Jazz à Paris

12 avril 2021

John Butcher, John Edwards, Mark Sanders : Crucial Anatomy

5FD6DAFB-EAA6-44AC-9475-1868FC54CD0E

C’est le 2e album de ce trio qui s’est donné un nom surprenant : « Last Dream of the Morning ». Chacun y mettra la malice qu’il voudra.

En tout cas, une musique vigoureuse, inventive, saisissante, qui bouscule nos sens.

Qu’il s’agisse de l’extraordinaire musicalité des frappes « négligentes » de Mark Sanders ou de ses crépitements erratiques, de l’agilité impressionnante, tumultueuse sur les cordes de John Edwards ou des sonorités rugueuses, vibrionnantes, par moments vaguement nasillardes du sax de John Butcher, tout dans « Free of Ghosts » nous déconcerte, nous chavire dès les premiers instants. Inutile d’espérer une quelconque stabilité des discours, l’impermanence est de règle. Le sax interrompt parfois ses introspections hypnotiques, ses quasi drones, ses pérégrinations sur les timbres, pour lancer des interrogations courtes, des esquisses de dialogue, auxquelles répondent, ou non, ses deux amis lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes engagés dans des phrases tourmentées, dans des illuminations de secteurs de l’espace. Même si l’attention est captée d’abord par le sax, les initiatives jaillissent de partout, nous magnétisent.

Un sax qui parcourt bien des nuances de crépitements, une batterie qui fait de même, des cordes qui frissonnent, des notes isolées, qui claquent, la fête repart dans « Curling Vines », pièce centrale, la plus longue, de plus de 30 minutes. Des ronflements graves qui peuvent aussi bien venir du souffle que des cordes, des chocs d’origine indiscernable, des accords graves répétés sur les cordes, des éboulis, des vibrations et de ce chaos surgit une boucle percussive, éraillée au sax qui se déploie, qui se dérègle dans une sorte de transe. L’hypnose demeure lorsque les tourbillons cessent, lorsque la tension s’amoindrit. C’est que notre groupe fait continument jaillir de nouvelles configurations, des geysers ou propose des séquences minimales, désarticulées, dans des phases transitoires entre percussions et cordes, avant que le sax les retrouve avec un vocabulaire particulièrement étendu.

Ce festival se poursuit avec la dernière pièce, « Spike Oil » qu’on peut écouter ici :  

John Butcher, John Edwards et Mark Sanders nous offrent là une musique étourdissante d’invention, de subtilité, toujours en mouvement, pleinement épanouie. Ils nous régalent de multiples nuances de timbres, de sculptures mouvantes, de convergences inattendues, de proximités déconcertantes. Tous trois sont ici excellents, avec une mention spéciale pour un Mark Sanders décidément dans une forme éblouissante. 

Concert enregistré au Café OTO, cet enregistrement illustre, si besoin était, la superbe vitalité de l'improvisation libre britannique. 

Un album de Trost Records, un label à suivre. https://trostrecords.bandcamp.com

1DE6D7FE-30E5-481D-B63F-BAF545448E09

—-

Retrouvez la jeune rubrique 

—-

Posté par dolphy00 à 06:45 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , , , , ,


09 avril 2021

Sonny Simmons nous laisse en plan

6B371F98-C76D-43C3-A4B6-7E3D6229563A


Il semble bien que Sonny Simmons soit parti sans laisser d'adresse. 
On le savait de santé fragile, mais on refusait de croire à un décès  proche.
Certes il ne jouait plus, ses doigts refusaient de suivre son imagination depuis un accident domestique aux séquelles sérieuses, mais partir à 87 ans sans avoir pleinement connu la consécration qu'il mérite amplement, ça choque. Car il est incroyablement méconnu au regard de son talent.

Je ne vais pas écrire un article nécrologique. Certains le feront, je l'espère. Quant à moi, je préfère relayer des textes parus de son vivant, témoignages de mon admiration, sans les convenances de la situation actuelle. C'est le cas pour cet article paru l'an dernier : Sonny Simmons, voyageur de l'éclipse.

Dès ses premiers albums, en 1966, il pose des balises d'un jazz vif, inventif, ouvert au monde, et qui ne refuse pas les maîtres du passé. Une vie tumultueuse, faite de rencontres avec les plus grands, d'éclipses, de créations hors des sentiers balisés, de compagnonnage avec de jeunes fous d'aujourd'hui. Un personnage complexe.
C'est pourquoi je vous suggère de reparcourir ce portrait comportant six autres articles.

