From Between, PiedNu 2004
Photo de Christine Pagier


Cela se passa donc le 1er mars 2005, sur le Port du Havre, dans les premiers locaux de l'Association PiedNu, par un de ces soirs glaciaux où la neige envahit l'espace et rend le silence plus silencieux encore. Michel Doneda avait organisé cette tournée en France avec le saxophoniste Jack Wright et le percussionniste Tatsuya Nakatani, tous deux venus des USA… Mais si je n'avais jamais douté de la magie du concert à venir, j'étais bien loin d'imaginer que cette rencontre participerait d'une incroyable aventure humaine et d'une amitié qui ne s'est jamais démentie depuis.

Je ne saurais, bien sûr, vous dire précisément ce qui se passa entre les musiciens voilà maintenant quinze ans ! Mais de l'archet du batteur sur les gongs, les cymbales et les cercles aux souffles mêlés de Jack et de Michel, respectivement à l'alto et au soprano, nous aurions été bien en peine de distinguer la provenance des sons si nous n'avions pas assisté à leur conception. Le trio se nomme From Between et nous n'entendions effectivement qu'une seule vibration, portée par l'imperceptible densité de l'air circulant entre les instrumentistes.

Jack Wright, assis sur une chaise, une jambe de pantalon relevée au-dessus du genoux gauche, creusait au plus profond d'une veine connue de lui seul dont il extrayait des matières tenant à la fois du minéral et de l'organique, borborygmes roulant dans la glaise, brillant comme le silex et amassant dans leur parcours toute la richesse du sol. Parfois, il collait le pavillon du sax contre son mollet nu - justifiant ainsi son étrange coquetterie - et semblait alors retenir assez d'air pour maintenir l'instrument à son point de rupture. Pourtant, sous son bonnet rouge qui, avec sa barbe blanche, lui conférait une vague ressemblance avec le Commandant Cousteau, il ne se départissait jamais de cette malice naturelle qui illumine son visage.

A ses côtés, Michel impressionnait par son aplomb, étirant parfois son soprano vers le plafond comme pour en toucher le ciel. Je pense qu'il n'est pas de son qui ne puisse sortir de ce tuyau de cuivre : râles, jappements, cris d'oiseaux ou souffles aphones, son vocabulaire en perpétuelle évolution tend simplement à l'universel. Aussi aérien que terrestre, inscrit dans une parfaite verticalité, il apparaissait de facto comme le pilier du trio, planté au cœur de l'osmose, de ce From Between où se matérialisait la relation chamanique des trois artistes et de l'espace, cosmogonie à l'échelle humaine dont la musique naissait avec l'évidence de la nature même et de l'environnement immédiat. La profusion de signes émanant de l'instrument comme prolongement du personnage enveloppait également ses partenaires, le public et le lieu du concert avant de refluer vers le centre névralgique de l'acte créatif en une bouleversante nébuleuse d'harmoniques.

Quant au percussionniste, il n'évoquait rien moins que la montagne dans la régularité de sa progression et l'effevescence qui l'accompagne. Avec sa silhouette trapue et ses larges épaules, Tatsuya Nakatani respire l'équilibre et la solidité, une forme de souplesse doublée de puissance dont il investit tous les aspects de son jeu. De même son inventivité permanente maintient l'illusion de l'immobilité derrière la profusion des mouvements, de l'imperceptible froissement du métal au fracas des tambours, de même son univers sonore, maîtrisé de l'intérieur, suggère l'opacité d'une matière composite et la limpidité de chaque élément la composant. Gongs et cymbales résonnant au bout de l'archet, éléments déplacés dans un désordre apparent qui, à la manière d'un Paul Lovens, suscite le rythme sans jamais le marquer, profondeur de toms réagissant au moindre contact, d'un soupir aux caresses ou d'un grondement tragique à l'éclat des baguettes, Tatsuya déployait in situ l'architecture mouvante d'une construction dont Michel assurait la stabilité comme le rapport au ciel quand Jack l'enracinait dans la réalité organique du lieu.

Quarante minutes passèrent ainsi comme par enchantement. Le temps et sa notion avaient tout bonnement disparu, laissant la place à la plénitude de l'accomplissement, à une sorte de bonheur inscrit dans la certitude absolue de l'instant et de son éternité. De fait, le silence était encore chargé de vibrations lorsque les premiers mots commencèrent à s'échanger dans la permanence de l'émotion partagée. Le bar était ouvert et la neige continuait de tomber, retenant ceux qui, peut-être, auraient pu songer à partir… quand les trois musiciens, dont on aurait pu croire qu'ils avaient tout donné, nous proposèrent un second set…

Demandez à un malade s'il veut la santé !

