Linda Sharrock No Is No

Un double CD proposé par Improving Beings, le dernier opus de Linda Sharrock en 6tet, "No is No, don't fuck around with your women". Un titre manifeste pour la dignité des femmes, porté par des hommes, si j'ai bien compris.
Dès le début du 1er CD, ce qui saute aux oreilles c'est l'énergie et l'inventivité des protagonistes.
Des déferlentes successives, en particulier grâce à l'engagement de Yoram Rosilio (b) et de Makoto Sato (dr).
Et sur ces pulsations, des efflorescences mélodistes à la trompette (Itaru Oki) et aux saxs (Mario Rechtern), ainsi que des marées sonores au piano (Eric Zinman).
Des accalmies aussi comme à partir de la 12e minute, où s'élèvent la voix de la flûte d'Itaru Oki puis de la trompette bouchée du même insatiable défricheur aux sonorités sombres. Des ponctuations vocales, comme des aboiements doux, des claquements, des lamentations indiscernables de Linda Sharrock. Et dans ces moments là, un sorte de stase très délicate entretenue au piano (un Eric Zinman multiforme), sur laquelle chacun s'appuie pour des murmures, des phrases à peine esquissées. Des sonorités de clochettes (oui, le piano), un ostinato aux cordes de la basse (frottées, pincées) et toujours une batterie inexorable. Une sorte de rumeur où chacun apporte des taches sonores, de brefs geisers, des éruptions fulgurantes.
Et comme chez Mingus, les choses s'emballent progressivement, forment un magma rocailleux, porté à incandescence par le piano, s'emboitent aussi avec évidence. Vers la 32e minute, une superbe coulée au sax, au vibrato ample (oui, Albert n'est pas si loin, mais aussi des accents plus lointains), emportant la trompette et les autres vers une nouvelle stase. Un jeu de murmures entre les clés du sax et les cordes de la basse. Des souffles au sax et des notes rares au piano, un chant de gorge erraillé et un autre au sax... Ainsi, une série de rencontres fugaces, aux géométries instables, mêlant l'idiome proprement jazz et des explorations sonores.
Retour de la basse, avec une esquisse de ce qui ressemble furieusement à "Salt Peanuts", qui revient comme un pont transgénérationel. Puis encore ces souffrances vocales, ces raclements, ces délivrances gutturales issues de ce corps meurtri qui refuse les limites imposées par le sort, qui se refuse énergiquement au silence en dépit d'un instrument qui n'est plus vraiment maîtrisable, cela pour faire musique, pour vivre musique : Linda Sharrock est jazz, éperduement. Elle entourée de l'amour inconditionnel de ses généreux compagnons, particulièrement bien inspirés.
Un très bel enregistrement réalisé en studio pour ce premier CD.
Le CD 2 fut réalisé la veille, en public au Bab Ilo. Il est d'aussi haute tenue, quoiqu'avec une moindre présence de Linda Sharrock au début du concert, peut-être en raison de la fougue de son gang, peut-être aussi une légère appréhension. Il faudra attendre la 10e minute et le solo d'Itaru Oki, triturant les matières sonores de sa trompette, pour l'entendre, oh à peine; des notes rares au piano puis vers la 13e minute, enfin, elle est crânement là pour s'épanouir pleinement à mi parcours, lors de phases à hautes énergies.
J'imagine l'émotion des spectateurs de cette petite salle devant l'intensité de cette musique, la variété de ses facettes (que de belles phases en fin de set), et l'engagement des musiciens.
Un grand merci aux six avec mention spéciale à Itaru Oki, omniprésent.

C'est une nouvelle réussite du jeune label "Improvising Beings" (ib 30)

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