Sonny Simmons en quelques articles - Jazz à Paris

Sonny Simmons, extrait de la vidéo 2000 (voir plus bas) Retour sur une série d'articles à propos de Sonny Simmons. Une manière simple de les retrouver. Occasion de se replonger dans cette discographie assez atypique et passionante -----

http://jazzaparis.canalblog.com


Tout n'est pas dit là, bien évidemment, mais cela peut être un point de départ pour une découverte, à votre rythme, du merveilleux musicien qu'il a été. 

Salut l'ami que je n'ai jamais croisé.

--- 
Retrouvez tous les Portraits

---



Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

06 avril 2021

Joëlle Léandre, Myra Melford, Lauren Newton « Stormy Whispers »

8A25CA7B-FC76-49AF-8810-9A9D89FAA358

English version below 

On ne peut pas ne pas penser au standard au titre si proche, « Stormy Weather », datant des années 40. Chacun ses tropismes, les miens m’orientent vers le workshop de Mingus en 75 avec Dolphy. J’imagine que nos trois dames partagent cette balise mais qu’avec malice, elles ont choisi une forme de contre-pied. Des chuchotements orageux ! Et tous les titres sont des « Whispers ».

Loin des langueurs du standard, une musique toute dédiée à la délicatesse extrême des moments qu’elles ont choisi de partager avec nous. Des litotes qui nous saisissent. Peu de repères mélodiques, mais des notes absolument magiques sur le clavier de Myra Melford, exactement au point G de notre sensibilité, si un tel point existe (Whisper 1). 

Des mots d’une langue étrange susurrés par Lauren Newton, éveillant de larges registres expressifs, d’infinies nuances : la surprise, la séduction, le plaisir, la confidence. On pourrait continuer ainsi. « Something Else » aurait dit Mingus ? Oui, des chants aussi, perchés en équilibre incertain, hors idiomes connus, parfois à proximité immédiate des timbres de l’archet ou dans une danse folle avec lui (Whisper 4). Dans Whisper 5, ce chant prend des accents d’une musique sérielle toute de malice, puis d’une confession hachée, par moments gutturale, ponctuée de percussions de cordes sans résonance sur le piano. Myra Milford sait brouiller nos tympans. Mais ne s’agit-il que d’elle ? Il y a du bois choqué du bout des doigts, peut-être celui de la basse. À moins que les rôles soient inverses. 

Et puis deux voix (Whisper 6) ! C’est que la basse est dotée de cordes vocales. Pas de tragédienne cette fois, ni de cantatrice, mais celle de diseuse de secrets bien enfouis, à peine divulgués dans une langue ésotérique. C’est que pour Joëlle Léandre, tout est prétexte à expression, à faire musique. Ici, elle se joue de son archet, elle papillonne, elle se pose à peine, elle fait frissonner les cordes ou au contraire les écrase un peu en de larges mouvements légers. Elle s’approprie les « tremblements de terre très doux ». Une sorte de retenue qui éclabousse tout, qui illumine. Less is more !

Et puis Myra Milford à un coup de chaud. Elle est « vapeur » dirait Agrippine [1]. Elle projette des éclats fulgurants, tout en esquissant et répétant une ligne de basse, en une sorte de bise envoyée à cette tradition qu’elles ont pourtant transgressée. D’ailleurs pourquoi en parler davantage ? Écoutons Whisper 7.

 

Ce bijou vous est proposé par le label Sluchaj, abonné aux trouvailles hors pistes. Joëlle Léandre aime à nous provoquer, à nous surprendre, avec ses formations « de filles ». Celle-ci brille par ces litotes à l’expressivité dévastatrice. L’oxymore du titre, Stormy Whisper, est une gageure pleinement réussie, avec brio.  

[1] Agrippine : une ado, personnage de Claire Bretecher

English version 

C1A95B90-5299-468E-8715-18C93D197CF3


—-

Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,

01 avril 2021

Alan Wilkinson & A New Wave of Jazz (concert digital)

71C284DE-B281-4C49-BC5F-E22CAB150901

Une soirée spéciale d’improvisation libre a été organisée le 20 mars par New Wave of Jazz  et diffusée en direct sur FaceBook et YouTube. En ces temps de confinement, il n’était malheureusement pas question que cela se passe en public ni que les musiciens voyagent pour se rencontrer. C’est ainsi que les cinq concerts se sont déroulés en Belgique et à Londres : le premier en solo, les quatre autres en duos.

