, une suavité, une tendresse qui nous font accepter ses glissements immédiats hors des repères, les tutoiements des suraigües, des stases de souffles ou sur une seule note, nous faisant faire le grand écart avec une bonne part de l’histoire du jazz. Les déséquilibres savants, les attaques changeantes au piano, des passages  souples de percussions aux douceurs du toucher, tout est là pour ouvrir des voies possibles ou pour souligner la voix du sax. C’est ce chant enjôleur qui ouvre l’album, avec un titre prosaïque, Track 1. 

Mais ce registre laisse la place à des accords plus martelés, à un chant plus véhément, sur la piste suivante (Track 2, évidemment), pour aborder ensuite une quasi danse sur la piste 3, des interjections, des grands tremblements, des sonnailles, des martèlements au clavier, de grands écarts chromatiques ou des tourbillons espiègles au sax. 

Bref on ne s’ennuie pas.

Ça siffle fort d’emblée sur la piste 7, avec des amplitudes agiles pour un grand chant qui se ressource en permanence, passant de couinements à des caresses suaves, le piano comme diffusant des nuages de notes, des réverbérations, des clochettes aux dissonances savantes, des balancements. Une courte pièce, marquante ... mais cet album nous réserves bien d’autres séductions. 

On ne peut parler de chacune des 12 pièces, sous peine de lasser, alors on en sélectionne une ... mais la suivante nous faire regretter ce choix, comme ce jeu absolument étourdissant entre les deux artistes sur la piste 11. 

On sort savant grâce à la lecture du texte de notre ami chanteur, comblé par ces 52 minutes d’écoute du CD, mais un troisième cadeau nous attend dans cette box. Un DVD blue ray, captation d’un concert de plus d’une heure à Sao Paulo en 2019. Et là, la symbiose entre les deux artistes nous explose au visage, aux oreilles. Nous profitons de plus d’une belle prise de vue, de la danse des épaules de Matthew Sheep, de projections d’œuvres plastiques d’Ivo Perelman, des dentelles pianistiques entremêlées aux pépiements, aux tourbillons, aux mitrailles suraigües du sax, aux jeux incessants entre ces deux magiciens de l’improvisation. Une dernière partie étonnante avec Ivo Perelman en orfèvre de la seule embouchure du sax. Un concert brillantissime. Cela devrait donner des idées aux organisateurs en France de grands festivals, et vite ! 

Cette box est un must ! Éditée à 350 exemplaires seulement, elle a vocation à enrichir les collections des plus exigeants. Soyez du nombre.

Si votre disquaire favori ne peut vous la procurer, vous pourrez la commander en ligne là pour 35€ https://smprecords.bandcamp.com/album/special-edition-box

[1] lire son interview sur citizen jazz https://www.citizenjazz.com/Jean-Michel-Van-Schouwburg.html

Il n’y a pas d’extrait en libre écoute. Je vous propose donc de visionner, d’écouter, un enregistrement live de ce duo, datant de juillet 2019, manière d’attendre la livraison de votre box.

 

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29 avril 2021

Makoto Sato, Michel Kristof, Julien Palomo « Heaven of Discontent »

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Julien Palomo (synth) et Michel Kristof (g) enregistrent en duo sous le nom de « Other Matter ». Ils se sont souvent retrouvés chez Makoto Sato (dm) pour des concerts à domicile. Outre le plaisir qu’ils ont prodigué au public, ils ont pu ainsi rôder sérieusement leur trio. C’est pourquoi ils avaient déjà publié en 2018 un album live (voir playlist de Makoto Sato), « qui dévie de l’impro, de l’electro, et de bien d’autres choses pour se frayer un chemin spécifique ».

Et aujourd’hui ils récidivent, avec un brin d’humour et de tendresse. D’abord avec ce titre «Heaven to discontent » (paradis du mécontentement selon Google), puis ce « Prelude to a slap » (un pied de nez au célèbre standard) et « I remember Oki », la tristesse du départ de notre Itaru, en écho à celui, plus lointain, d’un autre trompettiste éblouissant, Clifford Brown.

La musique reste inclassable. On retrouve chez Julien Palomo ce mélange de strates brouillées envahissantes, provocantes, de tourbillons parfois comme avalés, quelques images sonores telles ces gouttelettes enserrées dans un magma, le feu et l’eau si proches (un salut à B. Parmegiani ?). 

Dans «Prelude To a Slap», on aurait pu s’attendre à une guitare soit enjôleuse (Prelude To a Kiss) soit claquante (le dit slap), mais c’est un Michel Kristof à la fois rebelle, revêche ... et presque timide, qui rôde autour de la batterie, qui brasille au voisinage du synthétiseur, qui déverse des micro rafales acides, des stridulations à moitié contenues sur les cordes. Lors du thème dédié à Oki, il nous prodigue un chant hors format, d'un lyrisme qui s’affranchit des codes.

Makoto Sato, quant à lui,  nous martèle des frappes sans repère de tempo, nous asphyxiant presque. Il déverse des éboulements rocheux, des avalanches chaotiques. Il bouscule cette musique, l’encourageant à sortir de toute balise. 