Ce fut exactement cela, d'ailleurs : un baume sur notre quotidien, petites misères et grands soucis, une rencontre avec cette beauté née de la bonne intelligence entre individus soumettant un langage pluriel aux exigences d'un discours singulier bien qu'aux multiples facettes. Car, si nous retrouvions cette sonorité si particulière au trio, cet entrelac de souffles et de frappes, de longs étirements cinglés de brusques interruptions et de chaos incessants dont le tuilage permanent générait un terreau fertile où les trois hommes puisaient la substance de leur improvisation, les termes de leur entretien se révélèrent bien différents de ceux de la première partie, comme s'ils avaient alors décidé d'imprimer leur marque distincte dans un territoire préalablement défini.

Les saxes cernaient l'espace en un contrepoint sauvage, ne laissant au hasard que l'ambiguïté d'un rythme intime longeant l'abscisse temporelle de chacun, spectateur ou musicien. Le danger s'immiscait dans les vibrations du cuivre, carlingue poussée à sa limite dans une ultime tentative pour retrouver l'autre et la familiarité de son souffle quand le métal confine à l'incandescence. Le batteur, notamment, lâcha la bride à son expressionnisme, débusquant sous le vide de ses fûts des résonnances tribales où se croisaient à la fois les tam-tams de l'Afrique et le kôdô japonais. Le paroxysme, en fait, ne cessait de repousser l'inéluctable moment de la fin dont on se demandait bien comment ils pourraient en négocier l'approche, jusqu'à ce qu'elle intervînt d'elle-même, et ce de la plus surprenante façon…

Depuis quelques minutes, peut-être, le bruit et la fureur avaient cédé la place aux plaintes écorchées du métal, à l'asphyxie des vents et au glas arraché par les mailloches à la peau de la grosse-caisse. La disparition progressive du son imposait une pesanteur croissante à la désolation d'un paysage d'après la bataille, entre nuages et fumées. Çà et là, des gémissements de cuivre et d'acier ponctuaient les dernières manifestations d'une vie à la lisière de son extinction, avant de s'espacer définitivement, et l'on crut un instant avoir atteint l'ultime résolution du concert. Les musiciens, pourtant, n'abandonnaient pas leurs positions, gardant en eux toute la concentration de l'instant, au point que personne n'osait applaudir… Et c'est là que, dans la densité du vide absolu qui les révélait, quelques gouttes issues du poële allumé dès le matin pour atteindre péniblement les douze degrés achevèrent de tomber dans les méandres de la tuyauterie, déchirant un silence dont notre écoute avait encore accru la profondeur. Un sourire apparut sur les visages de Jack, de Michel et de Tatsuya qui se regardèrent avant d'éclater de rire et le public, extasié, laissa enfin exploser sa joie dans le plus beau tonnerre d'applaudissements qu'aient jamais pu délivrer douze paires de mains déchainées.

Au bar, les conversations reprenaient peu à peu, chacun citant de mémoire tel ou tel moment qui l'avait particulièrement ému, et les bières en bouteille retardaient à nouveau le moment de se quitter pour affronter les rues et la nuit verglacées.

C'est l'après-midi même que nous avions réalisé l'interview que vous avez pu lire sur ce même blog, élaborant toute une théorie de questions auxquelles Tatsuya répondait en anglais et que Michel traduisait aussitôt. Un moment de réelle connivence et de grande émotion, notamment lorsque le batteur avait évoqué les derniers concerts de Frank Lowe et de Peter Kowald auxquels il se trouvait avoir participé. En la circonstance, il avoua d'ailleurs une profonde admiration pour le contrebassiste allemand dont il a repris le principe des longues tournées itinérantes à bord de son van.

Et dès le lendemain, Tatsuya, Jack et Michel, qui étaient arrivés le 28 février depuis Saint-Nazaire où ils avaient déjà entrepris de placer leur musique dans l'air glacial et la rigueur portuaire, mirent le cap au Nord et retrouvèrent en temps et en heure leurs amis du CRIME, agitateurs à l'époque du bouillonnement improvisé lillois.

Pour ce qui est des Havrais de PiedNu, il leur reste, bien sûr, le souvenir d'un concert à marquer d'une pierre rouge dans les annales de l'association ainsi que quelques photos éparses, mais ce fut surtout le début d'une collaboration nourrie, Michel revenant régulièrement avec tel ou tel partenaire pour un set et/ou un enregistrement et Tatsuya passant une fois au hasard d'un déplacement européen. Quant à Jack Wright, pour qui l'Atlantique ne paraît guère plus large que la Seine à sa source, il nous rendit non seulement visite dès que l'occasion s'en présentait, mais il invita également le groupe formé par trois électroacousticiens de PiedNu à se rendre aux Etats-Unis pour deux tournées successives, entre le New York underground et les environs de Boston. Ce que les trois Havrais s'empressèrent d'accepter pour leur plus grand bonheur, celui de Jack et le nôtre qui voyions alors s'ouvrir un avenir plutôt radieux…

Quinze ans plus tard, seule une pandémie aura pu s'opposer à l'ouverture de la quinzième édition du Festival PiedNu.

Joël Pagier

Nous ne disposons pas de la vidéo de ce concert mais d'une autre réalisée plus tard. Et Jack Wright y porte bien le fameux bonnet rouge.

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