Le musicien en solo est Alan Wilkinson, particulièrement remarqué dans un trio rugueux et incandescent avec le batteur Paul Hession et le bassiste Simon H. Fell. Quelques albums en attestent, mais sa notoriété ne s’arrête pas là. Je vous invite à consulter sa page Bandcamp https://alanwilkinson.bandcamp.com

Il nous offre là deux solos, le premier à la clarinette basse, le second au sax alto. Dans le premier, ce sont les entrailles de la clarinette basse qui sont fouillées, des sons multiples, des harmoniques instables, des granulations changeantes autour d’une même note, un quasi drone creusant des tréfonds graves et d’où s’échappent quelques suraigüs. À mi parcours, Alan Wilkinson retrouve en partie sa rage coutumière, sa verve, ses déchirement rugueux et véhéments pour finir en explorant de courts segments presque mélodiques, répétés, triturés pour en extraire des matériaux encore enfouis. 

Au sax alto, des quasi interjections, des attaques brutales, des phrases ultra courtes, des sons rugueux, quelques vrilles obsédées, des suraigüs irrépressibles, de rares accents voilés, presque doux mais le plus souvent, le sax est un combat. Il finit sur un cri abrupt.

C’est enregistré par Colin Webster, l’un des musicien de la soirée, et par Taran Singh à qui l’on doit une belle émission d’actualité discographique : Taran’s Free Jazz Hour http://www.taransfreejazzhour.org diffusée en Grande Bretagne, en France, en Belgique  et aux USA, émission bilingue disponible sur son site, en podcast, sur YouTube etc. Un merveilleux activiste.

Pour la suite, déplacement à Anderlecht pour le duo piano-bugle (puis trompette ). Un jeu en forme de questions-réponses où Patrick de Groote lance ses attaques fulgurantes auquel le piano de Martina Verhoeven fait écho ou qu’il vient ponctuer. Une séquence tonique faite d’éclats, de cris éraillés d’un coté, de grands tremblements, de ruissellements ou de quasi percussions de l’autre. Comme un espace sculpté au couteau. Lorsque de Groote se saisit de sa trompette, lorsqu’il décide de se passer de la sourdine, le son gagne en brutalité, en largeur du spectre de timbres, en attaques véhémentes. Il retrouve le bugle d’abord avec sourdine, puis sans pour ces échanges serrés avec le clavier. Enfin quelques éruptions avec la trompette, bouchée ou pas avant de nous quitter.
https://youtu.be/Vt_ADz5kVWo

Benedict Taylor avait participé à l’album d’Ivo Perelman « Strings and Voices Project » . On le retrouve en excellente compagnie avec Tom Jackson à la clarinette. Subtilité et fluidité de d’un coté, gourmandise insatiable et flexibilité de l’autre, ils nous offrent des espaces d’intenses plaisirs, de tourbillons enfiévrés, des phases d’accalmie aux strates multiples, des entrelacements fascinants. Un moment fort.
https://youtu.be/uEzxd-i09Cc

Un autre duo, à cordes cette fois, réunit Peter Jacquemyn (b) et Dirk Serries (g). Ils nous entraînent d’emblée dans un flux intense, rageur. Une contagion des phrases, des impulsions. Puis des pépiements saisissants sur la basse, des crépitements exacerbés sur la guitare, tout un vocabulaire surprenant nous mène dans une sorte de transe . Quelques grands coups d’archets graves et lents ouvrent une phase nouvelle du dialogue. À déguster.

https://youtu.be/ckl_IuOlX-8

Retour à Londres avec le duo Colin Webster (as) & Andrew Lisle (dm). Nous avions déjà croisé la route du saxophoniste avec l’album « Saxophone Anatomy ». Il anime par ailleurs un label consacré à l’improvisation (Raw Tonk) . Ici, on retrouve ses phrases très courtes, aux limites parfois de l’interjection, son engagement de tous les instants, l’urgence de son propos. Il est servi par une batterie qui déverse ses éboulements ininterrompus, parfois en reprenant le phrasé du sax. Ils ont bien des choses à dire dans leur 30 minutes de musique !
https://youtu.be/aFLRUBhQJr8

Ces 2h30 de musique attestent d’une très belle vitalité de la scène de l’improvisation, en dépit des circonstances contraignantes actuelles. Elle souligne aussi une certaine connivence entre les deux rives.

Vidéo de la totalité de la soirée (Quelques faux départs initiaux. Cela démarre effectivement à 4:00)

Chronologie

00:04:00 Alan Wilkinson (bcl), puis une gorgée et ...

00:19:45 Alan Wilkinson (as)

00:29:25 Martina Verhoeven (p) & Patrick de Groote (tp, fgh)

00:58:55 Benedict Taylor (vla) & Tom Jackson (cl)

01:33:25 Peter Jacquemyn €b) & Dirk Serries (g)

02:00:25 Colin Webster (as) & Andrew Lisle (dm) -> 02:29:15

Vous n’êtes pas contraints de bloquer 2h30 d’un seul tenant. Je vous suggère au contraire de prendre votre temps, de déguster chaque séquence comme autant de concerts (ce qu’ils sont). Grâce à la chronologie, vous pourrez choisir vos moments d’écoute, votre cocktail musical.

