Jazz à Paris

26 juin 2019

Denis Charolles Octet et Surnatural Orchestra - Nuits des Arènes 15 juin 2019

Nuits des Arenes 2019


Du 13 au 16 juin 2019 se tenait le cinquième festival Les Nuits des Arènes (voir programme), aux Arènes de Lutèce bien évidemment, à l’exception du 13 où le festival était logé au Petit Bain.
C’est un jeune festival où vie artistique et citoyenneté se côtoient. C’est sa raison d’être. D’ailleurs, cette dimension citoyenne se retrouve toute l’année durant, une fois par mois, pour des échanges sur des sujets d’actualité. Par exemple, une soirée, à bord d’une péniche, avait pour thème la pollution des océans par des micro-particules de plastique. Pour être informées et participer à ces débats, il suffit de s’inscrire à la liste des Arènes ( https://www.nuitsdesarenes.com/ , rubrique Nous contacter).
Ce festival est animé par un jeune groupe de bénévoles et avec assez peu de moyens.
N’empêche , cette année, était programmée une soirée jazz, avec deux formations de belle taille : le Surnatural Orchestra et le Denis Charolles octet.

Denis Charolles micro lightJPG
Denis Charolles photo dolphy00

On retrouve donc ce dernier après la parution de leur superbe album « Duke et Thelonious » (voir chronique). Pas d’Aymeric Avice ni de Christophe Girard, mais avec Sylvain Bardiau (tp) et Charles Kieny (acc).
Dans ce vaste espace des Arènes, on pouvait craindre que le son se disperse, mais l’engagement militant du groupe et la douce fantaisie de Denis Charolles ont de nouveau opéré.
Le répertoire de l’album y avait sa place, bien sûr, mais il faut souligner qu’il ne s’agit pas là d’une problématique récente : on peut retrouver trace d’un concert au New Morning « En Campagnie de Duke et Thelonious », du 24 janvier 2012 (voir chronique). C’est dire que le répertoire peut dépasser les titres de l’album. De plus, comme dans la plus belle tradition du jazz, l’interprétation en public diffère assez de l’enregistrement. Une fête renouvelée.
Denis Charolles, lors d’une de ses prises de parole, à souligné l’importance et le plaisir de pouvoir réunir en concert une telle formation, un grand ensemble. C’est un superbe pont jeté entre deux des piliers du jazz, le Duke et Thelonious, pour rappeler affectueusement ce qu’on leur doit mais dans un jazz d’aujourd’hui .
À l’exemple de « Creole Rhapsody » du Duke ou folies instrumentales et glissandos nostalgiques se succédaient tout naturellement (Hugues Mayot et Raphaël Quenehen), où l’hommage flamboyant aux riches heures du trombone (Gueorguy Kornazov) côtoyait un lyrisme spontané et actuel de Sylvain Bardiau.


Tous n’ont pas été solistes dans cette pièce, naturellement, mais tout le concert durant, chacun a pu donner la dimension de son talent, y compris Charles Kieny dont c’était la première apparition dans la formation.
Quelques moments résistent à l’usure du temps comme lorsque Denis Charolles secoue une grosse caisse d’objets divers, sa «percuterie», tout comme il l’avait fait il y a quelques années au Studio de l’Ermitage (voir chronique).

Denis Charolles Octet light
photo dolphy00

Une belle fête d’une heure de chatoiements musicaux, de révérences nostalgiques et de surprises et frissons d’aujourd’hui.
Les musiciens : Denis Charolles, Julien Eil , Raphaël Quenehen, Thibault Cellier, Hugues Mayot, Gueorgy Kornasov, Sylvain Bardiau , Charles Kieny

