Noah Rosen - Alan Silva (photo de Geert Vandepoele) Noah Rosen - Alan Silva

"O.I.L." est un acronyme signifiant "Orchestrated Improvised Lives". Orchestré avec seulement deux musiciens, Noah Rosen au piano, Alan Silva jouant de "l'orchestral synthesizer".
Pour ce dernier, il s'agirait de "capturer la puissance et la profondeur du timbre d'un grand ensemble". De fait, nous retrouvons là les grandes fulgurences de ce musicien hors pair, particulièrement original, qui a choisi la France depuis des années, et qui a joué avec bien des artistes de tout premier plan des deux côtés de l'Atlantique. Il va fêter en 2014 (le 29 janvier)  son 75e anniversaire et certaines manifestations sont prévues pour marquer cette date, dont la sortie de ce disque.
Noah Rosen, natif de Brooklyn, est lui aussi installé en France depuis des lustres. Outre les concerts où il se produit, il a organisé de superbes moments dans sont club parisien, z'Avant-Garde, qui vient de déménager à Ivry.
Ces deux musiciens jouent ensemble assez fréquemment. Une précédente chronique (dotée de deux séquences vidéo) permet de se faire une idée de l'ambiance de l'une de ces rencontres, en mars 2011 (Deux américains à Paris )
Ce CD "O.I.L." marque une sorte de climax dans cette connivence : trois enregistrements lors de concerts à z'Avant-Garde en novembre 2011 et avril 2012.

Pas de thèmes (il y a pourtant des titres), le plus souvent pas de rythme, irrégulier ou non, mais de pures improvisations. Les matières du synthétiseur sont là pour brosser de profonds paysages affectifs, avec des traits secs, très nerveux, vrillant vers les aigus, des déchirements, des stridences, parfois aussi avec de grands gestes intersidéraux et chaotiques, d'autres fois encore par de menus virgules qui déstabilisent et diffusent des couleurs inédites. Curieusement aussi, des instants de quasi contrebasse. Le piano profite de cet espace ainsi offert, en déployant les résonnances de ses cordes, souvent dans les graves, en martelant les matières en séquences obsédantes, en déversant ces déferlantes sonores, ces irresistibles marées, l'une des signatures du jeu de Noah. Une première pièce finissant en fading, laissant deviner un discours qui n'aura de cesse de se dérouler : "The road to hell is paved with good intentions".
Une deuxième pièce au démarrage plus lent, au temps comme suspendu aux larges trames déployées par Alan Silva, où les notes graves de Noah Rosen viennent s'accrocher, s'enrouler, se lover. Puis tout s'agite, les phrases deviennent nerveuses, plus courtes, plus percussives, plus abruptes. Une superbe complémentarité des discours des deux artistes : "Flèche dans le jardin".
On croit se trouver dans l'univers de la musique improvisée, des matières, de l'imaginaire, quand un trait de blues au piano, une main gauche rythmique nous propulsent vers une tout autre univers, vers un semblant free. C'est en particulier le cas de cette troisième pièce "Two Buck Chuck" qui n'hésite pas à emprunter largement à l'histoire du jazz pour des collisions d'espaces esthétiques inédites. Des séquences pourtant instables, fluctuantes, comme s'il fallait se défier de ces mirages d'un autre temps, revenir aux temps futurs, aux errances interstellaires ou aux paysages chaotiques, désarticulés. Retour de la quasi contrebasse au synthétiseur, obsédante. Puis à nouveau, en fin de pièce, la répétition d'une ligne de basse au piano nous envoie pleins feux sur un jazz totalement réinventé, pourtant bluesy à souhaits. On en sort tout éblouï.

Et c'est bien là l'un des bienfaits de cette présence américaine à Paris. Nul besoin de rupture face au passé. Ces artistes sont tombés dans la potion magique du blues tout enfant, et leur émancipation pourtant ancienne en garde quelques couleurs.
Un autre bienfait est bien sûr l'occasion qui leur est donnée d'ensemencer notre espace, la musique des artistes de notre continent, malheureusement souvent dans des conditions matérielles pas à la mesure de leur envergure.  

Une superbe manière de fêter la trajectoire d'Alan Silva; une occasion de plus de savourer la sensibilité de Noah Rosen, de se rappeler qu'il surprend toujours, qu'il a un talent fou.
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Pour la présentation et l'achat de ce CD, voir la page du label "Improvising Beings".
Intense plaisir de la restitution sonore qui nous est procurée. A écouter à fort volume.
Enfin dernier plaisir, la pochette du CD figurant l'aube sur notre planète, traversée d'un alignement de derricks et autres pompes à pétrole en guise de rampe d'éclairage.
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Un regret, ne pas avoir monté avec Frédéric Maintenant (qui en avait eu l'idée) un cycle d'articles autour de cette figure de la musique qu'est Alan Silva.

Noah Rosen, Alan Silva OIL cd cover
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