Sur la page d'accueil du site vous pourrez trouver chacun de ces set individuellement. https://newwaveofjazz.com/news/

 

---

Retrouvez tous les articles Jazz sur le web
---

29 mars 2021

Noël Akchoté, Jean-Marc Foussat, Roger Turner « Acid Rain » (Ayler Records)

4C9B4D09-196E-4144-AB62-C5AA47D65723


C’est un album publié en 2012, et qui est rappelé à notre souvenir via un mail invitant à le redécouvrir en version numérique, sur BandCamp. Belle initiative !

Il réunit trois musiciens aux paysages bien différents, Noël Akchoté (g), Jean-Marc Foussat (synth) et Roger Turner (dm) autour d’une problématique écologique, les pluies acides, l’un des phénomènes à présent naturels de l’anthropocène. Mobilisation ? Titre trouvé après coup ? On ne sait. 

En exergue, un poème de Victor Hugo comme un marqueur d’une époque où la nature avait ses chances.

Pour que nul vent aride, 

Nul flot mêlé de fiel 

N'empoisonne et ne ride 

Ces gouttes d'eau limpides 

Où se mire le ciel. 

 

La version numérique est présentée en deux pistes, alors que sur le CD elle n’est qu’en un seul tenant de 45 minutes.

 

Lorsqu’elle émerge, la musique paraît quasi effacée, bien timide, une forme de matin calme avant de progressivement s’épanouir. Des bourdonnements assez doux, de légers brouillages, des cordes qui s’éveillent, des roulements encore contenus, un bric à brac de petits chocs métalliques. Puis arrivent des boucles électroniques entêtantes, des nappes, un chien au loin, bien sûr, fidèle compagnon de ce synthétiseur. Se développe alors une forme de voyage au long cour tout d’accidents, de crépitements, de grincements, de brisures, de nappes volcaniques, de multiples déflagrations, avec aussi des respirations, des accalmies, des plages abritées. 

Cette musique surprend par l’alliage des trois matériaux, des trois logiques instrumentales. Certes électronique et cordes (principalement l’archet) font bon ménage en musique improvisée; idem pour les peaux, les cymbales, les tubes lorsqu’ils sont frottés, caressés. Mais ici, les cordes sont frappées, claquées, excitées au possible, et la batterie tambourine. Des éboulements chaotiques se déversent sur les peaux. Les cordes crépitent, tiennent au loin toute mélodie. Parfois quelques notes suspendues résonnent, rappellent des douceurs harmoniques d’un ailleurs presqu’oublié, puis les craquements métalliques reprennent, souvent nerveux. Le synthétiseur oublie un temps les nappes aux strates multiples pour grésiller, gronder, tonner, superposer de multiples paysages oniriques. 

La batterie de Roger Turner apparaît à plusieurs reprises comme un détonateur, un pôle magnétique incurvant puissamment les deux autres parcours. Elle frappe continûment, crépite, propulse des mitrailles erratiques qui alimentent la frénésie des cordes, comme sous overdose de caféine, au point qu’on ne sait qui percute. Ces frappes provoquent des éruptions électroniques, des pulsations primordiales. 

Des timbres composites surgissent, sans qu’il soit vraiment possible d’en distinguer l’émetteur, la plasticité de la guitare de Noël Akchoté semant le trouble.

Des pluies drues, puissantes, quasi équatoriales, durablement dévastatrices surgissent; des gouttes lourdes, métalliques, sulfuriques lacèrent les lieux, martèlent les surfaces. Apparaissent alors comme des constructions abandonnées aux éléments, où l’eau goutte et perverti les matériaux, où d’anciens mécanismes continuent de fonctionner à vide, de se délabrer. Le synthétiseur de Jean-Marc Foussat catapulte des images d’un monde d’après, déglingué et perdu. Nous sommes loin des ondes vivifiantes de Victor Hugo. 

C’est donc un album puissant et évocateur, une forme de poésie du désastre, qui nous propose des osmoses de percussions, d’émergences, de timbres, dans la confusion de nos perceptions. Chacun des trois musiciens accroche notre attention dans des géométries instables. Un alliage particulièrement réussi. 

C’est aussi une manière de noeud écologique au mouchoir : pourquoi pas ?