Place ensuite au Surnatural Orchestra. Une formation nombreuse (19 musiciens), pour l’essentiel des instruments à vent mais où les percussions sont devant. Pas de contrebasse ni de piano, mais un sousaphone tenu par un Fabien Debellefontaine bien visible.
À noter une présence sur scène hors norme, avec des musiciens costumés, perruqués, changeant fréquemment de place, jouant les éclairagistes dérisoires pour les solistes du moment, trimbalant des échelles pour que plusieurs autres s’y installent.
Un groupe sans chef, nous dit-on, bien que Nicolas Stephan soit à la manœuvre depuis les origines et que les arrangements ne doivent pas grand chose à l’inspiration du moment. Il y a par moments, il est vrai, le Sound Painting, ce mode de composition de l’instant, où l’un des musiciens se place devant les autres et les « dirige » grâce à une codification précise des gestes.
L’humour est toujours là. En particulier avec Hanno Baumfelder, au trombone. Il y a quelques années déjà, au Studio de l’Ermitage, il proposait comme produit dérivé, la sueur des musiciens : chaque spectateur était invité à venir sur scène avec une éponge pour la recueillir en échange d’une obole. Cette année c’est un délire verbal sur « couche » en lieu et place de « coup » pour des expressions comme « du coup ». Délire verbal progressivement noyé par la masse orchestrale.
Un sens de la fête très aiguisé qui conduit à faire participer les spectateurs pour danser, se déguiser. Une forme de retour aux origines.
La musique jouée est celle de leur dernier album, Tall Man. Une remarquable puissance musicale n’excluant pas des passages très lyriques et des chants (en particulier Nicolas Stéphan).
La formation se renouvelle avec l’arrivée de Basile Naudet à l'alto, Camille Secheppet au baryton, Guillaume Christophel au ténor et Pierre Millet à la trompette (merci FD). On trouve la liste des Equipiers là : http://www.surnaturalorchestra.com/-L-orchestre-

Une vraie grande fête qui allait encore s’amplifier lors du 3e round, avec la présence simultanée des deux orchestres. Mais attention, «vous dansez, et nous on jouera». Le public ne se le fait pas répéter.
Vingt six musiciens sur scène ou avec le public ( Kornazov à dû s’absenter).
Et tout d’abord un chant éruptif de Nicolas Stéphan, qui en super showman, sait faire grimper l’ardeur d’une scène déjà bien festive. Après un solo au baryton de Camille Secheppet, c’est Sylvain Bardiau, cette fois au trombone, qui est invité sur le devant de la scène : une présence explosive, un moment purement jubilatoire. Puis c’est au tour d’Hugues Mayot d’être invité dans ce moment de fusion fraternelle. Le Surnatural rejoint progressivement le public pour faire la fête et profiter de l’octet de Denis Charolles. Sur un rythme antillais, deux superbes solos chaloupés et inspirés de Julien Eil et de Raphaël Quenehen. Une vidéo pour découvrir tout cela «en vrai».


On pourrait s’en tenir là. Mais ce serait sans compter sur l’enthousiasme de Denis Charolles et sa soif insatiable de musique. Il propose un rock, puissant et tout en autodérision, qui ne sera pas mis en ligne pour ne pas choquer les tenants d’une musique intimiste.
Une belle soirée de jazz, d’amitié, de convivialité.
Une réjouissante première Nuit jazz aux Arènes. Merci aux organisateurs d’avoir choisi crânement d’inviter simultanément deux grandes formations parmi les meilleures.

Quelques souvenirs du Festival par Les Nuits des Arènes : https://www.vacarm.net/concerts-live-report/5e-edition-des-nuits-des-arenes-a-paris-du-13-au-16-juin-2019/
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18 juin 2019

Bill Nace, Paul Flaherty, Chris Corsano « Free gutters vast fish»

nace flaherty corsano cafe oto

Retour au Café Oto de Londres avec un trio guitare-sax-batterie. Un extrait au nom qui laisse perplexe. La musique, quant à elle, nous saisit d’emblée.
Paul Flaherty se lance dans un discours véhément, quasi réduit à tourner autour d’une note, très vite rejoint par les mitrailles erratiques de Chris Corsano, par ses frappes lourdes qui nous crucifient sur place, continûment. Une musique d’une belle intensité dès les premières notes qui nous donnerait déjà une substantielle réserve d’énergie.
Mais on n’en reste pas là. Bill Nace vient déchirer cet espace quasi saturé par des stridences qui raréfient davantage le peu d’air disponible dans nos poumons. Cela libère encore plus de rage au sax ténor, ce qui, curieusement, lui donne une plus grande fragilité : ces cris ont besoin d’air, le sax doit respirer, les limites du corps s’imposent. Ce qui n’est pas le cas d’une guitare qui peut se permettre des stases longues, rugueuses, ni celle d’une batterie qui nous régale de rudes cahots que rien ne semble pouvoir arrêter.
« Toute résistance serait futile » (Star Treck)
Mais Corsano suspend ses frappes. Nace installe un bourdon puissant. Flaherty tournoie indéfiniment dans ses labyrinthes, puis quelques frappes douces et c’est fini.
Après ces mots maladroits, la musique.


