Benjamin Duboc - St James Infirmary  

Benjamin Duboc - St James InfirmarySt James Infirmary est de ces thèmes qui vous vrillent la mémoire, toute votre vie durant. Peut-être pas immédiatement présentes à l'esprit, la voix de Louis Armstrong et sa trompette se rappellent à nous dès que ce thème est même à peine esquissé.
Le hasard (qui sait ?) a placé sur ma platine vidéo, il y a peu, le superbe film de Kiarostami, "le goût de la cerise", et au détour d'une séquence, dans la poussière des hauts de Téhéran, cette musique-là, saisissante.

Rien ne laissait imaginer qu'un jour Benjamin Duboc choisirait ce thème non seulement pour y consacrer une vingtaine de minutes, mais aussi pour en faire le titre de son CD de début 2014. Il faut dire que cet album est dédié à Christophe Bart, en mémoire de qui un concert avait eu lieu le 26 octobre dernier, avec la fine fleur de la musique improvisée.

Je n'ai pas souvenir que Benjamin Duboc ait joué auparavant un seul thème du répertoire. Je me souviens plutôt d'un concert (Atelier Tampon) où il jouait avec Ernest Dawkins et où, sur l'insistance de ce dernier, il avait consenti, mais seulement par pure courtoisie, à lui jouer une ligne de basse en soutien de sa musique.
Surprise de taille : ici, pour son ami, il joue volontiers ce blues, en laissant le thème affleurer encore çà et là. Si Christophe Bart affectionnait ce thème, il a été servi, bien amplement, avec dévotion.
Au-delà d'un lyrisme absolument bouleversant, Benjamin Duboc a déployé des trésors de sonorités aux seules cordes pincées. Des notes lourdes, claquées avec violence, des résonnances très amples, qui nous fouettent sauvagement. Elles s'adoucissent parfois dans un accord de couleur sombre, ou lors de vibrations de baguettes dans les cordes. Virtuosité à l'état pur, imaginaire puissant, sensibilité chavirée. Un requiem agnostic. Esquisse du thème encore, retour du thème en final ... et silence recueilli.

Le deuxième thème, Saint Martin (Eglise St Martin à Blignac, lieu de l'enregistrement), se présente en quasi rupture. Retour à la musique improvisée, à une large gamme de jeux sur la contrebasse. Une sorte de trip acoustique au travers de paysages sonores riches, contrastés. Une scénographie construite comme des plans-séquences où une figure musicale, au matériau complexe, est exposée, explorée, travaillée à coeur, encore et encore, avant que de glisser vers le plan suivant. Jeux sur les dynamiques, sur les attaques, les claquements, sur les hauteurs, sur les timbres et leurs entrelacements, leurs harmoniques et leur glissements instables, enchevêtrés, sur les rythmes et leurs infra-rythmes, en une véritables orgie des sens, des images. Une richesse des matériaux strictement acoustiques qui tutoie les sommets des matières électroacoustiques.
Deux pistes voisines par la virtuosité, la sensibilité et la puissance onirique.
Une superbe captation sonore.
Un nouveau CD d'Improvising Beings (après O.I.L.), qui s'impose dans le paysage discographique par la qualité de ses choix.

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I went down to St. James Infirmary,
Saw my baby there,
Stretched out on a long white table,
So sweet, so cold, so bare.
Let her go, let her go, God bless her,
Wherever she may be,
She can look this wide world over,
But she'll never find a sweet man like me.
Version de 1928 de Louis Armstrong, 1ere strophe
Plus d'infos là  (en anglais)
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Le 26 octobre, je n'y étais pas. Si quelqu'un en a gardé une trace quelconque ...

A noter que le CD "Nobusiko" d'Itaru Oki et Benjamin Duboc était enregistré chez Christophe Bart
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Hommage à Christophe Bart - 26-10-2013-7-rue-affre