Encore un chant étrange, un peu lointain, brouillé, pour « Heaven of Discontent », des quasi pépiements, des ronflements, des agrégats de matières sonores, des notes répétées sur les cordes, une forme de chant introspectif, sans direction. Le tapis de bombes de Makoto Sato se met alors en place. Un maelstrom de stridences, de percussions, de mitrailles.

Une accalmie relative survient sur la dernière piste, « It Starded To Snow ». Avec un titre pareil, on s’attendrait à l'évocation d’une certaine nature, mais ce trio nous a habitué à des pieds de nez. Un univers quasi sidérurgique où guitare et cymbales se rejoignent, un mouvement assez lent, des notes claquées, des crépitements de cordes, une proximité qui fait perdre tout repère entre guitare et synthétiseur, et des frappes sourdes et continues sur les peaux, comme si le cœur de cet animal étrange allait rompre. 

C’est un album qui nécessite une écoute exclusive, attentive. À ce prix, l’hypnose se déploie, l’intérêt est cadenassé, l’addiction pour cette musique rebelle s’installe. Le corps, les muscles sortent un peu tétanisé par l’énergie  des flux, des discours, par la profusion des timbres, sans verser, à mon sens, dans la Noise. Nous profitons là d’un compagnonnage entre de (relatives) jeunes pousses qui œuvrent dans les marges et un talent du Free, de l’impro, confirmé de longue date. Mais ce dernier ne s’en laisse pas compter. Il propulse le groupe et nous captive. Tous trois défrichent, dans un mix de délicatesse et de sauvagerie, un peu hors des repères de chacun. Une musique qu’il faudrait savourer à proximité immédiate des musiciens, peut-être un jour à Aulnay-sous-Bois sous Bois, mais pour le moment de bons casques feront l’affaire. 

Le titre complet de l’album : « if hell is full of good meanings, then Heaven must be filled with discontent »

Un avant goût ?

Et pour ceux qui en voudraient davantage, un bonus track numérique est disponible : 

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26 avril 2021

Michael Attias, Gaël Mevel, Thierry Waziniak « Trio Alta » (label Rives 106)

 

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Cet album est proposé par deux artistes de la scène de l’improvisation, Thierry Waziniak (dm) et Gaël Mevel (vlc), ainsi que par un trans frontalier aussi au plan géographique qu'à celui des esthétiques du jazz, Michael Attias (as) [1]. Ils nous invitent à re parcourir six compositions, sur les neuf de l’album, issues d’autres traditions : Maurice Ravel, Josquin des Prés, Manuel de Falla, Ernest Bloch, Charles Dumont. Difficile a priori de concilier ces dernières entre elles et avec l’improvisation libre. De fait, on est dans une forme d´épure des thèmes, dans une osmose des esthétiques et dans un ailleurs poétique et sensible. Trois thèmes originaux sont de Gaël Mevel et soulignent cette atmosphère délicate.

Dans cette perspective, le trait mélodique est souvent pris par Michael Attias qui sait en extraire un alcool insidieux, au prix parfois d’un dérapage des timbres, comme des fêlures qui en dévoilent les texture intimes, amorces d’errances aux parages de l’improvisation libre. 

Gaël Mevel s’y mêle aussi, mais il se signale souvent comme coloriste, comme messager de sentiments mêlés, comme celui qui fait tanguer l’âme. Ses cordes claquent parfois, s’offrent des tremblements, évoquent même par instants un jazz lointain, mais le plus souvent, c’est l’archet qui déploie ses résonances affectives. 

Thierry Waziniak est ailleurs encore. Pas de tempo, nulle pulsation régulière. Il nous propose des ponctuations, des lumignons dans l’espace alentour par des frappes légères, des poussières stellaires, des constellation de timbres. Une forme de sculpture du  silence. Une économie de moyens pour nous toucher davantage. Peut-être est-ce un vestige de l’écoute de Paul Motian à qui l’un de ses derniers albums a été dédié. https://waziniakthierry.bandcamp.com/releases

Choisir l’un de ces moment n’est pas aisé. Autant retenir la dernière pièce, « L’énigme éternelle » de Maurice Ravel, dont ce dernier a composé deux versions, l’une pour voix et piano, l’autre pour violoncelle et orchestre. Ici, c’est le violoncelle qui est à l’œuvre pour une très délicate ré invention de ce chant. Deux minutes initiales où Gaël Mevel fait claquer ses cordes, où il nous distille un parfum secret, dont les effluves  se propagent longuement dans nos synapses, avant les fêlures d’un Michael Attias sur la crête des timbres, de la mélodie. Une fois de plus, Thierry Waziniak déploie ses touches minimales, cette science des couleurs, des matières, cette discrétion qui nous fait savourer chaque choc, chaque vibration. 

Profitons-en

Trois personnalités à la sensibilité vive pour inviter, réinventer des compositions du passé, hors du jazz, et pour en proposer d’autres tout aussi délicates. Une musique à savourer hors des sollicitations externes.

Un cadeau supplémentaire : la pochette. Toutes sont des créations différentes. Elles sont d’une sorte de caoutchouc aimanté qui assure l’adhérence des deux côtés. Pensez à ranger cet album de face.

[1] Lire présentation sur le site de Michael Attias

Ainsi que le portrait dans Citizen Jazz

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