Ces trois là ont joué ensemble à plusieurs reprise, mais c’est le tandem Flaherty-Corsano qui fait preuve d’une étonnante longévité. Une page web est d’ailleurs dédiée à leurs enregistrements communs, avec ou sans d'autres partenaires : elle en signale seize, si j’ai bien compté, agrémentés de liens, ce qui nous offre de belles plages d’écoute.

Flaherty Corsano

Elle s’ouvre sur une citation pleine de fougue et de foi du critique Byron Coley que je vous laisse découvrir. C’est là.
Curieusement, l'album qui comprend le titre "Free gutter..." n'y figure pas (Open Mouth ‎– OM50/LP). On le retrouvera là :
https://www.discogs.com/fr/Nace-Corsano-Flaherty-These/release/10095207
Open Mouth est le label de Bill Nace. On apprend sur le site du label que cet album est épuisé. Il suggère plusieurs autres sites pour se le procurer dont Metamkine.

Pour mémoire, deux autres articles à propos de mises en ligne du café Oto :
New jazz imagination avec Antonin Gerbal (dr), Joel Grip (b), Seymour Wright (as) et ... Pat Thomas (p)
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10 juin 2019

« Selon le vent » : João Camões, Gabriel Lemaire, Yves Arques + Alvaro Rosso(JACC Records JR035 CD)

Cover

Le groupe s’est donné pour nom « Pareidolia ». Selon Wiki, « c’est un phénomène psychologique, impliquant un stimulus vague et indéterminé, plus ou moins perçu comme reconnaissable » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Par%C3%A9idolie). En clair, un visage dans un nuage ou dans une concrétion au détour d’un boyau d’une caverne, une voix aimée dans un son de la nature ou au milieu du brouhaha urbain...
Ici donc, c’est une invitation au voyage où toute association d’image mentale est bienvenue.
Pour accentuer le propos, le titre de l’album, « Selon le vent », évoque cette errance imprévisible, légère, cet état instable qu’un souffle, qu’un murmure perturbe, irise, fait dériver, ce défi à la pesanteur. La musique est bien à ce diapason là.
Deux titres dans cet album court : Himmelskino et Herzkino, soit Cinéma Ciel et Cinéma Cœur selon mon traducteur en ligne préféré, peut-être lui aussi pris dans une logique floue.
C’est le seul trio (violon alto, anches, piano) qui s’occupe du « ciel ». Un début fragile, évanescent, où les cordes et les vents se plaisent à nous perdre, où le calme de l’âme nous saisi déjà, où le piano propose de douces percussions boisées. Des trames ténues, des éraillements délicats, des bourdonnements, des craquements intermittents, une chouette ou une plainte (pareidolie sûrement). Ici, pas de violence, la paix du ciel et l’esprit qui dérive, irrésistiblement.
Pour le « cœur », une contrebasse est invitée. Elle installe un duo d’archets avec le violon alto, fascinant, fait de bourdonnements incessants, de voltes vives. Puis le propos s’élargit. Des vibrations, des tremblements sourds au piano, une voix qui s’extrait avec peine du sax, des percussions qui deviennent parfois notes au clavier. Des cordes pincées, des arabesques sensuelles qui s’évaporent en bribes de chants, des claquements de bec, des accords doux plaqués puis des ruissellements de notes. Un duo piano-contrebasse qui frôlerait une forme de jazz de chambre. Un sax au feulement très doux, encore des cordes pincées, en cadence cette fois ... et c’est la fin de l’errance.
À peine trente minutes de musique mais la plénitude de l’âme est là, celle que rencontrent certains dans la méditation, ou dans l’oubli de soi devant une toile ou une sculpture, ou dans l’immersion au sein d’un acousmonium, ou devant les vagues qui moutonnent inlassablement à l’horizon, ou devant un feu aux flammes hésitantes qui dansent continûment. Une hypnose douce et apaisante.
Les musiciens ?
João Camões au violon alto, Gabriel Lemaire aux anches (qu’on avait entendu aussi dans l’Orchestre du Tricot : «Atomic Spoutnik » une autre errance folle , YvesArques au piano et Alvaro Rosso à la contrebasse.
Vous pouvez écouter cet album en ligne sur Bandcamp, l’acheter en version numérique pour 7€, ou mieux encore, aller voir votre disquaire préféré, en parler avec lui, l’écouter sur son lecteur ou le commander pour le plaisir d’une nouvelle rencontre.

