Pour ce 3e jour, c'est Joël Pagier qui prend le relai. Régalez-vous !

Toutes les photos sont de Christine La Douce

Alan Silva par Christine la douce

J'ai toujours pensé Alan Silva en contrebassiste ou derviche tournant au cœur de l'orchestre comme une clé ouvrant les perspectives d'une céleste communication. La verticalité seyait à sa haute stature et, à l'image de Cecil Taylor, dont il fut le partenaire, ou de Butch Morris, je me le figurais plus encore en danseur qu'en musicien. Ce type ne s'assiérait jamais que pour écouter, éventuellement se reposer, ou s'enfoncer déjà dans la noirceur de l'oubli...
Mes certitudes étaient telles que, le voyant un soir alterner entre la basse et le synthétiseur près d'Itaru Oki et Makoto Sato, je refusai d'entendre le moindre son de clavier et passai le concert au filtre vaniteux d'une surdité sélective ! Heureusement, du temps passa et ce fut la découverte d'In The Tradition et la révélation de ce synthé qui, maintenu entre ciel et terre par Johannes Bauer et Roger Turner, concentrait peut-être autant de facettes que le Celestrial Communication.

Ce fut notamment le choc de ce concert donné en 2003 au Festival de Mhère et que la magie d'Internet vient aujourd'hui nous restituer, rehaussé des expériences esthétiques de la vidéaste Catherine Silva.
Maintenu entre ciel et terre... S'il est vrai que le format d'In The Tradition peut évoquer la traditionnelle formule du trio piano, basse, batterie, le son lui-même et la répartition des rôles en sont bien différents pour ne pas dire opposés. Ici, nous aurions plutôt affaire à deux électrons nomades gravitant autour d'un seul pôle magnétique et s'en extrayant avec aisance pour musarder en des espaces toujours plus inouïs. Ce ne sont pas le trombone et la batterie qui assurent l'équilibre du synthé, mais la puissance et l'audace de ce dernier qui leur permettent une telle liberté !

Johannes Bauer light par Christine la douce

Ainsi chez Johannes Bauer frisons-nous l'insolence, tant il semble n'avoir besoin de personne et se jouer des perches tendues, sa mutinerie exprimant toujours plus d'humour que de révolte, d'esprit de farce que de mépris. Le tromboniste était bien du genre à lever le pouce au moment de vous serrer la main et c'est ce que nous laisse entendre, dès l'ouverture, la ritournelle répliquant aux fragments serrés du batteur et à la troublante majesté du synthétiseur.

Roger Turner 3 light par Christine la douce

A ses côtés, Roger Turner apparaît comme le rythme incarné : un type qui, privé de batterie, continuerait d'assurer cette infernale pulsation dissimulée sous la percussion comme on trouve parfois, dans les caves ou les greniers, une pendule fonctionnant sous l'amoncellement de jouets, de cartons et de dossiers. Roger Turner est simplement l'un des tout premiers stylistes de l'instrument et l'un des seuls qui l'aient doté d'un langage propre aussitôt reconnaissable.

Voilà pourquoi le trio peut se permettre de jouer free sans risquer de se voir taxer de revivalisme : Alan Silva fut lui-même partie prenante de l'aventure originale et les deux iconoclastes qui s'attachèrent à ses pas depuis ce fameux concert de 1993, à Vand'œuvre-lès-Nancy, jusqu'à la récente - et inadmissible - disparition du tromboniste, furent et demeurent parmi les plus réactifs et les plus innovants spécimens de la nébuleuse improvisation. A Mhère, en ce 31 juillet 2003, l'intitulé du groupe, pied de nez justement adressé aux traditionnalistes de tout poil, explosait dans l'éclat de son intelligence en un coup de poing majeur asséné sur la table... Alan Silva serait toujours, dans la grande tradition du free, une figure incontournable de la Révolution Permanente !

Joël Pagier


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Notre série en hommage à Alan Silva
Alan Silva série #0 : photo Jazz Magazine
Alan Silva série #1 : avec Marshall Allen et William Parker
Alan Silva série # 2 : Celestrial Communication Orchestra par Guillaume Belhomme
Alan Silva Série # 3 : In the Tradition par Joël Pagier
Alan Silva série #4 : avec Abdelhaï Bennani (ts) et William Parker (b) par Jean-Michel Van Schouwburg
Alan Silva #5 : Petit récit post-moderne inspiré par New Africa de Grachan Moncur III; par Frédéric Maintenant
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Demain, un autre coup de coeur ...

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