Jazz à Paris

03 avril 2018

O.U.R.S. Clement Janinet 4tet

 

Janinet OURS recto

O.U.R.S. ou Ornette Under the Repetitive Skies avec Clément Janinet (vln, comp), Hugues Mayot (ts, bcl), Joachim Florent (b), Emmanuel Scarpa (dr)
Dès les premières notes de « Crions », la couleur si particulière des thèmes d’Ornette des premiers jours, à la fois lyriques et acidulés, nous fouette les oreilles.
Mais foin de nostalgie; il s’agit aussi et surtout d’un tremplin vers une musique d’aujourd’hui, avec une large place faite aux cordes (le 4tet s’enrichissant par moments de la guitare de Gilles Coronado et du violoncelle de Mario Boisseau), avec l’intégration réussie de bien des esthétiques (dont les cieux répétitifs, mais pas seulement) séparées par des abîmes à l’aube d’Ornette. Cette alchimie fait découvrir tout un potentiel d’enrichissements au service d’une sensibilité aiguisée. Car une fois de plus, il s’agit de ces élans, de ces déchirements, de ces accents mélodiques, de ces textures sonores qui nous accrochent, qui nous séduisent.
Même si le lyrisme des solistes (Clément Janinet et Hugue Mayot) retiennent particulièrement notre écoute, notre sensibilité, on est surpris et saisi par le chant d’un Joachim Florent (b) (Cassiopée », par exemple) ou par l’à propos d’Emmanuel Scarpa (dr) en particulier lors de cordes répétitives (« Ornette Under the Repetitive Skies »).
Faut-il le préciser ? On retrouve ici le soin porté à la composition des thèmes qui avait alors contribué à notre attachement au jeune Ornette. Ne citer que « Momie » serait injuste.
Et c’est bien l’écriture d’ensemble et la cohésion du groupe qui donnent ce sentiment de plénitude, d’aboutissement d’une démarche. On reste confondu par l’aisance avec laquelle on passe, par exemple, d’accents médiévaux aux spasmes d’un hard rock revisité, des cris Free à l’apaisement mélodique.
C’est un alliage réussi d’esthétiques qu’on hésiterait ailleurs à rapprocher, d’exigence et de rugosité, de folie et de séduction. Le charme opère pleinement.

La pochette (voir entête) contribue à ce dépaysement : le négatif d’une forme de cadastre extraterrestre.

Pour finir, notre quartette

Janinet 4tet



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28 mars 2018

Philippe Foch & Mathias Delplanque "Secret"


Secret cover light

Encore une formation inhabituelle : percussions (Foch) et électroniques (Delplanque).
Inhabituelle encore la variété des percussions sollicitées, ainsi que les frappes pseudo erratiques passant des unes aux autres en une forme de mélopée nonchalante, l’électronique semant par moments des chapelets percussifs (« Nuuk »).
Même sentiment d’errance des frappes pour « Uteoya » mais cette fois en une forme d’entrelacement avec les nappes électriques, ses craquements, des signaux radio d’une contrée lointaine ... pour nous baigner dans une ambiance toute d’étrangeté.
Une pièce très courte donne le titre à l’album : « Secret ». Des fourmillements aux sonorités multiples, des grésillements feutrés, des frappes irrégulières, des ponctuations rapprochées. On regrette que ça s'estompe si vite.
C’est peut-être dans « Ewo » que le rêve est le plus intense, avec ses courts segments répétés qui distillent un rythme instable et obsédant, avec ses matériaux sonores issus d’on ne sait où, avec ses fulgurances. Une sorte de gamelan réinventé qui pourrait ne jamais finir tant la fascination opère.
C’est peut-être cela qui caractérise l’album : une forme d'hypnose. Celle que distille cette musique, par l’omniprésence des percussions, par la grande variété des timbres, par les matières sonores que permet cet alliage des instruments et de l’électronique. Le sentiment souvent que les notes, les frappes, les trames peuvent éclore de toute part. Et ce parti pris de retenue, ce refus de l’envahissement malgré des efflorescences sonores continues.
Une musique pénétrante, étrange et belle. Enregistrée en direct.