 

 Une suggestion : abonnez vous à la page Bandcamp d’Ayler Records. https://ayler-records.bandcamp.com 

—-

Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 06:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


25 mars 2021

Janczarski & Siddik 4tet « Contemplation » (ForTune Records, Socadisc)

9D84DBDA-73B7-4377-877B-AF01DF22145C

La présence sur disques Rasul Siddik est assez limitée. Discogs n’en recense que deux, avant celui-ci, discographie bien incomplète lorsqu’on songe à son histoire aux USA ainsi qu’aux contributions du trompettiste à la scène française. Il faut préciser, en effet, qu’il  a choisi la France depuis les années 90.

Wikipedia nous apprend qu’il est natif de St Louis (1949), qu’il est le 5e d’une fratrie de 8 enfants, qu’il a tâté de la trompette assez tôt, qu’il se l’est faite voler et qu’en raison des faibles revenus de la famille, il n’a pas pu la remplacer, et donc apprendre  à en jouer dans les académies d’alors. Cela ne l’empêche pas de jouer avec Charles Bobo Shaw, de rejoindre l’AACM, d’être membre du 6tet de Henry Threatgill, de jouer avec Lester Bowie, Oliver Lake, Julius Hemphill, David Murray ...

À son arrivée en France, il a joué avec Sunny Murray, Bobby Few, Christian Blazer, Benjamin Duboc (les formidables albums « Nuts »), Benjamin Sanz, Futura Expérience (avec JF Pauvros), et j’en oublie. On le retrouve assez souvent sur scène, où il est à la fois placide et malicieux, jouant tout en finesse, manipulant diverses petites percussions lorsqu’il ne fend pas l’espace de sa sonorité si particulière. Difficile de le situer. Aussi à l’aise dans la Great Black Music que dans l’improvisation libre. Personnage à ne pas rater lors de ses apparitions sur scène. 

Il nous revient ici en quartet, avec un groupe polonais : Borys Janczarski (ts), Kazimierz Jonkisz (dm) et Michael Jaros (b). Concert enregistré sur la scène du « 12 on 14 Jazz Club » de Varsovie, le 24 janvier 2020, donc juste avant la pandémie. Rasul Siddik assure la direction du groupe mais le saxophoniste a voulu placer la musique sous le patronage de McCoy Tyner, d’où le titre de l’album « Contemplation », thème qui ouvre ledit album.

Et comme la figure du pianiste est fortement associée à celle de Coltrane, même si ce thème n’est pas de la période où ils ont collaboré, nous ne sommes pas très surpris des accents de ce dernier dans le solo du sax tenor de Borys Janczarski, ainsi que des parfums de la rythmique du groupe d’alors. Une musique puissamment lyrique. Lorsque Rasul Siddik prend le relai, son chant est comme en retenue, aux couleurs sensibles, rapprochant curieusement Coltrane du Hard Bop ... un temps, avant de s’épanouir dans un Free splendide d’assurance, d’éraillements, d’étranglements, tout en déployant une ligne mélodique somptueuse. 

D’autres grandes figures du jazz sont convoquées via leurs compositions dont Mingus et Don Cherry. 

Parmi elles, un trompettiste parti bien avant l’heure, Woody Shaw, auteur de cette petite dédicace manuscrite, en français, trouvée sur le site Selmer : « Je voudrais faire pour la trompette ce que John Coltrane a fait pour le saxophone ». Il est le compositeur, entre autres, de « Sweet Love of Mine », dont notre Rasul nous régale. Dans son solo, on retrouve ce métal un peu voilé et la richesse mélodique signalée plus haut, richesse à laquelle succombe aussi Borys Janczarski, ainsi qu’une rythmique particulièrement groovy, avec un solo de Michael Jaros (b) et une longue période où Kazimierz Jonkisz (dm) célèbre le bonheur décomplexé d’un certain jazz, celui d’un jeune Free refusant de couper tous les ponts avec un hard bop alors au zénith. On retrouve ce tropisme, ces saveurs, ainsi que ce goût des sonorités du métal, des enrouements et des râles festifs, dans « Dedication », la composition du trompettiste.

Petit clin d’œil, le thème de Mingus, « Self Portrait in Three Colors » laisse toute la place à un solo de Michael Jaros.

Autre curiosité, Rasul chante, sur un thème, « Witchi Tai To », de Jim Pepper, d’origine amérindienne, disparu lui aussi à la cinquantaine. Cette évocation des origines est saisissante. Elle nous rappelle que bien des métissages ont eu lieu dans cette Amérique des bouleversements.

C’est donc l’une des assez rares occasions d’entendre Rasul Siddik sur disque, en leader. Avec ses amis de Varsovie, il nous offre une musique de plaisirs immédiats, qui nous fait remuer le corps, dans la droite ligne de la Great Black Music, et qui ne refuse aucun pan de son histoire. À cette occasion, il rend hommage à ces figures de la charnière Free.

