Jazz à Paris

19 février 2018

Saxophone Anatomy (Armaggedon Nova AN-R6)

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Un « CD concept ». C’est ainsi que se présente cet album. Trois improvisateurs au saxophone, chacun enregistrant dans un pays différent : la Chine, les Philippines, la Grande Bretagne. Chacun jouant un solo de 20 minutes environ. Pas de consigne ni de thématique. Rien de préparé . Pas de seconde prise. Un pur jet et voilà tout. Prise de risque maximale.
Les kamikazes ? Lao Dan, Rick Countryman et Colin Webster
« Self destruct machine » est le titre de la séquence de Lao Dan (as).
Entrée en matière toute de folie, d’énergie irrépressible . On pourrait imaginer un flux incessant, mais ce n’est pas le propos. Cela devient progressivement un dialogue avec soit même , des échanges parfois brefs, à la limite du murmure, parfois de longues circonvolutions, frisant l’extinction de souffle. Et une note pour nous dire à bientôt.
Le son de Rick Countryman s’impose d’emblée . Rauque et chatoyant, brutal et charmeur, grave et suraigüe. Mélodique et Free : c’est la métaphore même du titre de cette pièce «  River remains river ». Et toujours énergique, y compris lors de ses moments de tendresse, lorsqu’il va puiser des échos de la tradition du jazz.
Pas de faux semblant : il est jazz, entièrement , toutes esthétiques confondues.
Pas de réserve : le son ample de son alto, ses vibratos, sont au service d’un chant ininterrompu.
Finir sur un son de velours ? Il s’y essaie, à plusieurs reprises. Mais à chaque fois un superbe éclat métallique vient lacérer cette douceur.
Terriblement attachant.
(Voir aussi la chronique de « Acceptance Resistance » http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2017/10/23/35608009.html )


Jeux sur clés. Jeux de souffle. Colin Webster, au baryton, nous envoûte de cette curieuse matière sonore. Infinies variations sur les souffles, leur rythmes internes, les ponctuations des clés. Il faudra attendre la septième minute pour que des colonnes d’air soient modulées par des clés . Et encore, plutôt des cris, granuleux, complexes, exaspérés, instables. Et voilà que, sans qu’on y prenne garde, Colin Webster nous emmène vers des discours qu’un Evan Parker n’aurait pas reniés, peut-être plus aiguisés encore. Mais ça ne dure pas. Un nouveau langage pousse l’autre, encore, et un autre.
C’est l’ « Homerton », une sorte de parcours qui pourrait être sans fin. Une infinité de langages possibles avec seulement deux brins d’ADN : des clés, du souffle.
Malgré son caractère « conceptuel », cet album retient toute notre écoute. Le temps passe très vite. C’est que nos trois musiciens ont bien des choses à nous dire et leur discours laisse tellement ouvertes d’autres possibilités que c’en devient vertigineux.
Le nom du label est déjà un programme : Armageddon Nova.

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13 février 2018

Jean-Luc Petit, Benoit Kilian, Fred Marty - Tiasci le 8 février 2018

Jean-Luc Petit (photo dolphy00)

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Fred Marty organise assez fréquemment des séances d'improvisation dans une salle en sous-sol près de la Gare du Nord, dans les locaux d'une association culturelle indienne, Tiasci . Une bonne acoustique et des musiciens défricheurs intéressants. Une terre d'aventures.
Ce 8 février, il invitait en première partie le duo Benoit Kilian (perc) - Jean Luc Petit (ss, clcb ...). Ce duo m'avait déjà ébloui lors de l'écoute de leur dernier CD : "la nuit circonflexe" (Fou Records FR-CD 25) (lire chronique jazzaparis )
Une musique puissament onirique, d'une sensibilité aigüe.
Voir les musiciens sur scène, à moins de deux ou trois mètres, éclaire les choses autrement.

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Le dispositif de Benoit Kilian, avec sa (très) grosse caisse horizontale, accueillant divers bols, cymbales, objets (souvent de laiton) voire même un vieux rasoir électrique recyclé en résonnateur (un "E Bow" je crois), des ressorts tendus posés à même la peau, la trompette jouée au contact même de la grosse caisse : un attirail complexe utilisé avec attentions, afin de délivrer des trames sonores envoûtantes, changeantes.
Un véritable tremplin pour les chants de Jean-Luc Petit au soprano et au sopranino. Et c'est là que la magie opère. Des chants sans mélodie mais d'un lyrisme bouleversant, sans cesse renouvelés. En seconde partie du set, la clarinette contrebasse ouvrait des espaces vrillés et sombres, des grondements mêlés d'éclats d'êtres d'un autre monde. Une capacité étonnante à évoquer et faire s'entremêler des foules d'images, de sensations, à faire de nous des rêveurs éveillés.



En seconde partie, Fred Marty (b) se joint au duo. J'imaginais la convergence des sons graves de la basse et de la clarinette contrebasse, à l'image du duo avec Benjamin Duboc. Ce ne fut pas vraiment le cas. Jean-Luc Petit prenait son sopranino (puis le soprano) pour un chant dont il a le secret, fait de fulgurances, de sons parfois doublés, souvent complexes, par moments rauques, ou de stases contemplatives ou plaintives. Comme s'il s'agissait encore et toujours d'un long solo à sensibilité très aiguisée.

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Fred Marty se situait souvent dans un registre assez proche de Benoit Kilian, offrant des drones aux trames riches, profondes, mais aussi se plaçant en seconde voix soliste, venant entrelacer sa contrebasse aux virevoltes du soprano, ou encore proposant ses percussions sur les cordes, les rôles s'inversant vers le milieu du set, puis un sombre et délicat duo percussions frottées - basse.


Cette formule en trio renouvelle l'univers de "la nuit circonflexe". Elle en élargit le spectre sonore tout en conservant la richesse onique d'origine. Elle en accentue, si c'était possible, sa sensibilité exacerbée.

Une excellente soirée, qu'on aurait aimé partager avec un public plus fourni. Dommage pour les absents. Les présents ont pu, en sus, bavarder avec les musiciens, parler des futurs concerts tout en degustant de bons vins.

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29 janvier 2018

Alan ! (par Jean-Michel Von Schouwburg)

Alan Silva - photo profil FaceBook

Le 29 janvier ( né en 1939) c'est l'anniversaire d'Alan Silva.
Pour ceux qui auraient manqué l'homage ici rendu en décembre dernier, une petite visite peut-être pour replonger dans cet univers si riche. C'est là : Alan Silva pour tout retrouver
Pour cet anniversaire, Jean-Michel vous propose une regard, certes passionné, mais aussi révélateur de cette folle histoire d'Alan Silva à la croisée du Free Jazz, de la musique contemporaine et de la musique improvisée.