« Selon le vent » est le dernier album de João Camões paru en ce début 2019. C’est un musicien que nous avons appris à connaître grâce à un séjour à Paris où il a eu l’occasion de se frotter à quelques figures de la scène improvisée dont Claude Parle, Jean-Luc Cappozzo et Jean-Marc Foussat. Il nous en laissé quelques traces dont les albums «Bien Mental», «À la face du ciel» et « Autres paysages » (non encore chroniqué). Auparavant , il avait publié « Earnear » aussi chroniqué ici.
C’est un artiste qui impressionne par la vigueur et l’originalité de son discours, ainsi que par la richesse des textures sonores qu’il sait extraire de son violon alto.
En guise de friandise, un extrait d’un concert parisien de 2015.


Jadis, au XIXe siècle, les gens de plume n’hésitaient pas à convoquer des divinités au renom pourtant bien estompé, pour, disait-on, épater le bourgeois. C’est le tour aujourd’hui de musiciens, mais c’est plutôt pour donner corps à l’indicible ou à l’étrangeté totale. Souvenez-vous : Psithurisme, Stomiidae ... J’en oublie ? Sûrement. Cela donne l’occasion au chroniqueur paresseux (dont je suis) de trouver les premières lignes d’un texte qu’il peine à extraire de sa psyché défaillante.

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06 juin 2019

Nkosi Sikelel’ iAfrica

Gérard Terronès par dolphy00

Trois raisons de vous parler de Nkosi Sikekel’ iAfrica ... et trois occasions d'écouter de la musique
D’abord, ce titre est issu d’un album, « Flying Eagle » certes enregistré en 2013 mais qui ne paraît que cette année, chez Futura Marge, le label de l’homme au chapeau, Gérard Terronès.

Or ce prestigieux label vient de créer une chaîne YouTube à laquelle vous êtes invités à vous abonner. Et en guise d’ouverture, l’album « Round about midnight » du 4tet d’Archie Shepp, avec Siefried Kessler (p), Bob Cunningham (b) et Clifford Jarvis (dr). Certes une pseudo vidéo (image fixe), mais superbe musique. C’est là :


La deuxième raison est que Nkosi Sikelel’ iAfrica résonne d’une manière étrange : on connaît, forcément, mais c’est quoi ? En fait, « c’est un chant religieux africain qui devint l'hymne de plusieurs mouvements de libération panafricains avant d'être par la suite adopté comme hymne national par plusieurs nouveaux pays au moment de leur proclamation d'indépendance comme la Zambie, la Tanzanie, le Zimbabwe et la Namibie ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Nkosi_Sikelel%27_iAfrika
... et celui de l’Afrique du Sud. Sur Wiki, on dispose d’une version orchestrale dudit hymne.
Je vous propose, en outre, une version chorale devant une salle debout, fervente.

La troisième raison, c’est que je suis parfaitement séduit par la version bien moins empesée et ô combien remuante du trio
Claudine François (p), Hubert Dupont (b), Hamid Drake (dr) dans l’album publié chez Futura Marge (Marge 52).