Faites vous donc plaisir, procurez-vous cet enregistrement, et surtout allez voir Rasul Siddik sur scène.

Oui, je n’ai pas cité le fameux « Complete Communion » de Don Cherry ni la danse caribéenne de Joe Henderson. Quoique ... 

 https://youtu.be/Bcr1mpBN6Xg

 

 

—-

Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

22 mars 2021

Marcello Magliocchi, Neil Metcalfe, Paul Wacrenier « Ritual for Expansion » (LFDS)

705E963C-BE9C-4A63-AE8C-45D2186B3532


Les organisateurs avaient bien fait les choses. Pour ce concert, enregistré, ils ont réuni en Autriche des artistes venus de trois pays différents, l’Angleterre, l’Italie, la France, et qui se rencontraient pour la première fois. Une consigne unique : la musique devait être entièrement improvisée. 

Le résultat est étonnant. Disons-le tout net, c’est un album de plaisirs. Le set a été découpé en cinq pistes continues mais le sentiment de fête ne connaît pas de rupture. Si Neil Metcalfe (fl) et Marcello Magliocchi (dm) font régulièrement les beaux jours de l’improvisation libre, ce n’était pas le cas jusqu’alors de Paul Wacrenier (p).

Ils se sont dégagés un espace où les séductions mélodiques s’épanouissent, où la verve de Neil Metcalfe s’exprime sans réserve. Il virevolte, avec, à mon sens, un hommage appuyé envers une figure emblématique, celle d’Eric Dolphy : un phrasé, des attaques, des chants soufflés (le quintoiement ?), voire même une citation dudit maître. Peut-être s’agit-il d’une obsession de ma part.

Marcello Magliocchi joue les orfèvres avec chacun des instruments dont il s’entoure. Des friselis, des craquements, des crépitements d’un à propos confondant. Une efficacité continue sans que l’espace soit envahi. Un plaisir de jouer qui crève l’écran. Un sorcier !

Quant à Paul Wacrenier, il joue de la proximité de ses deux amis. Il entrelace ses lignes avec celles de la flûte dans des dialogues vifs, soutenus. Il ne se contente pas de segments mélodiques, il propose à Neil Metcalfe des ponctuations serrées, des séquences répétitives, des alternatives rythmiques, percussives, que ce dernier se plaît à mimer, à transformer pour des obliques nouvelles. Le percussionniste se tient alors en retrait, un temps, avant de nous subjuguer par des jeux de baguettes virtuoses entraînant le pianiste à sa suite, le flûtiste se mettant à son tour en retrait, un temps.

Pour s’en convaincre, je propose l’écoute de la piste qui donne son nom à l’album.


C’est un album proprement festif, qui fait le grand écart entre des couleurs d’un Free des premiers jours et l’improvisation libre d’aujourd’hui. Une nouvelle réussite du Fondeur de Sons (LFDS) de Yoram Rosilio.

 

—-

Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

18 mars 2021

Claude Parle « Entre le Majeur et l’Annulaire » (Artderien)

27EC0497-AE0D-4D6C-B0E9-1643F780F9DA 

Claude Parle est un artiste qu’on ne finit pas de découvrir. 

Certains l’imaginent musicien. Rassurez-vous, il l’est bien, excellent et novateur. 

Les lecteurs de ce blog savent aussi qu’il écrit, à propos de la musique de ses amis. Une plume particulièrement alerte, qui finalement prend prétexte de certains concerts pour nous conduire au loin, portés par des énergies métaphoriques et symboliques puissantes, une forme de miroir inversé de ces musiques dont la partition est un poème, un graphisme, une toile, que sais-je encore.

Ce fut aussi un danseur. 

Il est un fin connaisseur de cet art étrange et fascinant qu’est le butoh. 

Il compose, lui qui improvise souvent. Il tutoie l’électroacoustique. 

Il .... Il est Claude Parle !

Alors en ces temps de confinement, lui qui n’a jamais le temps, il le trouve enfin pour rassembler certains de ses écrits. Dix neuf poèmes (l’impair c’est mieux) et vingt trois chroniques, des « Fraîches de Concerts », dont neuf parues sur ce blog (il y en a bien d’autres !), mais avec une mise en page souvent différente, plus un texte à la mémoire de Steve Dalachinsky relayé sur Citizen Jazz. Relire ces derniers dans ce livre est une redécouverte : le texte est comme extrait de la musique, de son moment.