Alan !
Je me souviens d’une conversation lointaine avec Roger Turner, une des « idoles » parmi les percussionnistes free européens dont la pratique issue de la libération du jazz a fini par embrasser un univers sonore « pratiquement » / esthétiquement (très éloigné du jazz proprement dit – ce que Bailey appelle l’improvisation non idiomatique (Lovens, Oxley, Lytton, Prévost…). « Oh yes ! Alan Silva  is very important in free improvised music ». Et quand on écoute In The Tradition, leur album commun avec Hannes Bauer (In Situ), on doit bien constater que la partie du contrebassiste au synthétiseur est tout aussi radicale que celle d’un Thomas Lehn au sein d’un autre trio de Roger Turner avec Tim Hodgkinson.
Tout récemment, mon ami Guy-Frank Pellerin, un remarquable saxophoniste qui a travaillé dans les groupes issus de l’IACP (Institut Art Culture Perception basé à Paris), m’a fait une réflexion étonnante. Elle ferait rire un connaisseur aguerri de Grande-Bretagne, la patrie de l’improvisation « non-idiomatique », terme qui tient plus de la vulgarisation scientifique que de la musicologie raisonnée et rationnelle. « Si tu fais de l’impro (-visation libre radicale), tu dois pas dire ou insister que tu as travaillé avec le Celestrial (Communication Orchestra d’Alan Silva) et à l’IACP. Ça ne va pas t’aider (pour trouver du travail dans la scène de l’improvisation) ». C’est vrai qu’une série d’improvisateurs issus de l’IACP se sont rapprochés du jazz « créatif », parfois même assez consensuel. Surtout par rapport à des Doneda, Lê Quan, Guionnet, Blondy. Quand-même, qu’est-ce qu’il ne faut pas  entendre !!

Roger Turner 3 light par Christine la douce

Mais, si on examine attentivement la réalité vécue et la trajectoire esthétique d’Alan Silva en se référant à la documentation enregistrée, son apport personnel dans l’irruption du free-jazz et de son évolution, on se dit « Quelle ingratitude ! ». Lorsque j’écoute sa contribution au synthé dans le trio In The Tradition enregistré en 1993, je m’étonne que peu d’improvisateurs français ne l’appellent pour travailler avec lui. S’il y a bien un improvisateur libre  radical qui joue cette musique depuis 66-67, qui a bouffé de la vache enragée pour en vivre avec une réputation qui valait encore zéro au début des années 80’ et qui est sûrement un des percussionnistes les plus inventifs de cette scène, c’est bien Roger Turner, au franc-parler légendaire. Et donc si c’est super pour Turner, cela devrait l’être pour d’autres, quelques fois. Enfin, la France est le pays de la discussion - polémique sans fin à propos de tout et de rien.

Cecil Taylor Unit Structures

Venons en au fait. Repéré et connu initialement (et principalement !) pour sa participation à l’Unit de Cecil Taylor, Alan Silva est incontestablement un élément caractéristique du groupe du pianiste et on peut l’entendre clairement dans les deux albums Blue Note de Taylor (Unit Structures et Conquistador) enregistrés en 1966 en compagnie d’un autre contrebassiste, Henry Grimes, un professionnel Afro-Américain avec un solide pedigree jazz moderne (bassiste attitré de Rollins, travail avec Mulligan, Konitz, Don Cherry).

Or, même si aucun enregistrement n’est publié à l’époque, Alan Silva et son ami Burton Greene sont les protagonistes d’un groupe tout à fait particulier qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : the Free Form Improvisation Ensemble. Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour qu’un enregistrement inédit datant de 1964 (avril et décembre) ne voie le jour : https://www.discogs.com/Burton-Greene-Gary-William-Friedman-Jon-Winter-2-Alan-Silva-Clarence-Walker-2Free-Form-Improvisation/release/4022867  .

FFIE

Cette année là, le FFIE est attesté dans des concerts importants (Judson Hall), il est présent lors de la légendaire Révolution d’Octobre de Bill Dixon et ses membres font partie de la Jazz Composer’s Guild. Il y a déjà les mots Free … Improvisation ! En avril 1964, le fameux trio d’Albert Ayler n’existe pas encore. Quasi aucun enregistrement  ne nous fait entendre un groupe où tous ses musiciens jouent complètement « free » en même temps et limitent le thème à sa portion congrue avant le 12 juin 1964 (Albert Ayler Prophecy ESP 3030). Chez Cecil Taylor, dont le batteur Sonny Murray a donné le signal irrévocable du free drumming, Jimmy Lyons évolue encore dans une trame parkérienne.

En 1964, le courant free music « non idiomatique » n’existe qu’en germe au sein de la New Thing, le free-jazz révolutionnaire, une des expressions musicales liées au combat pour les Droits Civiques des Afro-Américains. Mais qu’est-ce en fait le courant « européen » de l’improvisation non-idiomatique (terme impropre faut-il le rappeler) ?  L’interpénétration de deux courants musicaux par le truchement de nombreux individus : les radicaux du free-jazz qui comptent bien dépasser les Coltrane , Ornette etc … (exemples type : Evan Parker, Eddie Prévost, Paul Lovens) et les sauve-qui-peut des milieux « musique contemporaine avec background académique » (exemple type : Cornelius Cardew, Hugh Davies – deux ex-assistants de Stockhausen- ou Phil Wachsmann, un élève de Nadia Boulanger).
Bouf ! Justement s’il y a bien un musicien créateur incontournable (du free-jazz) qui a une formation académique liée à la musique contemporaine et des relations personnelles avec LE compositeur  pionnier de cette musique, c’est bien Cecil Taylor. En effet, avant de jouer en public et de briser un tabou du jazz, les figures rythmiques (ce pourquoi John Cage critiquait le jazz), Taylor et Murray ont fréquenté rien moins qu’Edgar Varèse en personne et écouté ses remarques. En 1966, Cecil et son Unit réunissant le pianiste, Alan Silva, Jimmy Lyons et le batteur Andrew Cyrille sont invités à Paris dans le cadre d’une résidence sous la supervision de Iannis Xenakis. En outre, un film (« Ambitus ») sera tourné par Gérard Patris et Luc Ferrari, un compositeur atypique dont le travail est tout aussi rebelle que celui des improvisateurs radicaux. Ce film figure dans la série « les Grandes Répétitions » produite par Pierre Schaeffer, le fondateur de la musique concrète, avec trois autres films consacrés à des compositeurs européens. Mais à l’écoute des concerts et enregistrements de ce quartet dirigé par Taylor lors de cette tournée, il est évident que l’aspect « musique contemporaine » d’obédience occidentale est assumé par Alan Silva et son jeu caractéristique à l’archet fait de glissandi permanents et, bien entendu, dans le jeu de Taylor au piano (Bartok, Messiaen, Stockhausen).
S’il y a bien un souvenir qui m’avait frappé alors lors de ma découverte du free-jazz lorsque j’écoutai Conquistador, c’est le contraste incroyable entre cette voix folle au gros violon qui défie la pesanteur tout en gardant une puissance terrienne tout en contraste avec les constructions pianistiques du leader et le swing immanent, mais libéré, d’Andrew Cyrille. Cet aspect musique contemporaine s’entend encore plus clairement dans les enregistrements du concert de Stuttgart du Cecil Taylor Unit, divulgué par le site inconstant sol. Et surtout, bien sûr, la composition Amplitude qui figure dans Student Studies (LP BYG Japonais publié en 1975 et réédité par Affinity, Charly etc..) et durant laquelle Cecil joue du piano préparé et Cyrille des percussions d’orchestre, des woodblocks etc... La forme de cette pièce de 19 minutes est particulièrement éclatée, imprévisible par rapport au free-jazz documenté : elle évolue sous forme de duos ou trios qui s’emboîtent par une succession d’événements sonores. Les pulsations polyrythmiques flottantes, caractéristiques du jeu de Cyrille, y sont absentes, le batteur créant une sorte de contrepoint percussif et sonore. Il arrive même que Lyons joue de manière tout à fait méconnaissable, déchiquetant sa belle sonorité en lambeaux bruitistes et morsures du bec. Comparez avec les albums enregistrés cette année-là par le Spontaneous Music Ensemble, le quintet de François Tusques ou l’ Alex von Schlippenbach / Manfred Schoof Quintet, vous constaterez bien quelle musique est la plus audacieuse. Cecil en 66 çà sonne quasi non-idiomatique (ouf !). Et donc, notre ami Silva aurait pu continuer à cachetonner dans le hard-bop comme il avait commencé avec, entre autres, Jackie Mc Lean. Mais on le trouve en 1966 à Paris en train d’assumer spontanément et en première ligne ce qui pourrait être qualifié de caution contemporaine dans le courant New Thing – Black Music face au gratin de la musique contemporaine européenne. C’est de toute évidence un choix délibéré et sa personnalité est marquante dans ce groupe.
Albert Ayler visait une musique universelle et très logiquement avait engagé le violoniste classique Michael Sampson dans son groupe pour exprimer / représenter la source « européenne » qui nourrit leurs recherches musicales. Leur quintet avec Don Ayler fit une grosse tournée européenne la même année grâce à Joachim Ernst Berendt, sans doute le critique européen le plus ouvert et le plus sérieux. Deux ans plus tard, ce rôle dans la formation d’Ayler est dévolu à Alan Silva et son glissando permanent en compagnie du percussionniste Milford Graves, le plus conséquent des percussionnistes de la New Thing d’un point de vue de la liberté « totale », si on l’analyse formellement d’un point de vue musicologique occidental (Love Cry Impulse). Ils joueront même au Fillmore West de San Francisco et Silva y retournera avec Taylor à la même affiche que les Doors. Ceux-ci leur proposeront de réaliser un disque (hum, regret) ! On trouve encore Alan Silva comme collaborateur principal de Bill Dixon, un trompettiste très original inconditionnel de Webern et Schönberg et qui tient à sa qualité de compositeur comme à la prunelle de ses yeux. Bill est aussi un polémiste dont le raisonnement et la faconde feraient passer nombre de Parisiens pointus pour des gogos. C’est en trio avec Dixon qu’Alan se familiarisera avec la danse contemporaine (Judith Dunn).