Flying Eagle

Dans cette pièce, il y a trois voix solistes.
Le piano est joué aux franges du « churchy », ferveur de la communion noire et retenue européenne, et s’éloigne peu du thème : c’est qu’il s’agit d’un hymne qui rassemble bien des gens qu’il faut respecter. Il sonne aussi d’une manière un peu étrange, métallique.
La batterie, quant à elle, ne tient pas en place. C’est un vrai feu follet qui sautille des peaux au métal ou au bois. Elle prouve aussi que, malgré un thème qui prêterait plutôt à la répétition, la pulsation est bien plus vivifiante quand elle se réinvente et qu’elle multiplie les chausse-trappes. On se repasse ce thème pour suivre ces pas de côté, et pour renouveler notre surprise admirative.
La basse, quant à elle, se donne un double rôle : tenir solidement l’édifice et offrir un contrechant au piano. En fait, Hubert Dupont est un chanteur.
Un moment de pur plaisir, court. C’est pourquoi on ne résiste pas à en répéter l’écoute.
Vous pouvez commander votre album chez votre ami disquaire ou en ligne chez Futura http://futuramarge.free.fr
Et commencer par le déguster sur Bandcamp :


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03 juin 2019

Jean-Marc Foussat - Urs Leimgruber (Fou Records FR CD 32-33)

foussat leimgruber recto


Deux sets sur un même album, le premier à Zurich «Rive de rêve », le second à Lucerne «Luxerna ».

« Rives de rêve », rives du lac de Zurich (ville du concert) et point de départ d’une errance onirique. À l’écoute de ce set, s’est vite imposée l’évidence d’une liturgie payenne. Un culte à une nature d’outre Terre, au foisonnement de formes de vie inédites. Une nature dont il s’agirait de célébrer la lente émergence. Douce et sauvage, aux manifestations multiples.
C’est le discours même des saxophones de Urs Leimgruber (ss, ts) qui nous aspire vers ces lieux. Des sons éraillés ou nasillards, des murmures, des vagissements, des jaillissements suraigüs, des souffles et des percussions, des segments richement stratifiés plutôt qu’un chant pur, ample et continu, tout un kaléidoscope de paysages sonores inconnus et frémissants, des vrilles entêtantes au soprano, des fouaillements profonds, des grognements vigoureux au ténor. Autant de textures, autant de paillettes sensibles pour une incantation à cette nature improbable.
Et comme « metteur en rêve », Jean-Marc Foussat. Qu’il s’agisse de nappes schisteuses, de météorites sonores, de frissonnements de cascades, de sombres vrombissements, de sifflements, de chants lointains, parfois à peine perceptibles, de mécaniques déraillantes, de clochettes jacassantes, il construit tout un édifice protéiforme pour enchâsser le discours de Urs Leimgruber, l’anticiper, le projeter en boucles balayant l’espace. De fait, il construit la cathédrale de cette liturgie avec une science de l’instant, des images, des granulations et des couleurs impressionnantes.

« Luxerna », lumière de Lucerne (lieux du second concert) ou clin d’œil à Ligeti (Lux Aeterna) ou peut-être évocation d’un certain abbé*. Un second concert à la puissance comparable au premier. Murmures et souffles, vents stellaires, aboiements lointains, pluies et ruissellements, balbutiements de l’ère spatiale, cris plaintifs d’une petite bête épuisée, roue rouillée, pépiements entêtés, élégie, stridences, virevoltes éraillées, disque rayé ... Tous ce maelström onirique, ces mécanismes erratiques, ces granulats sonores nous entraînent irrémédiablement tel un puissant courant marin dont on ne ressort qu’éjecté par la fin de la liturgie fantasmatique.

On ne sait rien de l’acoustique des deux lieux. Peut-être y avait-il un ingénieur du son qui projetait en direct sur un acousmonium (orchestre de haut-parleurs) les créations musicales avec une science quasi démoniaque. On peut plutôt imaginer qu’il y a eu un très beau travail de mise en espace pour préparer cet album.

Une réelle plénitude physique à l’issue de quatre-vingt minutes de communion. Un yoga musical.

À noter, un très beau texte de pochette de Franpi

* L’abbé de Luxerna osa prétendre en 1494 face à Colomb que Cuba est une île et non le point de passage terrestre vers la Chine.