Dans ses poèmes, son talent est libre de tout ancrage. Un mix d’interpellations du lecteur, d’entrechocs d’images, de paysages, de vents porteurs distandant les vers, les rompant parfois. Une mise en page participant au projet poétique. Le sens ? Si vous y tenez. Mais autant s’en libérer comme il s’est lui-même affranchi depuis des lustre de tout segment mélodique, de toute pulsation régulière, de toutes gammes, fussent-elles savantes ou peu communes. Seul importe l’impact sur notre imaginaire de ses projections de particules sensibles, de ses salves oniriques. Le premier d’entre ces textes est un hommage à un ami cher disparu en mer, tout en pudeur.

Des textes, mais aussi quelques dessins nerveux, et une préface de Denis Lavant, qui participe au dernier spectacle chroniqué; une forme de boucle.

Qu’y manque-t-il ? Peut-être l’un de ses grands éclats de rire ! Pour les retrouver, il faudra attendre la réouverture des lieux de concerts. Cela arrivera bien un jour ! 

PS : Un grand merci à Annie Zivkovic pour sa ténacité, pour sa « vista ». 

Art de Rien c’est là : https://editions-artderien.fr

 

Posté par dolphy00 à 10:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 mars 2021

Ivo Perelman, Nate Wooley : Polarity (Burning Ambulance Music)

 

C08C25D5-2928-4F02-8F54-643D9C54BC09

Ils avaient déjà enregistré ensemble dans quatre autres albums dont deux « Strings », « Strings 3 » avec Mat Maneri et « Strings 4 » où Matthew Shipp les rejoint. Cette fois, ils se retrouvent pour un premier duo, sax et trompette, avec des titres à la poésie minimale : Four, Seven A, Two B ... On peut imaginer qu’il s’agit de l’ordre de succession des improvisations lors de l’enregistrement, ce qui n’est pas celui de l’album.

Qu’on ne s’attende pas à des assauts mélodiques, il s’agit plutôt là de profiter d’une large étendue du vocabulaire potentiel de ces instruments pour libérer l’expressivité de nos deux amis.

Ainsi dans « Four », ils jettent des quasi ponctuations, ils propulsent des interjections, ils s’interpellent, la vivacité de l’un accentuant celle de l’autre. Puis ils entrelacent leurs phrases, ils virevoltent, ils se taquinent. Ça caquette en un pseudo rythme; bien évidemment ça se dérègle. Le sax chante des bouts de mélodie en boucle, mimés par la trompette qui finit par les quitter pour des courses effrénées, gourmandes. Ces jeux à deux sont incessants et témoignent d’une vitalité quasi juvénile.

Au-delà de ces interactions serrées, de ces jeux de garnements indociles, de cet humour qui surgit de leurs échanges, chacun d’eux se livre à ses passions : les matières sonores, l’extension ou la transformation du vocabulaire instrumental, les distorsions des phrasés du répertoire, l’expressivité hors des figures convenues. 

Par exemple, quand Ivo Perelman se fait langoureux, convoquant même d’amples vibratos , les notes s’étirent, glissent hors des gammes, hors même des douze sons (« Seven A »). Il rappelle les grands maîtres des phalanges ellingtoniennes; il souligne sa révérence à Ben Webster. Mais en grand prêtre d’un syncrétisme musical hors pair, il nous projette dans l’improvisation libre, tout cela au sein d’une même phrase. Il a publié il y a peu une photo de lui (par l'excellent Peter Gannushkin) avec un sax tenor sans clé : l’instrument, c’est alors son corps. Il emprunte à ce sax singulier ses entrailles métalliques, ses timbres potentiels.

35D9B7AB-EB66-42E0-8FE1-E2A481D43CD1

 by Peter Gannushkin 

Inutile de préciser que Nate Wooley se jette sur cette opportunité. cet aventurier impénitent s’inspire des phrases, des trames de son ami, il s’en éloigne aussi,évidemment. Il fouille des fourrés d’épineux de son groin métallique. Il propulse des brouillards de souffles, de quasi bruits blancs. Il percute ses clés. Il se lance dans de furieux assauts tourbillonnants, des stridences, des soliloques obsédants. Il fait chanter sa sourdine, il gronde, il chuinte. Il extirpe des entrailles de son instruments des sons et des notes oubliés par l’académie. C’est un grand gourmand, insatiable, jouisseur. 

Pourquoi se priver d’une esquisse de danse ? C’est ce qu’ils nous proposent dans « Two A »

Ivo Perelman est l'un des plus grands créateurs d'aujourd'hui. C'est l'évidence, mais pourquoi ne pas le rappeler ? Il est extrémement prolifique (plus de cents albums), mais chaque enregistrement arrache de nouvelles surprises, de nouvelles séductions. Il nous les faudrait tous. Il aime la compagnie des explorateurs les plus farouches. Cette troisième rencontre avec Nate Wooley en souligne l'importance. Ce dernier se régale, nous régale. Profitons-en.