On peut l'écouter (et l'acheter) sur BandCa
mp. Ne vous en privez pas.



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26 mars 2018

Entrée des pluies de grêle : Christian Rollet (dr), Jean-Marc Foussat (synthétise), Quentin Rollet (as) (FR CD 30; BIS-007-U)

entrée des puys de grêle recto


Évidemment très curieux d’entendre enfin papa et fiston, les deux Rollet, l’un comme l’autre flibustiers des hautes mers chahutées par les éléments, jouer ensemble en compagnie de cet éternel chercheur de trésors qu’est Jean-Marc Foussat.
Le suspens ne dure pas longtemps. Dès les premières notes, on sait qu’on est, et qu’on restera, accroché par l’extraordinaire vitalité, par l’inventivité crépitante de ces trois là. Nul besoin de hautes énergies, de fusions cataclysmiques.
Christian Rollet en feu follet des percussions, les caressant à peine parfois, libérant les roulements, lâchant quelques frappes indolentes puis retrouvant ses douces mitrailles.
Jean-Marc Foussat sort de sa machine bien des images mentales, des grondements, des sifflements, des irisations semblants sortir d’une contrebasse de verre, des jaillissements se mêlant aux percussions, aux circonvolutions du sax.
Une mention spéciale pour le petit dernier, Quentin, qui rappelle s’il en était besoin, l’extraordinaire musicien qu’il sait être. Il mixe toutes sortes de sonorités, souffles, claquements, roulements, ronflements, cris, stridences, boucles entêtantes et même accents bluesy (mais juste en passant), toute l’histoire du sax digérée. Un coulée musicale jamais tarie. Il profite avec gourmandise du superbe écrin que lui offrent ses aînés.
Lors de certains méandres de « Roulements de grêle » en particulier, il nous rappelle les duos incandescents sax-batterie d’un tandem infernal des années 60, le synthétiseur, torride, en sus. Mais c’est juste pour goûter la fièvre d’alors, puis passer à d’autres ambiances, d’autres errances, d’autres jungles fantastiques, aidé en cela par les trésors imaginaires de Jean-Marc Foussat et l’à propos, la vivacité d’esprit de Christian Rollet. Le Quentin est impressionnant de maîtrise, de maturité, de liberté ... et de lyrisme.
Une superbe fête.
Le titre de l’album accroche aussi. En fait, c’est un mix des titres des trois pièces qui sont eux-mêmes des tremplins aux rêves avant que la musique s’en mêle.
La pochette (voir plus haut), quant à elle, est peut-être une métaphore. Une rivière au cours puissant et une passerelle, détachée du quai, déjà à moitié noyée, ne menant nulle part. Photo de Timour Rollet


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Juste en forme de teasing, le futur album avec Quentin Rollet

Quentin Rollet Entrechoc

 

19 mars 2018

SMS : Nicolas Souchal (tp), Fred Marty (b), Diemo Schwarz (elec)

 

SMS Schwarz Marty Souchal


Des bulles de sons à la trompette qui explosent en éclats métalliques. Une basse toute en percussions, en vibrations profondes, quasi telluriques. C’est ainsi que SM commence son exploration. SM ? Nicolas Souchal (tp) et Fred Marty (b).
Diemo Schwarz (donc le S final de SMS) se fait un peu attendre, et lorsqu’il met en place ses premières trames, les discours se font plus fluides.
Dès lors, l’alchimie entre ces trois artistes est à l’oeuvre. Les phrases de la trompette prennent des allures de chants, eux-mêmes transfigurés par l’électronique et rendus encore plus mystérieux. Peut-être quelques réminiscences de Bill Dixon et d’autres corsaires de la trompette, mais dans une ambiance radicalement différente. SMS nous plonge en effet dans des univers sonores proches des musiques électroacoustiques, sollicitant notre écoute affûtée et notre sensibilité aiguisée lors de nos tentatives souvent vaines de deviner l’origine de ces sons.
SMS nous régale des plaisirs physiques que procurent ces tremblements sombres, ces percussions, ces grandes vibrations, ces sons étrillés à la limite du cri de désespoir, ces agrégats de matières sonores venues d’ailleurs. Et lorsque vous cédez à l’envoûtement, quand vous n’hésitez plus à profiter de toute la puissance et de toutes les irisations des sons, c’est l’ivresse. C’est peut-être l’Espagne aride d’un Miles revisité, épuré, transfiguré, baignant dans un bourdon complexe, grave, inquiétant. Peut-être.
D’autres images, d’autres rivages, d’autres voyages.
Une musique à écouter à fort volume pour que votre peau devienne instrument. Ou mieux encore, être à proximité immédiate de ce trio incandescent, lors d’un concert.