Alan Silva Seasons cover

Une fois devenu résident parisien, Silva n’a de cesse d’organiser un grand orchestre, le Celestrial Communication Orchestra et ses préoccupations musicales et sa vision se glissent sensiblement hors du champ du free-jazz basique. Il faut dire que l’écoute et l’influence de la musique occidentale et sa pratique sont prépondérantes dans le développement du jazz (Debussy, Stravinsky etc…) et qu’une partie de ses artistes essaient d’en sortir comme si c’était un réflexe de survie, ou la recherche d’une autre vie. Outre les enregistrements du CCO publiés par le label BYG, nous disposons d’un album publié par Leo (My Country CD LR 302, Made In France Produced by IACP  1989).  Il est enregistré à Royan lors du Festival de Musique Contemporaine en janvier 1971. C’est dire que si l’orchestre sonnait free-jazz afro-américain, Silva n’aurait jamais obtenu le job dans ce genre de festival. La musique écrite et très travaillée oscille entre plusieurs pôles (dont le swing) avec une cohérence étonnante, on pense indubitablement aux futurs travaux orchestraux d’Anthony Braxton. D’ailleurs, la partition et la direction gestuelle de Silva donne une large place aux interventions solistes de ce saxophoniste, le jeu duquel diffère sensiblement d’un phrasé free-jazz quelconque… Sa dimension à la fois très improvisée et musique savante est alors assez rare pour l’époque. La musique, une suite composée de 68 minutes, est d’une véritable complexité faisant jeu égal avec le London Jazz Composer’s Orchestra de Barry Guy ou les compositions d’Alex von Schlippenbach pour le Globe Unity Orchestra à la même époque ou même par rapport au Moiré Music de Trevor Watts. Silva assume même avec talent une dimension symphonique. Par son mode de direction des musiciens, Alan Silva est le principal initiateur des techniques de Conduction dans le monde du jazz contemporain, dont on attribue la paternité à Butch Morris, qui lui-même l’avait expérimenté sous la baguette de Charles Moffett, le batteur du trio d’Ornette entre 1962 et 1968. Rappelons quand même que Frank Zappa en est le concepteur qui s’est fait connaître le plus tôt (1966).
Le CCO est composé de personnalités assez diverses, dont deux créateurs incontournables : Lacy et Braxton. Il y a Jerome Cooper, Noel Mc Ghie, Robin Kenyatta, Jouck Minor, Kent Carter, Beb Guérin, Bernard Vitet, Ambrose Jackson, François Tusques, le sud-africain Ronnie Beer. Alan Silva y est crédité violon, Sarangi, Electrical Acoustical Bow et Electrical Acoustical Spring. Quand on écoute son intervention vers la minute 35, on découvre un improvisateur sauvagement « non-idiomatique ». La conception sociale de cet orchestre est éminemment dans le droit fil de la musique improvisée libre : sa dimension essentiellement collective. Ce n’est pas un showcase pour personnalités « importantes » comme on aurait pu le croire à la lecture du personnel des albums BYG. Luna Surface et le triple album Seasons voient défiler Lacy, Braxton, Shepp, Burrell, l’Art Ensemble au complet, Vitet, Portal. Il s’agit réellement d’un orchestre où le talent et les capacités de chacun contribuent à la réussite collective tout en laissant aux individus une marge créative personnelle en symbiose avec le projet. J’ai pu lire dans des magazines sérieux (Jazz Mag ou Jazz Hot), sous la plume de gugusses ignorants, des propos peu amènes au sujet des conductions d’Alan Silva : gesticulations hystériques. Alors que son travail puise aussi dans toute une expérience d’artistes de grande envergure à mi-chemin entre jazz contemporain et musique occidentale et qui l’assument brillamment: George Russell, Bill Dixon, Gunther Schuller. M’enfin comme dirait Gaston !

