Claude Parle aux Combustibles (photo dolphy00)
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Claude Parle est un homme de coeur et de culture.
C'est ainsi que l'a présenté Raymond Boni lors de cette carte blanche de Claude Parle donnée aux Combustibles, le 30 septembre dernier.
Homme de coeur, c'est l'évidence en dépit d'un humour ravageur visant à masquer la chose.
Homme de culture tout autant.
On le sait acteur des musiques improvisées. Il joue de l'accordéon, instrument auxquels sont accolés tant de clichés musicaux qu'il semblait impossible de s'en défaire pour une musique radicalement atonale (1).
Il est aussi fin connaisseur de ce courant musical.
Par son histoire tout d'abord : il été de l'émergence de cette musique en France alors que certaines figures du Free venaient ensemencer l'Europe.
Il sait, par ailleurs, parler, écrire sur cette musique aux références encore en construction. C'est ainsi que les lecteurs de jazzaparis on pu savourer ses chroniques au langage recherché parmi les meilleures du blog (lancer Google avec "jazzaparis" et "Claude Parle").
Cependant, à ma connaissance, il n'a jamais encore été invité dans l'émission "A l'improviste" : mon Google aurait-il des faiblesses ?
Lors de sa carte blanche, il a joué avec Raymond Boni, Daunik Lazro et Jac Berrocal.
Culture encore : on le sait aussi fin amateur (et contributeur à Paris) de la culture du Japon (2).
De même, il est de ces fêtes où se mêlent danses et musiques : il a d'ailleurs été danseur (ne lui dites pas qu'on l'imagine bien en tutu, faisant des pointes)(3).
Il fraye aussi, cela va de soit, avec ceux qui ont choisi des esthétiques parallèles pour explorer les matières sonores, avec une part plus ou moins large faite à l'électronique (4). Lors de cette soirée aux Combustibles, il invitait Kasper Toeplitz et les Specious Daïmôn.

Kasper Toeplitz et son incroyable instrument, une sorte de guitare à deux manches, aux lignes futuristes, accompagnée par un laptop, générateur et transformateur de sons. Il ouvrait la soirée après une annonce toute "en rage" de Claude Parle. Des sons puissants, dans les graves, hypergraves, à faire résonner tout le corps, même au bar, loin de la scène. Une sorte de descente dans les entrailles du son, seulement balisée par des séquences obsessionnelles se déployant en arrière plan, l'exploration d'espaces fait d'attracteurs étranges. Soit on quitte la salle, sonné, soit on reste pour se laisser envelopper, masser par ce jacuzzi sonore, l'esprit s'abandonnant à ce bonheur physique. On en sort rincé de toute parcelle mémorielle de musiques mièvres, totalement neuf, prêt à tout entendre.
Prêt ? Claude Parle vient le rejoindre. Le volume du son de Kasper Toeplitz est baissé, celui de Claude Parle poussé au maximum pour que la symbiose soit possible. Toute la dimension quasi électronique de l'accordéon de Claude Parle est à nouveau révélée : ses trames de matières sonores sur lesquelles il vient piquer, comme des banderilles, ses trilles rapides, ses perles de notes (voir sa main droite voleter, faires des moulinet sur les touches). Un Kasper Toeplitz attentif, variant les sollicitations de ses cordes. Un démarrage de soirée ébouriffant (n'y voir aucune allusion capillaire).

Plus tard, les Specious Daïmôns : Piersy Roos (eg), Guillaume Arbonville (dms), Pôl SK (bcl, fl, clochettes et multiples pédales). Installation lente, progressive d'une ambiance propice à la transe, puis de premiers éclats de Piersy Roos et de sa danse électronique, ses rotations du corps irrépressibles. De lentes phrases à la clarinette basse, répétées d'une manière hypnotique. Les frappes sur les peaux qui se font de plus en plus lourdes. La tension ne fait que croître.
Retour au calme, pendant que Claude Parle joue à l'accessoiriste avec les divers micros. Une nouvelle séquence se met en place, obsédante, grave, vaguement nostalgique, jouée à la guitare, laissant de l'espace aux notes tourmentées de la clarinette basse, et à Claude Parle venu les rejoindre. Des trames lentes, aux couleurs sombres (il faut un peu de temps à la régie pour régler le son), avant que sa main droite se remette à virevolter : un moment intense.