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foussat leimgruber intra 3


30 mai 2019

Foussat, Guérineau, Petit

guerineau 1

Il y a quelques années déjà (en 2013 ?), un concert à l’Espace En Cours organisé par Jean-Marc Foussat proposait deux duos d’improvisation, l’un avec un vieux complice, Sylvain Guérineau (ts): «Aliquid».
Le second réunissait Jean-Luc Petit et Benjamin Duboc. Depuis quelques concerts déjà ils nous proposaient des friandises d’outre noir.

Petit

Quant à Guérineau - Duboc, c’est une une vieille complicité, à l’époque en compagnie de Didier Lasserre.
Ce soir là Sylvain Guérineau semblait subjugué par le jeu de Petit sur son imposante clarinette contrebasse. À la fin du concert, il ne cachait pas sa surprise, son intérêt pour la musique de Jean-Luc Petit, mimant même le jeu des doigts du clarinettiste .
Il semblait inéluctable qu’ils se retrouvent ensemble, avec l’artificier Jean-Marc Foussat. Une nouvelle configuration de "Quod"

Foussat

C’est ce témoignage qui vous est proposé dans cette pseudo vidéo , faite d’une succession d’images fixes, de photos (dont celles de cet article) , de peintures pour augmenter encore notre plaisir.
On y retrouve la fascination des vibrations des abysses, la poésie des errances lyriques, les tissages délicats et complexes de trames. Et lorsque Jean-Luc Petit s’empare de son sopranino, le « trilogue» devient d’une étourdissante sensibilité. Régalons-nous de ces dix-neuf minutes qui viennent titiller notre cœur et fouiller notre âme.



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sylvain guerineau

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27 mai 2019

« Sol Abstraction » Sabu Toyozumi - Rick Countryman

countryman sol abstraction cd cover recto


C’est le 3e enregistrement (je crois) de Rick Countryman (as) avec Sabu Toyozumi (dr), après Jya-Ne et Center of Contradiction. C’est, cette fois, en pur duo, et cette rencontre est particulièrement fructueuse.
On connaît bien sur ce blog le talent d’improvisateur éruptif du saxophoniste (voir chroniques en pied d’article), son talent jamais démenti pour les constructions au lyrisme puissant et à l’énergie Free inextinguible.
Sabu Toyozumi à la batterie est à la fois révélateur et inspirateur de ce discours. Il le souligne, l’amplifie, dégage des espaces, bifurque aussi, tout en suivant sa propre logique. C’est évident tout au long de l’album avec ses baguettes lorsqu’il distille les frappes, choisi les timbres, les assemblages et construit un discours intense sans chercher à occuper tout l’espace.
Et c’est peut-être encore plus patent lorsqu’il se saisit de l’erhu, instrument traditionnel chinois à deux cordes. Il développe alors une seconde voix mélodique, indépendante, que vient rejoindre avec un plaisir évident Rick Countryman.
Cet équilibre saisissant est à mettre probablement au crédit d’un talent qui n’a rien à prouver, tant c’est l’évidence, et d’une volonté de servir la musique, celle de l’autre.
Rick Countryman trouve ici une forme de jaillissement continu, puissant et libre, une versatilité du discours, rugueux ou brutal parfois, lyrique et mélodique souvent, avec un bonheur évident, communicatif, d’être en compagnie de ce maître : Sabu Toyozumi.

C’est un enregistrement Sol Disk (SD1901)

countryman sol abstraction cd cover verso

Les chroniques d'autres album avec Rick Countryman
Estuary, avec Christian Bucher
Acceptance - Resistance avec Christian Bucher et Simon Tan
En solo Saxophone Anatomy

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23 mai 2019

Duboc Kassap au Comptoir (Fontenay le 3 janvier 2019)

Duboc Kassap 2

Une musique de scène enregistrée au Comptoir de Fontenay sous Bois
Deux artistes improvisateurs au parcours déjà très riche.
Comme un crépuscule qui s’installe dans un espace déserté, avec des frottements de bois, un à-peine chant dans la solitude, une voix qui murmure dans une langue indiscernable. Puis l’archet qui fouille les graves, et un chant aux vagues couleurs d’Orient : le rêve est là...
Une errance, un lyrisme contenu, des claquements assourdis. Puis le chant s’affirme, d’autres couleurs s’esquissent, certaines issues des tréfonds du jazz, sans jamais quitter les terres vierges.
Le temps passe vite, vite.