Alan Silva 2 par Christine la douce

Tout ça pour dire que free-jazzman de la première heure, Alan Silva ne s’est pas contenté de ronronner dans les sessions pour les labels Black Saint ou Enja qui tournent un peu en rond, mais a cherché à s’émanciper et à évoluer avec une lucidité et sincérité remarquables. Il suffit d’écouter le très travaillé et remarquable Mirage du CCO (IACP) pour se faire une idée de son engagement qui a fédéré toute une scène parisienne.
On l’entendra ainsi au sein de l’ICP Orchestra de Bennink & Mengelberg (cfr album SAJ)… Resté fidèle jusqu’au bout au quartet incendiaire de Center of The World, le groupe afro-américain composé du saxophoniste Frank Wright, du pianiste Bobby Few et du batteur Muhammad Ali, Alan Silva sera engagé aussi sec par Alex von Schlippenbach, dès que son commitment avec CoTW se libère. Alex von S. est un pianiste virtuose, un compositeur de formation académique passé armes et bagages dans la free music sans concession et un des principaux activistes à qui on doit l’existence même de cette scène au niveau international. Alan Silva jouera entre 1980 et 86 dans le Globe Unity Orchestra de Schlippenbach aux côtés des George Lewis, Evan Parker, Paul Lovens, Günter Christmann et compagnie (IntergallacticBlow /Japo et 25th Anniversary /FMP) contribuant créativement avec son expérience de la masse orchestrale. Mais surtout il jouera dans les concerts incandescents du deuxième Quartet d’Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker, deux improvisateurs libres parmi les plus radicaux des années septante, Alex étant le (free-) jazzman attitré de la formation, une des plus explosives de cette musique libre. Evan Parker est le principal saxophoniste qui transcende et dépasse les apports de Coltrane, Dolphy et Steve Lacy en ouvrant la voie aux Butcher, Leimgruber, Doneda, Gustafsson et influençant d’autres instrumentistes majeurs. Leur album de l’époque, Anticlockwise (FMP), sera enregistré après un grand malheur discographique : la bande enregistrement du meilleur (double) album du Quartet / Trio d’Alex von Schlippenbach fut effacée par le producteur exécutif de F.M.P. (Free Music Production), Jost Gebers. Il fallut attendre que le percussionniste Paul Lovens, inconsolable, retrouve une copie sur cassette et la publie tel quel sur son label Po Torch en essayant d’en améliorer la qualité sonore : Das Hohe Lied (Po Torch 16/17). Let This Mouth Shower Kisses On You : Alex a rarement mieux joué, sans doute inspiré par la présence entière et inconditionnelle d’ Alan Silva et son archet magique. Paul Lovens qui, comme producteur, est un véritable maniaque, ne publie des enregistrements de qualité technique aléatoire seulement s’il recèle le Graal intégral et … intègre !! Au casque, çà passe si vous êtes assez fou ! Et bien sûr, In The Tradition, avec Bauer et Turner, un trio qui gravera des choses surprenantes avec les pulsations et leur imbrication spontanée  défiant le continuum spatio-temporel.
Si Alan Silva a joué et enregistré avec les plus « grands » : Cecil Taylor, Albert Ayler, Sunny Murray, Milford Graves, Lester Bowie, Anthony Braxton, Alex von Schlippenbach, Evan Parker et William Parker, Roger Turner et Hannes Bauer, mais aussi ce remarquable et original pianiste qu’est Burton Greene, c’est parce qu’il est un artiste très original d’une stature peu commune sans qui cette musique n’aurait pas été ce qu’elle est devenue.
Bon anniversaire Alan ! De nombreux praticiens grateful pensent à toi aujourd’hui !

Jean-Michel Von Schouwburg

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Photos FaceBook, Jazz Magazine (merci Guillaume), Christine La Douce (merci Joël)

Alan Silva Jazz Mag dec 71

18 décembre 2017

Alan Silva Série : pour tout retrouver

Alan Silva at Cafe OTO - photo allabout jazz
"... les mains tendues, le sourire ouvert…" (Jean-Michel Von Schouwburg)

Alan Silva at Cafe OTO - by allabout jazz

S'il fallait ne retenir qu'une page de l'hommage qui a été rendu à Alan Silva la semaine dernière, ce serait cette page de synthèse. A reparcourir, à consulter ultérieurement, à partager avec ceux qui sont fondus de musique.
Cinq articles (+1, bien évidemment) :

- Une photo retrouvée en couverture de Jazz Magazine de décembre 1971
Alan Silva série #0 : photo Jazz Magazine

- Avec Marshall Allen et William Parker
"Mais ce sont les 45 minutes d’énergie folle, de jaillissement musical de New York qui m’ont décidé.
Marshall Allen lacère l’espace de salves, de stridences, ce qui n’est pas pour déplaire à Alan Silva. Un discours halluciné au bord de l’étranglement." ...
Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker

- Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme
"Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture."
"La déflagration est terrible, elle est l’effet d’un cataclysme – qui en enfantera d’autres, dont les pères-porteurs auront pour nom Merzbow, Keiji Haino ou encore Otomo Yoshihide"

Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme

- In the Tradition par Joël Pagier
"Ici, nous aurions plutôt affaire à deux électrons nomades gravitant autour d'un seul pôle magnétique et s'en extrayant avec aisance pour musarder en des espaces toujours plus inouïs. Ce ne sont pas le trombone et la batterie qui assurent l'équilibre du synthé, mais la puissance et l'audace de ce dernier qui leur permettent une telle liberté !"
Alan Silva Série # 3 : In the Tradition par Joël Pagier

- Avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg
"La scansion des accords au clavier et les pulsations boisées des cordages sur la touche fait vibrer l’édifice. Cadences, ostinatos, variantes ressassées, compulsion, éclats, lueurs, images fugaces, slaps, harmoniques, déboulés dans l’aigu. Alan Silva n’aime que la musique du cœur, le travail de l’écoute, la vie de l’équipe, les mains tendues, le sourire ouvert…"
Alan Silva série #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg

- Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant
"Donc la rencontre d'Alan avec Grachan Moncur parait une évidence bien que les deux venaient d'univers légèrement différents à la base, Grachan Moncur gravitant plutôt autour de celui de Miles Davis opposé au free jazz, alors qu'Alan venait de celui du free jazz avec notamment Albert Ayler, peut-être Coltrane aura-t-il été au coeur de cette rencontre."
Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant

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15 décembre 2017

Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant

Alan Silva, 50 ans après, toujours la musique de mai 1968

 

Grachan Moncur III New Africa

 

Grachan Moncur III et Alan, non je ne savais pas, en fait y a plein de choses sur Alan que je ne sais pas. D'ailleurs c'est curieux parce que je n'avais jamais entendu parler d'Alan avant de le rencontrer. C'est vraiment bizarre, je me demande comment cela a pu être possible, un vrai miracle, parce que la contrebasse c'est un de mes instruments préférés, je connais la musique de Johnny Dyani par exemple. Là quand Aldridge (Hansberry) m'a dit qu'elle l'avait connu, jouait avec, j'étais super impressionné, mais Alan, non, c'est quand même dingue, parce que j'adore Alan, c'est une de mes personnes préférées, je pourrais passer des heures avec lui au téléphone à parler de tout, et puis c'est un super photographe, j'adore la photo qu'il a fait de moi au Bab-ilo, je m'étais à moitié endormi en écoutant sa musique, c'était bizarre, il n'y avait personne, et c'est un des meilleurs concerts que j'ai entendu, comme la première fois Miles en 1984, allongé en haut des arènes de Nîmes à regarder les étoiles, à rêver. C'est ça la musique, ça doit être un rêve, ça doit vous transporter ailleurs, et Alan est un magicien pour ça.
On n'a joué qu'une fois ensemble je crois, Alan était à la contrebasse et dirigeait, c'était chez Noah Rosen, à l'époque où il avait ce superbe studio (Z'AvantGarde) à côté de la fondation Dubuffet. Noah m'avait dit de passer, il attendait Alan, on a discuté longtemps, c'était sympa, puis Alan est arrivé, il y a avait aussi Aldridge Hansberry et Rasul Siddik je crois, et puis tout une équipe de cinéastes a débarqué avec un musicien tchèque qui avait joué avec Alan dans les années 70 à Paris. C'était pour un film ; je me demande ce qu'il est devenu, je n'en ai plus jamais entendu parler. En tout cas c'était très sympa, Alan avait récupéré une contrebasse un peu petite si je me souviens, mais c'était la première fois que je l'entendais jouer en live avec une contrebasse. Il n'a pas fait grand chose mais il y avait une profondeur superbe malgré l'instrument; et puis il a aussi dirigé, c'était très agréable, ça faisait sens, c'était pas du tout frustrant, car parfois quand quelqu'un te dit quoi faire c'est un peu énervant, là pas du tout.
J'ai pensé après au film de Gérard Patris et Luc Ferrari sous la houlette de Pierre Schaeffer dans la série Les Grandes Répétitions, celui sur Cecil Taylor, on y voit Alan vraiment bien, il y a de très beaux plans sur lui, et son jeu est très fort, Cecil Taylor semble heureux de l'avoir avec lui. En fait Cecil Taylor pour moi c'est un vrai héro. Y a des gosses qui ont le buste de Chopin ou de Beethoven, moi c'est celui de Cecil Taylor que j'aurais voulu avoir, c'est vraiment mon pianiste préféré, celui qui m'a le plus inspiré. Bon c'est vrai que Keith Jarrett quand j'étais gosse c'était important, mais Cecil Taylor c'était plus personnel, mes amis ne comprenaient pas. Ça me rappelle quand j'avais ramené un disque de l'Alban Berg quartet jouant du Webern, mon colloque d'alors, en 1984 à Montpellier, c'était Jo Langley d'ailleurs, était complètement affolé par la musique... j'ai compris plus tard que c'était celle qui avait été utilisée dans l'Exorciste, excellent bande son d'ailleurs. Le film, à part le début, est complètement nul. Oui, au début ça se passe à Hatra, donc c'est d'actualité avec la fin de l'état islamique... mais bon, pour revenir à Alan et le film sur Cecil Taylor. Au début, Cecil Taylor parle d'une musique qui se passe de l'autre côté des rails. C'est une image et une réalité, et moi c'était la mienne à Nîmes, je vivais de l'autre côté des rails étant gamin, je pouvais les voir de ma fenêtre.
Bon, mais Grachan Moncur dans tout ça, alors pour moi, ce fut une révélation dans les années 90 en découvrant les disques qu'il a faits avec Wayne Shorter. Par contre, je ne l'ai jamais vu, il reste donc un peu mythique pour moi. Oui ce mot de mythique peut chagriner mais je le reprends dans le sens de Sun Ra. Je me permets un insert ici en citant mon chapitre Third stream versus free jazz situé entre les pages 233 et 248 de l'excellent livre Penser l'improvisation, sous la direction de Mondher Ayari, paru en 2015 chez Delatour . Mondher est un type formidable qui, semble-t-il, est un des pionniers dans une forme moderne de musicologie qui prend en compte d'autres façons de jouer, composer, penser la musique sans être ni ethnomusicologie ou autre, mais en intégrant des données liées à la psycho-acoustique, Steve McAdams faisait parti de son jury d'HDR (habilité à diriger des recherches) l'année dernière.
Donc, voilà pages 242 et 243 ce que l'on peut lire:

" Parfois, il me semble en parlant d'improvisation, de composition que je raconte une réalité qui n'existe pas, que je crée un mythe, pourtant il me semble comme l'exprime si bien Yves Citton que notre société se complait dans une forme de médiacratie devenue médiocratie. De toute façon, je raconte ma façon de voir l'histoire de la création musicale, une forme de storytelling pourtant informée essayant de se rapprocher au plus prêt des contextes historiques et sociaux qui ont forgé ce que je crois être notre pensée musicale. Par exemple Sun Ra a eu pour moi, comme peut-être Duke Ellington pour Hugues Dufourt, une façon de m'ouvrir à une autre conception du musical, pour Dufourt «Duke Ellington... est un continuateur de Debussy » (Bernager 2001), pour moi Sun Ra prolonge Varèse au côté de Stockhausen, et comme Alice Coltrane, il se situe quelque part entre le Jazz main stream et la Musique Contemporaine, ce que l'on pourrait appelé une sorte de Third Stream ou de Free Jazz. Ainsi Yves Citton (Citton 2010) nous explique que : 1. Contre le discours de la Croissance-Reine qui s'autorise d'une connaissance objective (scientifique) de la réalité, et qui condamne ses rivaux « de gauche » au nom du réalisme économique, le quidam virtuel, à travers ses gesticulations de fictionnalité, offre en fait le modèle d'un réalisme bien supérieur, puisqu'il reconnaît explicitement son statut (réel) de mythe, là où le mythe de la Croissance prétend (fictivement) refléter la réalité telle qu'elle est. (p.185) 2. Sun Ra définissait la mythocratie comme « un monde magique qui fait advenir les choses à l'être ». (p.185) 3. L'un des morceaux que Sun Ra faisait chanter à son Arkestra commençait par les questions suivantes: « Si vous n'êtes pas un mythe, de qui êtes-vous la réalité? Si vous n'êtes pas une réalité, de qui êtes-vous le mythe? ». Alors que le mythe de la Croissance-Reine se nourrit des illusions de l'Individu-Roi, celui du quidam virtuel sait que nos réalités et nos mythes ne sont jamais simplement les nôtres, mais relèvent toujours d'une multiplicité entrecroisée d'autres quidams. (p.188)
Alan Silva est un contrebassiste reconverti récemment au synthétiseur, il a été dans les groupes de Sun Ra ou de Cecil Taylor (Patris et Ferrari 1968), mais il a aussi pris part avec son ensemble à plusieurs expériences à l'Ircam avec Pierre Boulez. "

Donc oui, dans ce contexte, pour moi, Grachan Moncur est un mythe fondamental de la musique des 50 ans dernières années. Il fait parti, tout comme Alan, de ces créateurs, compositeurs de sons que l'on devrait enseigner dans tout bon conservatoire qui mérite l'adjonction de "de musique".
Quand j'ai découvert notamment Nomadic dans Some Stuff, j'étais vraiment bouleversé parce qu'à mon sens, il s'agit là d'une composition dans la plus pure tradition de la musique contemporaine, ce mot "pure" étant bien entendu détestable, mais on aura compris de quoi il s'agit. Car si l'Ircam s'est un peu rattrapé en insérant par exemple Anthony Braxton dans la liste des compositeurs, la page est vide (http://brahms.ircam.fr/anthony-braxton), je n'en dirais pas plus. Enfin si, que pour moi en tant que compositeur, je sépare ce que j'écris de ce que je joue. Je ne joue jamais ce que j'écris, c'est pour d'autres musiciens, je m'éloigne complètement du jazz, mais je ne l'oublie pas. En fait, j'ai voulu me mettre à la composition aussi en entendant des pièces comme Nomadic. Alors avec Lan quartet (Aldridge Hansberry, Itaru Oki, Jean Bordé, parfois Claude Parle) sans partition, je retrouve beaucoup d'éléments de ma pensée musicale. Oui là quelque part, il y a un mélange des univers d'Alan Silva et de Grachan Moncur.
Nomadic est une pièce composée en 1964 qui a une sorte de thématique abstraite au début et à la fin consistant en des bouts de gammes chromatiques descendantes entremêlées jouées au trombone et au saxophone ténor (Wayne Shorter) après une ouverture qui fait beaucoup penser à du Varèse, la batterie de Tony Williams étant prolongée par Herbie Hancock au piano et Cecil McBee à la batterie.


L'essentiel de la pièce est un un solo de batterie, mais en fait il s'agit d'une écriture pour percussion due à Grachan Moncur qui définit clairement les paramètres musicaux que doit utiliser Tony Williams.