 

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14 mars 2018

Vegan Dallas par Julien Chamla, Richard Comte, Benjamin Flament, Simon Henocq (NUNC Records)

vegan_cover-1 light

Richard Comte présente au moins deux visages (il dirait peut-être qu'il s'agit du même).
Il est, en effet, un habitué des aventures dans l’univers des musiques improvisées, ainsi que l'atteste, entre autre, la précédente chronique de son album avec Simon H. Fell « Panazol ».
Cette fois, il nous propose un changement de registre.
Avec Vegas Dallas, c’est l’oeuvre d’un groupe qui semble bien rôdé et centré sur une musique aux rythmes puissants (deux percussions par moments).

L’objectif est ici clairement de faire voyager, avec Richard Comte comme timonier. À l’exemple de «Electro Griot » aux rythmes quasi africains plongés dans une ambiance urbaine occidentale débridée. Ou cette mélopée, obsédante, lancinante, au doux nom de « Do Vaudoo ». Une phrase répétée inlassablement mais jamais identique, parsemée de micro- vibrations, de doux éclats, de frappes plus ou moins lourdes ...

C’est peut-être dans l’introduction de « Gum Bass » qu’il est le mieux loisible d’apprécier les subtiles matières proposées par Simon Henocq et ses machines avant que les percussions ne s’invitent en un quasi gamelan qui n’en finit pas de se transformer.

Ces dernières, très présentes, obsédantes, aux matières changeantes, de Julien Chamla et Benjamin Flament, impriment une marque essentielle sur cette musique.

Quant aux multiples couleurs, aux ambiances, si elles sont le fait de chacun, elles sont pour une large part liées aux errances, aux fulgurances de Richard Comte et aux strates de Simon Henocq

Vegan Dallas pour un parcours nocturne , entre transe et moments suspendus. Pour un imaginaire omniprésent.

Chez Nunc Records

Une petite vidéo ? Il s'agit d'Electro Griot précédé d'une intro de 1mn45




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12 mars 2018

Simon H Fell (b) et Richard Comte (g) « Panazol » (NUNC Records)

Richard Comte et Simon H Fell Panazol


Richard Comte (g) s'est fait connaître, entre autres, par ses multiples collaborations sur la scène de la musique improvisée.
Souvenirs de superbes soirées à Paris, dans le quartier Mouffetard avec Kei Yoshida ( https://youtu.be/9iPRTMJGEmg ), et au Chat Noir avec Jean-Marc Foussat et Makoto Sato ( https://youtu.be/d6PSr2vMwNk ) .
Cette fois, il se frotte à une figure de la contrebasse d'outre Manche, Simon H. Fell
Tous deux nous proposent une musique secrète, où les résonnances et le silence offrent un écrin aux chants, aux matières qu'ils savent trouver, qu'ils savent travailler.
Des cordes qui claquent, pour un discours aux notes éclatées, en un tachisme sonore.
Parfois c'est la furie de séquences impétueuses.
Et lorsque l’archet s’impose, de subtils vrombissements, des strates suspendues nous saisissent, accompagnés çà et là de micro-percussions.
Des moment de fausse quiétude et d’écoute aiguisée. Le délicat dialogue de deux aventuriers par delà les générations.
Les deux dernières pièces, les plus longues et les plus sensuelles, sont comme un bouquet de matières sonores offert aux oreilles libres

Un album qui distille des sensations contrastées, et qui réclame notre totale attention