En guise de second dessert (après Two A), un extrait de l'entretien d'Ivo Perelman par Sammy Stein, à propos de l'impact de la Covid sur lui. En anglais.

"SS: Can you tell me about your work just before Covid-19. How busy were you, and what were you doing?


IP: I had been experiencing a palpable musical growth for the past five years. Just before lockdown and at the start of the Covid-19 pandemic it was exponentially more intense. This was on two fronts: the sheer nature of the music itself due to the deepening growing potential of daily practice routines and the gradual increase in work offers from agents to perform and record labels to produce new recordings..........

SS: Were there times when you felt uncertain of what was to come?

IP: When confronted with the degree of social isolation the situation called for I wondered what my life would be like and for a minute I got a bit disheartened but soon I realized that in fact I had spent my entire life up to that point already practising voluntary social isolation considering the uncountable hours spent alone practising music. So I just decided to keep doing more of what I knew how to do and loved: play the saxophone.......

SS: How did you continue to be creative during lockdown?

IP: After having laryngeal medical issues some ten years ago from playing the super altissimo sax range, I had to find ways and materials to expand my understanding of sound production. This led me to a deep study of Bel Canto (opera) techniques. With the now available time......"

these are excerpts from the full interview, which you can find, along with 17 others from stellar musicians in the book.

---

Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

11 mars 2021

Hint of Monk (Pascal Brechet, Thierry Waziniak) (Intrication)

DCD46496-692F-4284-A2B3-743208FBD91D


On avait croisé la route de Pascal Brechet (g) et Thierry Waziniak (dm) dans l’excellent « Don’t Worry, Be Happy » (avec Isabelle Duthoit et Franz Hautzinger)

On les retrouve tous les deux en duo, un « duo libertaire », pour un « soupçon de Monk ». En fait tout un album dédié à des compositions de cette figure hors du commun. Ces deux arpenteurs de l’improvisation libre choisissent donc de réaliser un « album à thèmes », eux qui s’en passent sans problème. 

Le grand Thelonious a beaucoup composé. Un site dédié à Monk dénombre de l’ordre de 70 thèmes. Peut-être est-ce un recensement incomplet. En tout cas, nos deux amis se plongent dans ce répertoire, que chacun croit connaître mais dont l’ampleur nous échappe souvent.
Est-ce un « tribute to » ? Que nenni. 

Monk est ici comme un ami intime dont on salue la mémoire, avec émotion et reconnaissance, mais dont le travail sert de prétexte pour des bifurcations, des hors pistes, avec de temps à autres quelques balises, lesdits thèmes monkiens. 

C’est ce à quoi s’évertue la guitare, parfois aigrelette, qui nous propose cette belle errance sur des sentiers peu fréquentés. Une certaine douceur d’âme laissant au loin les incompréhensions que suscitait alors cette musique, une alchimie indécise, un penchant certain pour l’entre-deux, et pour le déséquilibre qu’affectionnait Monk.

La batterie laisse sur les microsillons des collectionneurs les pulsations du bop, et choisit les coups de pinceaux, les feulements métalliques, les brouillards de frottements, les roulements qui se jouent de la régularité. Elle souligne et amplifie cet ailleurs poétique, s’engageant souvent vers des espaces en friches. 

Ce mélange subtil d’étrangeté et de reconnaissance est patent dans le traitement de certains grands standards monkiens. 

Disons « Hackensack ». Il est ici présenté à la batterie en des roulements quasi erratiques, des éclats, des  déséquilibres, puis la guitare.  Oh, le thème est bien là, mais comme apprivoisé, loin du caractère abrupt et provocateur d’antan, un peu désarticulé, avec un mélange d’accents suaves et acides, puis presqu’oublié ... avant la reprise finale.

Des semis de mitrailles, de gravillons, des notes qui cherchent leur chemin, des résonances colorées de bribes de « Trinkle Tinkle ». Le thème n’est présenté qu’à mi parcours, puis il est comme distordu, son phrasé si spécifique servant de trame commune aux deux instruments.

Comme exemple de cette téléportation de Monk, un autre thème, «San Francisco Holyday», ici projeté hors de son orbite.


Monk est ainsi rendu à son originalité primordiale. Ce Duo Libertaire a su l’extraire de son ancrage historique (60-70 ans) pour nous le présenter avec les atours d’aujourd’hui, en pleine irrévérence. Libertaires !

 

PS : Autre album inspiré des grands maîtres d’antan : « Strell » (comme Strayhorn - Ellington)

---
Retrouvez toutes les chroniques CD etc

—-

Posté par dolphy00 à 07:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,