Deux figures de la musique improvisée entre Toeplitz et les Spécious Daïmôn, comme pour garantir les croisements fertiles entre les deux courants musicaux.
Raymond Boni, tout d'abord, obtenant l'arrêt des ventilateurs qui produisaient un bourdon infernal. Il est rejoint sur scène par Doro Dimanta venu nous conter le début d'une fable africaine sur les extraterrestres et le vin de palme, qu'il va continuer de développer lors des séquences suivantes.
Raymond Boni est ensuite rejoint par Claude Parle : harmonica et accordéon, une fusion-complémentarité parfaite. Un pseudo tango des plus surprenants de Boni, puis une folie de notes éclatantes et de trames entrelacées, des matières fondues les unes dans les autres. Changement d'instrument pour Raymond Boni : une guitare aux notes nerveuses, claquantes, laissant la continuïté du discours à l'accordéon. Quinze minutes de pure magie.

Autre belle figure des musiques improvisées : Daunik Lazro.
Une première partie où Doro Dimanta continue son conte, avec un âne pris pour le représentant de l'espèce humaine et un drame semble-t-il inévitable entre aliens et terriens. Plus tard, il fera intervenir Saint John (Coltrane), Sun Ra et l'inévitable médiation du vin de palme. Daunik Lazro, attentif et imperturbable, ponctue ce discours de phrases courtes, d'éclats sonores, parfaitement adaptés à la mélodie de cette palabre.
Puis vint le moment de son duo avec Claude Parle. Des notes en souffle continu sur le baryton, puis des cris, des éraillements, des sons suraigus. Un moment de symbiose parfaite entre deux musiciens heureux d'être ensemble, tout à l'écoute l'un de l'autre, des cornes de brume venant ponctuer les lentes ouvertures-fermetures des soufflets. Un moment de sensibilité intense, un de plus lors de cette soirée. Le grondement des ventilateurs s'estompait : il était relégué en arrière plan de notre écoute, zappé.
Des musiciens tombant dans les bras l'un de l'autre à la fin de cette séquence.

Pour la dernière séquence était invité Jac Berrocal. Galure noire et lunettes toutes aussi noire malgré la pénombre du club.
Sur un genou, faisant comme une danse des bras et des mains pour parvenir à diriger un réglage de la sonorisation qui lui convienne parfaitement. Pas de trompette pour commencer : des cris, des onomatopées avant la déclamation d'un texte (un poème ?) en anglais, entrelardés de rires, de coucous et autres vocalises aux couleurs des cabarets de Lily Marlène. Puis à mi parcours, le Jac Berrocal qu'on connaît peut-être davantage, celui à la trompette éclatante, projetant comme un kaléidoscope de sons, des stridences, des fulgurances ponctués de cris, des sons chantournés, à l'écho très travaillé, avec un Claude Parle lui offrant bien des trames support alternant avec des séquences de tourbillon sonore.
Et dans l'ombre, Daunik Lazro revient, se préparer. C'était prévu avec Jac Berrocal, pas avec Claude Parle. Une gesticulation nouvelle de Berrocal dont on se demande tout d'abord la raison puis il lance quelques notes à la trompette, en fait un thème écrit par Sonny Murray en 69 ("Hilarious Paris", comme me l'a indiqué Daunik Lazro plus tard). Le signal pour l'entrée sur scène de ce dernier. Un frisson parcour l'échine devant ce qui ressemble à un hymne, celui d'un free d'antant, sorti comme flambant neuf des replis de l'histoire. Un magnifique cadeau, un final à l'image de cette soirée.


lien direct : http://youtu.be/1deT3M6Kucc  .

Quelques points de repère :
(1) : lors d'un Trashvortex ; avec Michel Potage et Jac Berrocal; avec Eve Risser et Cyprien Busolini  et bien d'autres (Jack Wright (2 concerts), Petit & Pontevia, Portal (l'autre) ...
(2) : avec Toru Iwashita, avec Fred Marty & Jean Bordé et Aziza Kurokawa ;
(3) : Marguerite Papazoglu
(4) : les Spécious Daimons au Klub .