Chez Nunc Records (NUNC005).
Disponible aussi à l'écoute et à l'achat sur Bandcamp https://nunc-nunc.bandcamp.com/album/panazol 


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07 mars 2018

Chansons pour l’oreille gauche (Marc Sarrazy & Laurent Rochelle)

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Une formation plutôt inhabituelle : un piano et un instrument à vent (un sax soprano ou une clarinette basse).
Une prise de son au plus près des musiciens.
Et un choix, celui d'une musique intimiste qui se réclame du jazz.
Du jazz ? Pourquoi pas, mais ayant largué les amarres d'outre Atlantique et frôlant parfois la ritournelle.

Cette musique se paye le luxe de déchirements sonores, de grondements, de déraillements ... en particulier sur la clarinette basse tout en offrant des repère mélodiques ou répétitifs, principalement au piano (sauf lorsqu'il s'agit d'évoquer Bartok).

Une oreille appréciant les chemins de traverse pourra être séduite par cet équilibre instable, ces dérapages savoureux, le lyrisme exacerbé, le son de la clarinette basse.
Vos proches qu'indispose votre goût immodéré pour les aventures sonores les plus éraillées vous serons gré de ces plages d'accalmie mélodiques, ce cinéma pour l'oreille, ce distillateur délicat d'émotions.

D'autant que les références culturelles ne manquent pas, si l'on en croit la notice (lire plus bas), y compris hors du champ musical (Volodine, Duras, Dario Argento). Libre à vous de consacrer l'une de vos écoutes à ce jeu de piste.

Et oui, on prend plaisir à cet album atypique souvent en demi-teintes. Pour ma part, j'ai particulièrement apprécié les titres 1 et 2 («Paysage avant pendaison » « Reflet dans un œil mort ») deux versants d'un même thème obsédant, « Suspiria » lyrique, voire grandiloquent, et étrangement chaloupé (à mi-parcours), et « Qui s'en va un peu » franco-allemand et chantonné.


Notice : ... "les univers traversés sont multiples : Erik Satie et Debussy, comme une évidence, des bourrasques free-jazz en pleine face, Béla Bartok détourné (dans « Bartok à la fenêtre »), Ravel cité dans « Malcom Malkovich », un trait de Chopin dans un « Funeral Blues », les parfums épicés du jazz sud-africain (« Voulévoulévouvouzélas ? »)… La musique du duo embrasse également la littérature avec ses bouffées baudelairiennes, un sombre hommage à Antoine Volodine (« Paysage avant pendaison » et son pendant électroacoustique « Reflets dans un œil mort »), un autre à Marguerite Duras (« L’Homme assis dans le couloir »). Elle se révèle en fait trés cinématographique : pas seulement par sa reprise dantesque du « Suspiria » composé par le groupe Goblin pour le chef-d’œuvre horrifique de Dario Argento, mais bien parce que cette musique est puissamment génératrice d’images, entre impressionnisme et expressionnisme."

Marc Sarrazy : piano
Laurent Rochelle : sax soprano, clarinette basse, kaplas

Invités : Anja Kowalski (voix, textes) et Alexei Aigui (violon) sur le titre “Qui s’en va un peu”, Cyril Bondi (batterie, extrait de “Cube” - Plaistow, Lacrimosa, 2012) sur “Reflets dans un œil mort”
Label : Linoleum Records
Distribution : CD1D / Les allumés du jazz

Pour les fans de cinéma, "Suspiria"



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26 février 2018

Daniel Levin (vlc), Chris Pitsiokos (as), et Brandon Seabrook (g) : Stomiidae (DarkTree)

stomiidae cd cover recto

Shame on me : je ne connaissais pas les musiciens de cet album : Daniel Levin (vlc), Chris Pitsiokos (as) et Brandon Seabrook (g). Un rapide survol du Net m’apprend qu’il s’agit de musiciens déjà bien établis sur la scène de l’avant-garde de New York.

