Bruno Tocanne - in a suggestive way - photo brunotocanne_com
Vous achetez un disque. Une, voire deux écoutes, puis le CD est rangé à la bonne place, pour le retrouver facilement, plus tard, pour une redécouverte, qui sait.
Mais la musique n'a pas toujours eu le temps de trouver son chemin propre. Pas plus qu'une écoute adaptée n'a pu se mettre en place.
C'est le choc de l'instant ou rien, avant le zapping et les hasards qui font choisir ce même CD, plus tard, ou jamais plus.
L'importance de l'écoute, mais aussi la puissance des repères qui en occultent certaines facettes.
Ainsi lorsque la référence à Paul Motian, la déférence, est à ce point affichée.
Oui, un batteur (je ne me ferai pas à ce mot) qu'on dit sensible, délicat; un adepte de la litote, de la discrétion efficace. On comprend qu'un autre artiste mesure ce qu'il lui doit, en reconnaîsse l'influence, le fasse savoir, pour partager.
Mais la musique ? S'agit-il de retourner encore la même glaise, retracer les mêmes sillons. C'est peut-être le malentendu de ce disque. A signaler une préférence, peut-être une  influence voire une allégeance, on risque de perturber l'écoute.
Comment alors s'arracher à la "mêmeté" ?
En feignant de l'accepter : une ruse de l'écoute.
Alors oui, s'immerger dans ce bain si subtil, savourer les accords, les dissonances doucement martelées, les frappes, un parcours sur la pointe du coeur, là où ça vacille, là où ça pince un peu. Les premières pistes nous y invitent. C'est notre liberté d'y revenir encore et encore pour que ça distille, complètement : rien ne nous oblige à l'écoute linéaire, comme lors d'un concert. Prendre son temps, puis lorsque l'osmose est installée, laisser repartir le cours du temps. Une seconde partie de "Canto I" toute free ! Un salut reconnaissant à Ornette et Don (nouveau biais d'écoute) en n'oubliant pas au passage les brisures rythmiques, les irrégularités d'autres défricheurs.
Retour à l'extrême sensibilité ...
C'est dans ce va et vient entre les couleurs délicates et les tâches juxtaposées, les éclats, les surprises, que la séduction opère.
Un CD aux références multiples, aux sentiers de traverse, même si le pôle magnétique est toujours plus ou moins là pour infléchir l'écoute, pour distiller un sentiment intense.
Un projet vraiment original, surprenant, un de plus, de Bruno Tocanne.

Deux musiciens newyorkais : Russ Lossing, pianiste de Paul Motian, et Quinsin Nachoff (ts, cl) qui a déjà joué avec Bruno Tocanne. Et puis Rémi Gaudillat (tp, bugle) à qui on doit une bonne part des compositions.
Vous pouvez écouter ce disque, et pourquoi pas l'acheter, sur le site de Bandcamp
En France, lors de tournées, Sophia Domancich (lumineuse) et Daniel Erdmann (ts) viennent suppléer l'absence des américains. Un témoignage était disponible sur le site de France Musique, leur concert à Radio France du 12 janvier 2013. Même répertoire, bien sûr, mais la musique ? Un vrai choc pour le néophyte, avec en particulier un Rémi Gaudillat comme totalement libéré, prenant une place de choix. Une musique encore plus belle, plus directe peut-être, plus tourmentée parfois.
Double chance : le CD, bien sûr, mais ce "french" 4tet (pardon D. Erdmann) tout autant.

PS : Trop tard pour France Musique, mais peut-être Bruno Tocanne pourra-t-il demander, obtenir, la mise en ligne de ce concert, au moins pour un temps, sur son site : http://www.brunotocanne.com

Bruno Tocanne - InaSuggestiveWay CoupdeMaitre - CD cover

Retrouvez toutes les chroniques "CD etc.".