Jupiter Bokondji
Jupiter Bokondji

Kind Of Jupiter (Just Fellas) Banlieues bleues:
22 mars – Jupiter's Dance, film de Renaud Barret et Florent de La Tullaye.
24 mars – Ray Lema, Station Congo, et Jupiter & Okwess International.

Dans l'ordre des apparitions, Jupiter est la troisième planète que John Coltrane et Rashied Ali célèbrent sur Interstellar Space. Aujourd'hui – et pour longtemps –, c'est aussi le nom d'une comète punk funk africaine. Jupiter Bokondji, quarante-huit ans, est né à Kinshasa. Il a une silhouette longue, très longue, impériale et souple, une voix chaude, mate et ocre à la diction précise, et un magnétisme de guérisseur – de sorcier peut-être – pour soulever, assembler et déployer les sons foisonnants, électriques ou bruts, de la soul et du groove multipistes kinois. En une heure et quelques d’un set qui brasse Funkadelic, Fela, David Byrne et Material, il prouve qu’il dirige le groupe parfait : Okwess International ou – en lingala, et en accentuant l’effet de sens –, la nouvelle grande bouffe de la sono mondiale. Car tout est question de cuisson. Les Africains, on le sait, mangent de tout, du Blanc comme du Noir. Le « Général Rebelle » Jupiter de Lemba, commune déglinguée de Kinshasa, n’est pas en reste.

Il passe les tendres années de sa jeunesse entre Berlin-Est et Berlin-Ouest – maximum respect – à écouter les Stones, Bowie et Deep Purple, puis à les jouer, mêlés à James Brown et aux Jackson Five, dans son premier combo, Die Neger, qui plaque des guitares saturées sur des percussions congolaises. De retour au pays, il fricote à droite à gauche, assure lors des cérémonies musicales des rituels de deuil – il est initié aux rythmes qui soignent –, fonde des groupes, devient un érudit: il compile à lui seul – ou presque – la connaissance encyclopédique des patterns et mélopées des 450 ethnies du Congo – sans compter les sous-ethnies. Au fil des rencontres sur la scène kinoise, il assaisonne le patrimoine musical et mystique de la nation d'un rock chauffé à blanc – il invente le Bofenia Rock – pour, dit-il, « que la sauce soit bouffée par tous ». Cette impression persiste après son concert pour Banlieues Bleues: Jupiter Bokondji est l'incarnation nouvelle – donc ultime – d'un punk à l'africaine.

Le punk, croit-on, est une outrance répulsive, une vocifération, une accélération teigneuse des riffs de guitare et des rythmes pour tuer l'institution glam et le prog rock hirsute. Il en resterait des signes: épingles métalliques, tatouages, vêtements trop cintrés. Mais, en vérité, le punk est une pratique, une manière de (dé)faire la musique, donc de l'ouvrir à l'altérité – à l'image des mouvements culturels anthropophages brésiliens et africains. Constructivisme sauvage, intuitif ou savant, il demande une appréhension très exacte de la musique en acte et des orientations à lui donner, dans la composition, le jeu et l'improvisation. Créateur, interprète et performer rigoureux, Jupiter possède les aptitudes et les dons requis. Montage cut: vitesse, décélération, clarté allusive de la mélodie, groove,  insistance – cuisson. Ainsi, naturellement, Jupiter travaille avec  Damon Albarn dans le collectif DRC MUSIC pour enregistrer Kinshasa One Two. Et, dans le timing de Banlieues Bleues, le concert de Okwess International vient à point après celui, – blues viré punk ou punk dérivé blues – de Marc Ribot le 21 mars. Annoncé le 22 mars par Jupiter's Dance – le film de Renaud Barret et Florent de La Tullaye qui l'a révélé –, parrainé par Ray Lema, qui le précède le soir du 24 sur le plateau de l'Espace Paul Eluard, à Stains, avec Station Congo – projet pédagogique pour le renouveau de la scène kinoise –, Jupiter avance face au public, un drapeau congolais sur les épaules, pour son intronisation en France. Et hop, – le coup de foudre.

Sur scène, ils excellent, rodés par la dèche et des années de live avant d'entrer en studio. Les guitares rythmiques et la basse – Richard, Yende, Shule – tracent le groove. Jupiter, Nelly, Alberto et Cubain, authentiques punk, sont en synergie: chant, gestes, trames percussives, scansions. La danse de Nelly relance le jeu des batteurs, irrigue la transe naissante de Jupiter et des autres, la fusion des sons. Le concert se dédouble, se démultiplie, comme un sorcier à la recherche de son Autre dans la nuit équatorienne. L'avenir leur appartient. Ils ont le temps.

Philippe Larollière