Honte à moi : Stomiidae, qu’est-ce donc ? Encore une fois le Net vient pallier ma crasse ignorance. Il s’agit d’une famille de poissons des abysses, encore appelés Dragons à écailles. Elle vient aussi donner son nom à l’album, les titres étant des espèces de cette famille (adieu les métaphores de circonstance).
Cet exercice étant à présent bâclé, passons à notre passion, la musique.

Pas la moindre once de mélodie (parfois deux notes répétées, ou des circonvolutions folles...). Pas de groove, bien évidemment. En fait, pas vraiment de point de repère.
On retrouve certes une énergie primale, déraisonnable,  comme celle d’un Free débridé. Mais la comparaison s’arrête là.
Dans cet album, la frénésie est partout, qu’il s’agisse du débit des sons, des changements et des entrelacs des matières sonores, des intensités, des ruptures ou des successions de segments très brefs ...

Un fourmillements de rêves. Des chants d’étranges oiseaux. Une énorme ruche totalement affolée dont les dards aiguisés jaillissent en flux puissants et désordonnés. Une banquise ou de vieux meubles qui n'en finissent pas de se craqueller. Des mécanismes définitivement détraqués. Et comme des réminiscences de la Roue Ferris viennent ponctuer l’album. Chacun sera englouti par un flot d’images surgissant de sa mémoire.
Après le sentiment d’étrangeté des premières notes écoutées, et peut-être une certaine forme de résistance, l’acceptation (ah, ça me rappelle un titre chez Improvising Beings).
Et très vite la nécessité de la réécoute. À chacune, de nouvelles surprises, de nouvelles associations, et finalement, quelques points de repère.
L’alliage entre les univers de ces trois fous de musique est totalement ennivrant. Le jazz (quel autre nom donner ?) prouve une fois de plus son incroyable capacité à créer de nouveaux langages, de nouveaux véhicules d’émotion.
Brandon Seabrook, Chris Pitsiokos et Daniel Levin : encore trois artistes à mettre au chaud dans notre mémoire.

Au fait, doit-on s’étonner de cette nouvelle réussite du label DarkTree ?

stomiidae cd cover verso



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19 février 2018

Saxophone Anatomy (Armaggedon Nova AN-R6)

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Un « CD concept ». C’est ainsi que se présente cet album. Trois improvisateurs au saxophone, chacun enregistrant dans un pays différent : la Chine, les Philippines, la Grande Bretagne. Chacun jouant un solo de 20 minutes environ. Pas de consigne ni de thématique. Rien de préparé . Pas de seconde prise. Un pur jet et voilà tout. Prise de risque maximale.
Les kamikazes ? Lao Dan, Rick Countryman et Colin Webster
« Self destruct machine » est le titre de la séquence de Lao Dan (as).
Entrée en matière toute de folie, d’énergie irrépressible . On pourrait imaginer un flux incessant, mais ce n’est pas le propos. Cela devient progressivement un dialogue avec soit même , des échanges parfois brefs, à la limite du murmure, parfois de longues circonvolutions, frisant l’extinction de souffle. Et une note pour nous dire à bientôt.
Le son de Rick Countryman s’impose d’emblée . Rauque et chatoyant, brutal et charmeur, grave et suraigüe. Mélodique et Free : c’est la métaphore même du titre de cette pièce «  River remains river ». Et toujours énergique, y compris lors de ses moments de tendresse, lorsqu’il va puiser des échos de la tradition du jazz.
Pas de faux semblant : il est jazz, entièrement , toutes esthétiques confondues.
Pas de réserve : le son ample de son alto, ses vibratos, sont au service d’un chant ininterrompu.
Finir sur un son de velours ? Il s’y essaie, à plusieurs reprises. Mais à chaque fois un superbe éclat métallique vient lacérer cette douceur.
Terriblement attachant.
(Voir aussi la chronique de « Acceptance Resistance » http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2017/10/23/35608009.html )