Bref une façon de penser la musique que l'on retrouve bien évidement chez Alan Silva, et que Boulez a mis en oeuvre dans Rituel pour Maderna, une de ses oeuvres les plus touchantes, et que bien sûr Stockhausen s'est approprié... là je ne résiste pas à mettre un autre extrait de Third stream versus free jazz (pp. 243-244):

 

Michel Rigoni (Rigoni 1998) nous apprend que
1. Karlheinz Stockhausen dans un texte pour un programme de Hymnen écrit: « Vain d'avoir été ... cinq autres années et chaque nuit, pianiste de cabaret pour trafiquants de marché noir et soldats d'occupation? » (p.26)
2. En 1946, " Il joue du piano et, la nuit, il fait du jazz avec un percussionniste dans un bar patronné par les occupants. " (p.27) 3. A la fin de l'été 1950, il fait la connaissance d'un prestidigitateur nommé Adrion qui recherche un pianiste susceptible d'improviser pour son "art de chambre magique". (p.35) 4. Une des premières critiques faites sur sa musique se lisait ainsi:
« un pianiste doué d'une intuition extraordinaire, dont le jeu imaginatif contribuait grandement à créer la bonne atmosphère et ainsi à forger un lien entre le public et l'artiste. » (p.35)

Donc la rencontre d'Alan avec Grachan Moncur parait une évidence bien que les deux venaient d'univers légèrement différents à la base, Grachan Moncur gravitant plutôt autour de celui de Miles Davis opposé au free jazz, alors qu'Alan venait de celui du free jazz avec notamment Albert Ayler, peut-être Coltrane aura-t-il été au coeur de cette rencontre. Toujours est-il qu'il faut rappeler que Donald Byrd était la première référence réelle d'Alan et son professeur de musique pendant 5 ans. En tout cas, il est fort intéressant d'écouter mis bout à bout les deux enregistrements Luna Surface et New Africa. Ils rendent, à mon sens, tous les deux hommage à l'univers de Coltrane, j'aurais un clair faible pour Luna Surface dont la maîtrise du matériau énergétique fait clairement penser aux enregistrements de Coltrane au Japon en 1966, alors que New Africa est plus traditionnel, plus proche de la période précédente. Mais le fait que les deux soient enregistrés au même moment durant l'été 1969 marque l'ouverture d'esprit des deux musiciens, depuis Xenakis au Jazz modal .

 

Ici, je voudrais finir sur une anecdote qui n'a rien à voir avec tout ça, mais avant et ce n'est pas indépendant, rappelons qu'Alan Silva est aussi un artiste visuel, proche également du mouvement fluxus.
Un des musiciens de Luna Surface est Bernard Vitet connu pour être membre de "Un drame Instantanée" avec l'indispensable passeur de sons qu'est Jean-Jacques Birgé, que je cite bien sûr dans Thirdstream versus free jazz pour avoir rendu public les enregistrements de Varèse avec Mingus.
En voyant le nom de Vitet, tout un autre monde s'est ouvert à mon imaginaire.
Pour moi, un des films qui représente le mieux les années 60-70 est "Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000" de Alain Tanner que j'ai redécouvert en préparant un colloque pour le tricentenaire de la naissance de Rousseau en 2012 avec Philippe Meirieu et Frédéric de Buzon.
Par la suite, je me suis plongé dans le cinéma de Tanner dont l'univers me semble si proche. Une des actrices préférées de Tanner est Myriam Mézières, or les hasards d'internet font que j'apprends que son premier film en tant qu'actrice, "La femme bourreau" de Jean-Denis Bonan, va sortir enfin en salle 45 ans après, nous étions le 11 mars 2015. Le film est tourné durant les évènement de 1968 mais y fait très peu référence, on y voit tout de même de vrais cars de police, ce qui est une des raisons de la censure qu'il a subit.
La musique était remarquable, un peu free, mais différente, c'était celle de Bernard Vitet, qui donc un an après allait devenir un collaborateur d'Alan Silva et Grachan Moncur.

 

Quelques références :

 

. Inside out in the open : http://www.dailymotion.com/video/x5hq00j
. Les grandes répétitions, Cecil Taylor : https://www.ina.fr/video/CPF86622747/cecil-taylor-a-paris-video.html
. Interview de Alan Silva par Dan Warburton:
http://www.paristransatlantic.com/magazine/interviews/silva.html
. Sur Luna Surface : http://www.jazzmusicarchives.com/review/luna-surface-with-celestial-communication-orchestra/246904 --> https://www.youtube.com/watch?v=F4y054tSEjA

Enfin, New Africa, avec Roscoe Mitchell, Dave Burrel, Alan Silva, Andrew Cyrille et, sur l'une des pièces, Archie Shepp


Frédéric Maintenant

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Notre série en hommage à Alan Silva
Alan Silva série #0 : photo Jazz Magazine
Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker
Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme
Alan Silva Série # 3 : In the Tradition par Joël Pagier
Alan Silva série #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg
Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant
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14 décembre 2017

Alan Silva #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg

Alan Silva, Abdelhai Bennani, William Parker Encounters 2


Sunside Paris 16/10/2000
Un trio avec Alan Silva au piano et synthétiseur. Saxophone ténor, piano, contrebasse. On pense au troisième trio de Giuffre avec Barre Philips et Don Friedman qui était venu à Paris en 65 et n’a pas fait de disque.
Les doigts puissants de William Parker mettent le tempo en balance, le poussent, l’équilibrent. Sa contrebasse respire la terre africaine… brille comme le soleil, et les feux du soir qui s’enfoncent en un instant derrière les baobabs de la Casamance.
Le jeu du piano d’Alan Silva est pulsionnel, lumineux, clairement détaché, serein et emporté. Alan fut, est et sera éternellement le contrebassiste des happy few comme Bobby, Burton et Cecil (les pianistes Few, Greene, Taylor), mais aussi Bill (Dixon).
Abdelhai Bennani souffle et parle, dans et à travers le saxophone. Comme Evan Parker, Abdou tord, écorche, étire la sonorité du ténor, raconte une histoire, dépose des touches mates, des bruns fauves, des rouges déchirants, évoque le bleu nuit.
La scansion des accords au clavier et les pulsations boisées des cordages sur la touche fait vibrer l’édifice. Cadences, ostinatos, variantes ressassées, compulsion, éclats, lueurs, images fugaces, slaps, harmoniques, déboulés dans l’aigu. Alan Silva n’aime que la musique du cœur, le travail de l’écoute, la vie de l’équipe, les mains tendues, le sourire ouvert…
Soudain, le clavier blanc et noir s’emballe, les arcs des ponts se superposent, les lumières cascadent, le ciel se précipite, l’aigu crépite…. Le clavier change de nature, la contrebasse s’ancre dans les flots : les algues nomades s’échappent dans le courant, les graviers fluctuent hors du rivage, le bois de la contrebasse résonne. Les brassées de sons de l’orchestral synthetizer dressent une symphonie impossible, contractée, expansive. Bela, Igor, Stock ou Penderecki en plus sauvage, gigantesque vièle à roue cosmique survitaminée. L’archet de Willam scie, frénésie, les notes du sax s’enroulent, voltigent, une frise vivante, une fresque bruissante s’érige, se transforme. Le temps s’étend, le trio nous attend… Alan Silva était chez Actuel, il reste toujours actuel, humain, visionnaire, prophète de l’indicible, prodigue de l’émotion…

Il se peut que le volume soit insuffisant sur la vidéo qui suit. Vous trouverez plus bas une version Soundcloud plus "audible"

Version Soundcloud




Jean-Michel Van Schouwburg
Blog de Jean-Michel : Orynx : http://orynx-improvandsounds.blogspot.fr/
L'enregistrement sous forme de CD est disponible sur cette page CD-037
http://www.janstrom.se/6.-recordings/6.3.-jazt-tapes-6267605

Abdelhai Bennani, Alan Silva, William Parker - Encounters

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Demain, 5e et dernier opus de notre hommage à Alan Silva

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13 décembre 2017

Alan Silva # 3 : In the Tradition par Joël Pagier

Pour ce 3e jour, c'est Joël Pagier qui prend le relai. Régalez-vous !