Duboc Kassap au Comptoir

Pas de publication sur support physique à ce jour

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20 mai 2019

Fred Marty et Irène Kelp « Pirouette »

pirouette cover


Visiter les jardins des cordes est l’une des aventures de Joëlle Léandre (triple album « String Gardens » + « Chez Hélène » : quartes duos avec contrebasse + 2e basse, violoncelle, violon, guitare)
Fred Marty et Irène Kelp prennent ici cette gageure à leur compte avec un duo violon contrebasse, mais avec des paysages radicalement différents.
Ils donnent à leurs pièces des noms de mouvements du corps : pirouette, roulement, saut, dérapage, demi-tour. Au singulier.
Mais c’est bien de danse qu’il s’agit, dans un engagement quasi physique.
Dans « Pirouette », cette chorégraphie est saisissante, toute d’archets enfiévrés (il faut attendre cinq minutes pour un claquement de cordes). Certes le lyrisme est au rendez-vous, mais entrelacé de bourdonnements incessants, de gazouillis, de faux éloignements comme pour un refus obstiné, espiègle.
On retrouve dans « Roll » des coups d’archets rapides au violon, en forme de guirlandes ou de nuées autour des amples mouvements de la basse. Dans cette danse, les rôles s’inversent aussi, la basse venant fouiller les graves quand le chant se fait violon. On pense aux corps qui pivotent ensemble pour une valse des temps futurs.
L’ouverture de «Salto » est dédiée aux percussions, des mécanismes déréglés, puis arrivent ces bourdonnements affolés, des insectes métalliques allant de toute part, pour finir sur de grands mouvements d’archets se répondant, se chevauchant, se fuyant, avec une fougue peu commune.
On retrouve cette grande richesse sonore des cordes aux frottements entremêlés dans « Skid », et une virtuosité percussive dans « U-Turn ». Toujours la danse entre deux qui ne se lâchent pas mais qui font mine de se refuser, de s’éloigner tout en se tendant les bras.

Fred Marty et Irène Kelp nous offrent là un album d’une belle intensité, une forme de jeu incessant entre lyrisme et refus, entre approches et virevoltes, entre fusion et diffraction

Enregistré à Blondy le 29 mars 2018
Publié chez Creative Sources CS 554 CD. Septembre 2018


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16 mai 2019

Irreversible Entanglements & Pat Thomas (Café Oto 2018)

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Extrait d’un concert donné au Café Oto de Londres. Il réunissait le pianiste Pat Thomas, qu’Anne Montaron a fait connaître dans son émission À l’Improviste (voir http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2017/09/13/35612672.html) et le groupe de FreeJazz « Irreversible Entanglements ». 

Ce dernier s’est formé en 2015 avec Keir Neuringer (sax), Camae Ayewa (poète) et Luke Stewart (b) en réaction contre la brutalité du NYPD, ayant causée mort d’homme. Il s’est depuis enrichi d’Aquiles Navarro (tp) et de Tcheser Holmes (dr).
Une formation peu habituelle dans le monde du Free.
Certes, la poésie est parfois associée au jazz (qu'on pense à Max Roach et sa Freedom Now Suite avec Abbey Lincoln, ou plus récemment à Steve Dalachinsky, en pariculier avec Joëlle Léandre, The bill has been paid), mais rarement avec cette véhémence. L'association d'idée qui me revient est Linda Sharrock (No is No). Mais vous aurez probablement d'autres références à l'esprit.

Ici, un extrait de 11 minutes, d’une intensité folle. On retrouve avec gourmandise les grands mouvements de bras de Pat Thomas, ses tourbillons sonores. Il s'intègre parfaitement à l'expression d'une révolte pure portée par la voix du poète et la déferlante sonore du groupe. La violence musicale face à celle de la société. L’essence même du Free.
Un coup au plexus. De l’art brut, essentiel

Les musiciens :
Camae Ayewa (voix), Keir Neuringer (as), Aquiles Navarro (tp), Luke Stewart (b), Tcheser Holmes (dr)
Un groupe à suivre, bien évidemment

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