Jeux sur clés. Jeux de souffle. Colin Webster, au baryton, nous envoûte de cette curieuse matière sonore. Infinies variations sur les souffles, leur rythmes internes, les ponctuations des clés. Il faudra attendre la septième minute pour que des colonnes d’air soient modulées par des clés . Et encore, plutôt des cris, granuleux, complexes, exaspérés, instables. Et voilà que, sans qu’on y prenne garde, Colin Webster nous emmène vers des discours qu’un Evan Parker n’aurait pas reniés, peut-être plus aiguisés encore. Mais ça ne dure pas. Un nouveau langage pousse l’autre, encore, et un autre.
C’est l’ « Homerton », une sorte de parcours qui pourrait être sans fin. Une infinité de langages possibles avec seulement deux brins d’ADN : des clés, du souffle.
Malgré son caractère « conceptuel », cet album retient toute notre écoute. Le temps passe très vite. C’est que nos trois musiciens ont bien des choses à nous dire et leur discours laisse tellement ouvertes d’autres possibilités que c’en devient vertigineux.
Le nom du label est déjà un programme : Armageddon Nova.

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13 février 2018

Jean-Luc Petit, Benoit Kilian, Fred Marty - Tiasci le 8 février 2018

Jean-Luc Petit (photo dolphy00)

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Fred Marty organise assez fréquemment des séances d'improvisation dans une salle en sous-sol près de la Gare du Nord, dans les locaux d'une association culturelle indienne, Tiasci . Une bonne acoustique et des musiciens défricheurs intéressants. Une terre d'aventures.
Ce 8 février, il invitait en première partie le duo Benoit Kilian (perc) - Jean Luc Petit (ss, clcb ...). Ce duo m'avait déjà ébloui lors de l'écoute de leur dernier CD : "la nuit circonflexe" (Fou Records FR-CD 25) (lire chronique jazzaparis )
Une musique puissament onirique, d'une sensibilité aigüe.
Voir les musiciens sur scène, à moins de deux ou trois mètres, éclaire les choses autrement.

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Le dispositif de Benoit Kilian, avec sa (très) grosse caisse horizontale, accueillant divers bols, cymbales, objets (souvent de laiton) voire même un vieux rasoir électrique recyclé en résonnateur (un "E Bow" je crois), des ressorts tendus posés à même la peau, la trompette jouée au contact même de la grosse caisse : un attirail complexe utilisé avec attentions, afin de délivrer des trames sonores envoûtantes, changeantes.
Un véritable tremplin pour les chants de Jean-Luc Petit au soprano et au sopranino. Et c'est là que la magie opère. Des chants sans mélodie mais d'un lyrisme bouleversant, sans cesse renouvelés. En seconde partie du set, la clarinette contrebasse ouvrait des espaces vrillés et sombres, des grondements mêlés d'éclats d'êtres d'un autre monde. Une capacité étonnante à évoquer et faire s'entremêler des foules d'images, de sensations, à faire de nous des rêveurs éveillés.



En seconde partie, Fred Marty (b) se joint au duo. J'imaginais la convergence des sons graves de la basse et de la clarinette contrebasse, à l'image du duo avec Benjamin Duboc. Ce ne fut pas vraiment le cas. Jean-Luc Petit prenait son sopranino (puis le soprano) pour un chant dont il a le secret, fait de fulgurances, de sons parfois doublés, souvent complexes, par moments rauques, ou de stases contemplatives ou plaintives. Comme s'il s'agissait encore et toujours d'un long solo à sensibilité très aiguisée.

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Fred Marty se situait souvent dans un registre assez proche de Benoit Kilian, offrant des drones aux trames riches, profondes, mais aussi se plaçant en seconde voix soliste, venant entrelacer sa contrebasse aux virevoltes du soprano, ou encore proposant ses percussions sur les cordes, les rôles s'inversant vers le milieu du set, puis un sombre et délicat duo percussions frottées - basse.


Cette formule en trio renouvelle l'univers de "la nuit circonflexe". Elle en élargit le spectre sonore tout en conservant la richesse onique d'origine. Elle en accentue, si c'était possible, sa sensibilité exacerbée.

Une excellente soirée, qu'on aurait aimé partager avec un public plus fourni. Dommage pour les absents. Les présents ont pu, en sus, bavarder avec les musiciens, parler des futurs concerts tout en degustant de bons vins.

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