Toutes les photos sont de Christine La Douce

Alan Silva par Christine la douce

J'ai toujours pensé Alan Silva en contrebassiste ou derviche tournant au cœur de l'orchestre comme une clé ouvrant les perspectives d'une céleste communication. La verticalité seyait à sa haute stature et, à l'image de Cecil Taylor, dont il fut le partenaire, ou de Butch Morris, je me le figurais plus encore en danseur qu'en musicien. Ce type ne s'assiérait jamais que pour écouter, éventuellement se reposer, ou s'enfoncer déjà dans la noirceur de l'oubli...
Mes certitudes étaient telles que, le voyant un soir alterner entre la basse et le synthétiseur près d'Itaru Oki et Makoto Sato, je refusai d'entendre le moindre son de clavier et passai le concert au filtre vaniteux d'une surdité sélective ! Heureusement, du temps passa et ce fut la découverte d'In The Tradition et la révélation de ce synthé qui, maintenu entre ciel et terre par Johannes Bauer et Roger Turner, concentrait peut-être autant de facettes que le Celestrial Communication.

Ce fut notamment le choc de ce concert donné en 2003 au Festival de Mhère et que la magie d'Internet vient aujourd'hui nous restituer, rehaussé des expériences esthétiques de la vidéaste Catherine Silva.
Maintenu entre ciel et terre... S'il est vrai que le format d'In The Tradition peut évoquer la traditionnelle formule du trio piano, basse, batterie, le son lui-même et la répartition des rôles en sont bien différents pour ne pas dire opposés. Ici, nous aurions plutôt affaire à deux électrons nomades gravitant autour d'un seul pôle magnétique et s'en extrayant avec aisance pour musarder en des espaces toujours plus inouïs. Ce ne sont pas le trombone et la batterie qui assurent l'équilibre du synthé, mais la puissance et l'audace de ce dernier qui leur permettent une telle liberté !

Johannes Bauer light par Christine la douce

Ainsi chez Johannes Bauer frisons-nous l'insolence, tant il semble n'avoir besoin de personne et se jouer des perches tendues, sa mutinerie exprimant toujours plus d'humour que de révolte, d'esprit de farce que de mépris. Le tromboniste était bien du genre à lever le pouce au moment de vous serrer la main et c'est ce que nous laisse entendre, dès l'ouverture, la ritournelle répliquant aux fragments serrés du batteur et à la troublante majesté du synthétiseur.

Roger Turner 3 light par Christine la douce

A ses côtés, Roger Turner apparaît comme le rythme incarné : un type qui, privé de batterie, continuerait d'assurer cette infernale pulsation dissimulée sous la percussion comme on trouve parfois, dans les caves ou les greniers, une pendule fonctionnant sous l'amoncellement de jouets, de cartons et de dossiers. Roger Turner est simplement l'un des tout premiers stylistes de l'instrument et l'un des seuls qui l'aient doté d'un langage propre aussitôt reconnaissable.

Voilà pourquoi le trio peut se permettre de jouer free sans risquer de se voir taxer de revivalisme : Alan Silva fut lui-même partie prenante de l'aventure originale et les deux iconoclastes qui s'attachèrent à ses pas depuis ce fameux concert de 1993, à Vand'œuvre-lès-Nancy, jusqu'à la récente - et inadmissible - disparition du tromboniste, furent et demeurent parmi les plus réactifs et les plus innovants spécimens de la nébuleuse improvisation. A Mhère, en ce 31 juillet 2003, l'intitulé du groupe, pied de nez justement adressé aux traditionnalistes de tout poil, explosait dans l'éclat de son intelligence en un coup de poing majeur asséné sur la table... Alan Silva serait toujours, dans la grande tradition du free, une figure incontournable de la Révolution Permanente !

Joël Pagier


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Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker
Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme
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Alan Silva série #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg
Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant
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Demain, un autre coup de coeur ...

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12 décembre 2017

Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme

« Aujourd’hui, c’est Guillaume Belhomme qui prend le relai pour cet hommage à Alan Silva. La fin des années 60, son arrivée à Paris et le Celestrial Communication Orchestra. Une aventure sidérante par la musique produite et par la qualité des participants. »

Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture.
Alan Silva prit des leçons de composition de Bill Dixon, amateur d’images tout comme lui. A la fin des années cinquante, il abandonne la trompette pour la contrebasse, instrument qui dira son appétit de sonorités neuves : en quartette aux côtés de Burton Greene ou dans l’Arkestra de Sun Ra lors de l’October Revolution in Jazz, organisé par la Jazz Composers Guild de Dixon ; ensuite sous la houlette de Cecil Taylor (avec lequel il enregistre Conquistador! et Unit Structures, deux des plus audacieuses références du catalogue Blue Note), celle d’Albert Ayler (Love Cry) ou encore celle d’Archie Shepp (Poem for Malcom).

Alan Silva Seasons

En 1968, Silva enregistre pour la première fois en meneur : Skillfullness, sur ESP ; l’année suivante, il s’installe à Paris où, en invitant à le rejoindre expatriés et musiciens de l’endroit, il fomentera le Celestrial Communication Orchestra. Pour BYG, la formation enregistre en 1969 Luna Surface : Anthony Braxton, Archie Shepp, Grachan Moncur III, Leroy Jenkins, Kenneth Terroade, Dave Burrell, Malachi Favors, Bernard Vitet, Claude Delcloo ou encore Beb Guérin y interviennent en rangs serrés, jouant chacun des coudes pour que l’orchestre joue de ses singularités. 
Le 29 décembre 1970, jour de l’enregistrement de Seasons à la Maison de l’O.R.T.F., la formation n’est plus la même, mais impressionne autant si ce n’est plus encore : les autres membres de l’Art Ensemble y ayant rejoint Malachi Favors tandis que s’y sont fait une place Steve Lacy, Alan Shorter, Ronnie Beer, Michel Portal, Robin Kenyatta, Jouk Minor, Joachim Kühn,  Kent Carter ou encore Jerome Cooper. Eloquente, la liste des musiciens ne dit toutefois pas de quoi retourne Seasons. 
Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture : c’est ce que démontre Seasons, « Stereophonic Picture » pensée par Silva que BYG transformera en triple trente-trois tours.

Alan Silva Celestrial Communication Orchestra pochette LP

L’idée est celle d’une partition-ruban pour orchestre séditieux. Une composition mise à plat, aussi, que transformeraient les mouvements, improvisés ou non, des saisons. L’ouverture de la pochette révèle quelques positionnements (celle des intervenants, selon un timing donné) ; en miroir, des simplifications couchées sur le papier signalent des assemblages et des solos distribués.  

Alan Silva Seasons Stéreophonic picture

A l’écoute, le projet gagne encore en ampleur : d’un morceau d’atmosphère qu’il fait tourner à l’archet, Silva sort des motifs engageant les interventions isolées (elles, trajectoires affranchies ou répétitions incitatives). En bande organisée, c’est l’avenir du free jazz qui est ici pensé : davantage d’écarts et de vacarme ou sinon plus de discrétions et de mesure – quelle que soit l’option choisie, Silva travaille les textures sonores : lorsqu’il n’intervient pas à la contrebasse, il passe de sarangi en violon électriques ou s’empare de deux « french electroacoustic instruments » ; des années plus tard, les synthétiseurs lui permettront d’assouvir son goût pour les sons artificiels. Sans cesse, la balance orchestrale penche d’un côté ou de l’autre. Sans cesse, jusqu’à l’ouverture de la cinquième face. Là, Silva commande à Don Moye et Jerome Cooper de battre  le tambour pendant qu’il convoque ses troupes et leur détaille les plans sous l’effet desquels finiront les saisons : la charge est héroïque, l’opération a pour nom « The Thrills ».  La déflagration est terrible, elle est l’effet d’un cataclysme – qui en enfantera d’autres, dont les pères-porteurs auront pour nom Merzbow, Keiji Haino ou encore Otomo Yoshihide (sur Core Anode, celui-ci dirige d’ailleurs un autre orchestre d’importance). 
Etourdi sans doute, Silva quittera la maison ronde pour retrouver Sun Ra ou animer Center of the World en compagnie de Frank Wright. Il lui faudra attendre 1977 pour reprendre la tête du Celestrial Communication, et enregistrer avec lui The Shout/Portait from a Small Woman puis Desert Mirage. Les dernières nouvelles de l’orchestre datent d’un concert donné en 2001 à l’Uncool Festival. Dans ses rangs, on remarquait Marshall Allen, Joseph Bowie, Karen Borca, Roy Campbell, Bobby Few, Baikida Carroll, Kidd Jordan, Sabir Mateen, William Parker, Itaru Oki, Steve Swell, Oluyemi Thomas… Le label Eremite fera de l’enregistrement du concert une Treasure Box enfermant quatre disques – les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture.

Je propose une mise en oreilles courte : 4mn30


Si vous êtes prêt au grand plongeon, l’écoute du triple album au complet, 2h23mn

Choisissez votre moment pour vous abstraire d’un quotidien répétitif (un débat entre experts à la télé par exemple), et mettez-vous dans des conditions idéales d’écoute .
Et si le son de cette vidéo ne vous satisfait pas, rendez-vous chez votre disquaire préféré


Blog de Guillaume Belhomme : http://grisli.canalblog.com

11 décembre 2017

Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker

Alan Silva - photo profil FaceBook

Alan Silva vit en France depuis des décennies, et curieusement, il n’est pas souvent à l’affiche sur la scène parisienne. Il n’est malheureusement pas le seul grand du jazz à être ainsi boudé.
C’est peut-être pourquoi, à la fin d’un concert, moment propice pour refaire le monde, Frédéric Maintenant et moi-même rêvions d’une série d’interviews d’Alan Silva sur le jazz actuel et la musique improvisée. Sa collection musicale est impressionnante, en effet, tout autant que les grandes aventures auxquelles il a contribué.
Hélas, propos de doux rêveurs. Rien ne fut fait.
Mais c’était sans compter avec l’énergie incroyable d’Alan Silva, nullement informé de notre rêve.
Il met en ligne, en effet, inlassablement, des vidéos retraçant l’histoire du jazz, de Bill Evans à aujourd’hui. Du jazz, mais pas que (Terry Riley, par exemple). Et ces vidéos sont parfois aussi des créations graphiques. Et quand ce n’est pas le cas et qu’il n’y pas de captation vidéo, une image fixe en hommage à un grand artiste. Ici, Vincent Van Gogh.
« Les musiciens ont besoin d’espace, qui avouent avoir un faible pour la peinture» dira Guillaume Belhomme.
Alan Silva fait le travail à notre place, mais autrement.
Il suffit donc de suivre, une fois de plus, les pas du grand Alan, en se focalisant sur les musiques dont il est acteur. Je ne sais s’il existe une discographie commentée complète, mais il est certain qu’il a joué, très tôt, avec les plus grandes figures et que son « carnet de bal » est impressionnant. Il est donc impossible en quelques vidéos de retracer son itinéraire .
Et plutôt que de se livrer à un exercice solitaire, autant demander à des amis de plume de choisir chacun une facette de cet immense talent. Cinq jours, cinq déclarations reconnaissantes à Alan Silva.
Non ce n’est pas pour son anniversaire, mais c'est clairement un hommage. Et c’est aussi pour toi, ami lecteur, en guise de cadeau de Noël : pour te rappeler (ou te faire découvrir) les superbes musiques qu’il a imaginées.
Pour ma part, j’ai choisi un enregistrement du festival Vision à New York, du 23 mai 2000, avec Marshall Allen, l’un des piliers du Sun Ra Arkestra (auquel Alan Silva a aussi participé), et William Parker, figure majeure du jazz actuel.
J’ai longtemps été tenté par l’un de ses concerts au Z’avant Garde avec Rasul Siddik, Abdelhai Bennani, Noah Rosen et U Aldridge Hansberry, afin d’illustrer son ancrage parisien
https://youtu.be/CdBHWDFoGfw
https://youtu.be/zt0mlraNVgw
De même était bien tentante cette collaboration avec Jacques Coursil lors d’un de ses concerts à la Dynamo
https://youtu.be/-qekfNtYQ5g
Il était intéressant, aussi, d’illustrer son compagnonnage avec la jeune génération nordique: Mette Rasmussen et Ståle Liavik Solberg
https://youtu.be/bJ_c-f5o6Sg
Mais ce sont les 45 minutes d’énergie folle, de jaillissement musical de New York qui m’ont décidé.
Marshall Allen lacère l’espace de salves, de stridences, ce qui n’est pas pour déplaire à Alan Silva. Un discours halluciné au bord de l’étranglement. Il occupe le devant de l’écoute au début du concert, en compagnie d’un William Parker obsédant, omniprésent. Alan Silva, au piano ou au synthétiseur, apporte ses ponctuations, ses trames. On l’imagine se retenant pour laisser de l’espace à son compagnon du Sun Ra Arkestra, mais assez vite, sa voix prend toute la place qui lui revient, soit par les couleurs qu’il sait installer, soit par les virevoltes, les vrilles, les geysers, les maelströms dont il a le secret. Il s’agit alors pleinement de jouer de cet « instrument orchestral », aux matières sonores complexes, souvent nerveuses.
Et la fête se déploie pleinement, pas uniquement sur la crête des hautes énergies. Durant les accalmies, des grondements à l’archet ou des claquements de cordes lourds de William Parker, impérial, une forme d’élégie au piano, au synthétiseur (Alan Silva change sans arrêt de clavier) et un curieux joué-chanté de Marshall Allen ou des quasi plaintes, des sortes d’aboiements, de jappements.
Le temps passe très vite.
En seconde partie de concert, à côté des éruptions solaires de Marshall Allen, Alan Silva (au piano) lance quelques bribes vaguement bluesy, des virgules épurées d’un jazz révolu, pour rappeler ses origines, avec tendresse, un peu comme on offre des fleurs à une ancienne maîtresse, avec reconnaissance.
En fin de concert on les retrouve tous les trois dans une forme distanciée d’hommage à cette histoire, à ce concentré propre à Albert Ayler, les vrilles suraigües en lieu et place des vibratos. Une déclaration d’amour, pudique et quasi abstraite, à la belle aventure du jazz.

Demain, une autre plume et une autre facette de son talent..
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Alan Silva série #0 : photo Jazz Magazine
Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker
Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme
Alan Silva Série # 3 : In the Tradition par Joël Pagier
Alan Silva série #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg
Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant
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